Entretien avec Susi Snyder, Ne misez pas sur la bombe [Don’t Bank on the Bomb]

16.08.2019 - Utrecht, Pays Bas - Tony Robinson

Cet article est aussi disponible en: Anglais, Espagnol, Italien

Entretien avec Susi Snyder, Ne misez pas sur la bombe [Don’t Bank on the Bomb]
Susi Snyder, coordinatrice de la campagne Don't Bank on the Bomb, PAX, Pays-Bas, interview pour "Le début de la fin des armes nucléaires", Utrecht, 11 décembre 2018. (Crédit image : Alvaro Orús)

Le 6 juin, Pressenza a présenté pour la première fois notre dernier documentaire, « Le début de la fin des armes nucléaires ». Pour ce long métrage, nous avons interviewé 14 personnes, expertes dans leur domaine, qui ont pu nous donner leur point de vue sur l’histoire du sujet, le processus qui a conduit au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires et les efforts actuels pour les stigmatiser et passer de l’interdiction à l’élimination. Dans le cadre de notre engagement à mettre cette information à la disposition de tous, nous publions les versions intégrales de ces entrevues, ainsi que leurs transcriptions, dans l’espoir que cette information soit utile aux futurs documentaristes, militants et historiens qui voudront peut-être entendre les témoignages enregistrés lors de nos entrevues.

Cet entretien est accordé à Susi Snyder, cheffe de projet pour PAX No Nukes et coordinatrice de la recherche et de la campagne Don’t Bank on the Bomb, le 11 décembre 2018 à son bureau à Utrecht, aux Pays-Bas.

Questions : Tony Robinson, Vidéo : Álvaro Orús.

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Transcription de l’entrevue :

Parlez-moi de vos antécédents en matière de désarmement nucléaire.

Je travaille sur le thème des armes nucléaires depuis plus de la moitié de ma vie, et je le fais parce que, pour moi, les armes nucléaires sont la pire chose dont on me n’ait jamais parlé. Ce sont les pires maux que j’aie jamais vus, et si j’ai ressenti cela, c’est parce qu’il s’agit en fait d’une question de droits de la personne.

J’ai rencontré des gens dont les familles ont été déplacées de force pour des essais nucléaires par les États-Unis. Toute cette nation, qui a conclu un traité avec le gouvernement étasunien, s’est donc retiré de son territoire sous la menace d’armes à feu, afin que les États-Unis puissent faire exploser des bombes nucléaires. J’ai été horrifiée et j’ai dit : « C’est très mal. Comment peut-on laisser cette chose malsaine, malsaine, malsaine se poursuivre ? »

Et je crois à l’intérêt des gens. Je crois que, si l’occasion se présente, les gens choisiront de faire ce qu’il faut. J’ai donc pensé, eh bien, laissez-moi trouver un moyen d’aider les gens à voir cela par eux-mêmes, et à choisir autre chose que des armes nucléaires.

Travailler avec les peuples autochtones m’a aidée à trouver une solution à cette question, à laquelle j’ai senti que je pouvais contribuer, avec aussi le sentiment que je n’étais pas seule à faire quelque chose en faveur de la paix et de la justice. Et j’ai senti que nous pouvions vraiment faire une différence, parce que ces principes fondamentaux des droits de la personne sont nos racines. Et j’ai compris que nous pouvions vraiment faire une différence, parce que ces principes fondamentaux des droits de la personne sont nos racines.

Cela a mené à la création de la Ligue internationale des femmes pour la Paix et la Liberté

Je travaillais avec cette organisation appelée Shundahai Network, dirigée par un chef traditionnel de la nation Shoshone, et après plusieurs années de travail là- bas, j’ai décidé de retourner à New York et de découvrir où signaler ce problème pour qu’il atteigne un niveau mondial. J’ai donc commencé à travailler avec la Ligue internationale des femmes pour la Paix et la Liberté, ce qui m’a donné l’occasion d’exprimer mon infatigable féminisme, et d’envisager vraiment le désarmement dans une perspective mondiale, pour collaborer avec les décideurs de l’ONU, ce qui différait de la participation au niveau local au Nevada, ou au niveau national à Washington. Et cela m’a donné l’occasion d’explorer les opportunités pour ce qui était envisageable.

Je suis donc restée à la Ligue pendant près d’une décennie ; nous avons vu de grandes choses se produire pendant cette période, y compris la Convention sur les armes à sous-munitions, et des progrès réels sur le concept du désarmement humanitaire. Ce fut vraiment passionnant !

Racontez-nous votre expérience avec l’ICAN

Ils ont tous une version différente sur la façon dont le Traité d’interdiction avait été conclu. Pour résumer, je pense que cela réside dans le changement dans la façon dont nous voyons les armes nucléaires, et cela s’est reflété dans les documents internationaux, après que le président de la communauté internationale de la Croix-Rouge de l’époque, Jacob Kellenberger, se soit adressé au corpus diplomatique de Genève, début 2010 je crois.

Il a parlé des armes nucléaires comme étant des bombes, des armes. Il a parlé de leur impact. Il a parlé de la catastrophe humanitaire qui ne pourrait être évitée pas même si une arme minuscule était utilisée. Je pense que cela a suscité une certaine activité. Cela inspira un grand nombre de discussions non officielles, qui aboutirent à l’inclusion d’un texte dans le document final du Traité de non-prolifération nucléaire TNP de 2010 reconnaissant les conséquences humanitaires des armes nucléaires. Et cela s’est renforcé, et l’accent est passé des outils pour la sécurité et la stabilité à, « les êtres humains sont décimés par les armes nucléaires », soit instantanément par le souffle et la boule de feu qui brûlent le corps, soit à la longue par le choc des radiations ionisantes qui nous rongeraient de l’intérieur. Les armes nucléaires sont catastrophiques pour l’humanité et pour la vie sur cette planète.

Les gens ont commencé à en parler, et au sein de l’ICAN, nous avons pris la décision de nous concentrer sur ce que ces armes infligent à la population. C’est comme ça que nous avons eu le Traité.

Quelles ont été les étapes à partir de 2010 ?

En 2010, nous avions ce document final du TNP. Presque tous les pays participent au TNP, il est quasi universel, mais il présente certaines déficiences. Certains peuvent détenir des armes nucléaires à condition qu’ils finissent éventuellement par s’en débarrasser, et tous les autres ne le peuvent pas. L’objectif est de maintenir un équilibre dans la communication sur les conséquences humanitaires, ce qui nous a conduit à une déclaration lors du Comité préparatoire du TNP 2012, une réunion présidée par la Suisse, à laquelle ont participé une dizaine de gouvernements, qui ont déclaré : « Attendez ! Tout usage d’armes nucléaires a des conséquences humanitaires catastrophiques ».

Il y a quelques mots-clés là-dedans. « Catastrophiques », parce que les armes nucléaires sont catastrophiques. Et « tout usage ». C’est ainsi que ça a commencé à délégitimer l’arme comme outil de sécurité, et à mettre l’accent sur l’arme en tant qu’arme. Cela a donné lieu à certaines discussions supplémentaires, et la Norvège a déclaré : « Eh bien, à présent vous le savez, dans le TNP de 2010, nous avons convenu que tous les pays feraient de leur mieux pour le désarmement nucléaire : Alors agissons ! Nous allons mettre l’accent sur les conséquences. »

Et la Norvège a décidé de tenir, pour la première fois dans l’histoire des armes nucléaires, la première conférence intergouvernementale sur l’impact humanitaire des armes nucléaires.

Ce fut un mois de mars 2013, froid et rigoureux à Oslo, mais avec un accueil chaleureux de la part de la communauté internationale. Je pense que 130 gouvernements y ont participé.

La conférence d’Oslo a donc été menée à bien et nous étions très enthousiastes. A la fin de la conférence d’Oslo, le gouvernement mexicain a déclaré : « Nous organiserons la prochaine conférence et elle aura lieu vers la date anniversaire du Traité de Tlatelolco ». Ce que nous célébrons comme la Saint-Valentin dans l’hémisphère Nord ! C’est notre lettre d’amour au désarmement, ce premier Traité qui a interdit les armes nucléaires en zone habitée.

C’est ainsi que le Mexique a accueilli la conférence de Nayarit et l’a déclarée point de non-retour. Par la suite, l’Autriche a failli ne plus avoir l’occasion d’accueillir la conférence, mais elle l’a quand même fait. L’Autriche a donc organisé la troisième conférence sur l’impact humanitaire des armes nucléaires, qui a reconnu qu’il n’y avait aucun moyen d’y faire face, et que nous devions faire quelque chose à ce sujet.

Lors de cette conférence, le gouvernement autrichien, en son nom propre, s’est engagé à travailler avec quiconque est prêt à faire tout son possible pour stigmatiser, interdire et éliminer les armes nucléaires, et pas nécessairement dans cet ordre ; d’autres gouvernements ont rapidement décidé d’y participer. Et de plus en plus de gouvernements se sont joints à l’engagement, ce qui a conduit à…

Cela c’était avant la conférence de réexamen du TNP de 2015, qui s’est achevée sans document final, mais a réaffirmé les accords conclus en 2010. Et ensuite ? Quoi ? Que faire ? Il n’y avait rien à l’horizon. Ainsi, lors de l’Assemblée générale, plus tard dans l’année, les gouvernements ont déclaré : « Eh bien, faisons quelques pas de plus ».

C’est ce dont ils ont convenu ; ils ont formé un groupe de travail à participation ouverte. C’était une façon très compliquée de dire que nous aurions beaucoup de réunions, où nous parlerions de ce que nous pouvons faire pour nous débarrasser des armes nucléaires.

De nombreuses réunions ont été organisées en 2016 qui ont abouti à des recommandations, dont l’une des principales était d’entamer des négociations sur un nouveau Traité visant à interdire les armes nucléaires. Ce fut très litigieux. Toujours polémique. Mais c’était aussi extrêmement logique, et c’est au cours de cette réunion qu’il a été décidé de présenter cette proposition.

Lorsqu’elle s’est réunie la même année, en 2016, l’Assemblée générale a tenu un scrutin. « Nous allons commencer les négociations sur un nouveau traité », et c’est ce qui a été fait ! Et en 2017, on dirait que ça fait une éternité, mais ce ne fut pas le cas, les négociations ont commencé au mois de mars.

Nous avons terminé en juillet, et c’est ainsi que nous avons obtenu le Traité ! En travaillant intensément.

Cependant je ne veux diminuer aucun mérite. Cela c’est la partie gouvernementale de ce qui s’est passé, mais dans les coulisses, dans les rues, et par des actions créatives, les gens poussaient et poussaient encore et encore pour faire en sorte que cela se réalise.

Ce n’étaient pas seulement quelques personnes en costume disant : « Eh bien ! organisons quelques réunions. »

Ce fut le pouvoir des gens de dire que les armes nucléaires sont mauvaises, que les gouvernements doivent faire quelque chose, et qu’ils sont responsables devant nous ; aussi nous ferons en sorte qu’ils fassent quelque chose. Je pense donc qu’il y a plus à raconter que ce que nous avons vu lors des réunions du gouvernement.

Les Pays-Bas ont été le seul pays de l’OTAN à participer aux négociations du Traité d’interdiction

Ici, aux Pays-Bas, nous avons décidé que nous voulions aborder cette question. Et notre organisation a été l’une des forces motrices du mouvement contre les missiles Pershing dans les années 1970 et 1980. Ici, aux Pays-Bas, nous avons décidé que nous voulions aborder cette question.

Nous avons eu un million de personnes dans les rues d’Amsterdam. Aujourd’hui, le type d’organisation est un peu différent, et nous le constatons, mais il y a encore des moyens à notre disposition

Mes collègues ont donc mis sur pied la campagne la plus incroyable, qui en néerlandais, disait « teken tegen kernwapens », ce qui signifie « signer contre les armes nucléaires », car le système politique néerlandais permet de proposer toute question qui n’a pas été débattue dans le programme parlementaire si on recueille assez de signatures.

Il y a eu plus de signatures que nécessaires. Nous avons obtenu plus de 45.000 signatures appelant à une interdiction nationale des armes nucléaires. Et le Parlement a débattu au sujet d’une interdiction nationale des armes nucléaires, et a déclaré : « Non, c’est trop, mais nous encouragerons le gouvernement à participer à toute discussion internationale sans préjuger du résultat, sans préjuger de ce qui en découlera ».

Et à cause de cette résolution, à cause de cette motion qui a été massivement appuyée par le Parlement, lorsque les négociations sur le Traité d’interdiction ont eu lieu, le gouvernement n’a pas pu dire non. Il était coincé. La démocratie a fonctionné et il a dû s’y tenir.

Bien sûr, au bout du compte, ils n’étaient pas satisfaits du Traité et ils ont voté contre. Lors de conversations ultérieures, il est apparu que la vraie raison pour laquelle ils ont voté contre, c’est parce le Traité est bafoué à l’heure actuelle. Il existe des armes nucléaires aux Pays-Bas et le Traité interdit qu’un pays accepte l’établissement d’armes nucléaires sur son territoire.

Le gouvernement n’était donc pas prêt à adhérer à un Traité qu’il violait. Et nous avions encore plus de travail à faire.

Où étiez-vous ? Et que faisiez-vous quand vous avez entendu parler du prix Nobel de la paix ?

J’étais en compagnie du groupe directeur de l’ICAN ; nous avions dit en début de semaine, la semaine de l’annonce du prix Nobel : « Nous devrions être prêts au cas où nous gagnerions le prix Nobel ».

J’ai fait partie de ceux qui ont dit : « Non. Nous avons préparé certaines choses l’année dernière, mais ne soyons pas ridicules. Ne dépassons pas les bornes. Du calme. Je suis sûre que ce sera une personne ou une organisation très méritante. »

Pourtant, il y avait toujours cet espoir. Nous avions aussi entendu cette rumeur selon laquelle on vous téléphone une demi-heure plus tôt, ce qui n’est pas vrai, c’est seulement cinq minutes avant ! Il était 10 h 30 du matin, avant l’annonce de 11 h. Personne n’avait reçu de message. Et nous avons dit : « D’accord, nous n’avons pas gagné ».

J’assistais donc à cette réunion avec quelques personnes d’un groupe d’experts et du ministère néerlandais des Affaires étrangères, pour discuter de la suite à donner au dossier des armes nucléaires. Et, bien sûr, tout en poursuivant – c’était la fin de la réunion – je vérifiais mon téléphone, attentive à ce qui allait suivre, à la suite et à ce qui allait se passer et j’ai vu « ICAN a gagné le prix Nobel de la Paix » ; j’ai balancé mon téléphone portable à travers le bureau à mon collègue du Ministère des Affaires étrangères. J’ai dit : « Pouvez-vous vérifier ça ? Je crois qu’on vient de gagner le prix Nobel de la Paix ».

Il m’a seulement regardée et son téléphone a sonné. Il a répondu au téléphone et a dit : « Ils l’ont fait ! Félicitations! »

A la suite de quoi nous avons tous deux pris nos téléphones et commencé à appeler, parce qu’il y avait des annonces à faire à la presse. J’ai reçu un tweet du gouvernement néerlandais félicitant immédiatement l’ICAN. L’un des rares pays de l’OTAN à féliciter l’ICAN.

J’ai vraiment apprécié cela. Ce fut très agréable. Ensuite, nous avons dû courir pour prendre le bus parce que nous étions au bout du monde à La Haye. On s’est trompés de bus et il y a eu des coups de fil inquiets. J’appelle mon directeur. Les équipes de tournage se sont rendues chez mon directeur pour l’interviewer et nous avons immédiatement organisé cette grande fête. Nous avons aussi eu une grande fête ici dans notre bureau, avec plus d’équipes de tournage, car nous avons connu une merveilleuse effervescence parmi les médias.

Les gros titres disaient : « Le prix Nobel de la Paix est décerné à Utrecht », et c’est exactement ce qui s’est passé. Et c’était formidable parce que nous avons pu célébrer une sorte de campagne de cinq cents organisations dans cent pays. Combien de milliers de militants de l’ICAN ont reçu une lettre de leurs professeurs de politique ou de sciences du secondaire leur adressant des félicitations ?

C’est notre groupe, et c’est une très bonne chose. Je suis très fière d’en faire partie.

Parlez-nous de Don’t Bank on the Bomb et de la façon dont les gens peuvent participer

Je travaille sur les armes nucléaires depuis, eh bien plus de la moitié de ma vie déjà. Et c’est un travail difficile et très décourageant. Les armes nucléaires sont les pires armes jamais créées et sont souvent considérées comme quelque chose dont seuls les experts, et peut-être certains politiciens dans certains pays, ont le droit de parler.

Je pense que c’est totalement inacceptable. Donc, je voulais changer ça. Je voulais trouver un moyen pour que tous puissent s’impliquer. Nous en sommes capables. Et nous le pouvons. Nous pouvons nous entretenir avec les politiciens, mais il est important de réfléchir à ce que nous pouvons faire personnellement. Nous avons donc décidé de faire quelque chose au sujet du financement des armes nucléaires, parce que les gens ne le savent peut-être pas, mais les entreprises privées mettent au point des éléments clés pour les armes nucléaires, et pour qu’elles puissent le faire, elles ont besoin de financement, des banques et des fonds de pension.

Les gens tirent profit de la production d’armes nucléaires. C’est un peu surprenant, par conséquent nous avons lancé Don’t Bank on the bomb, et ce que fait Don’t Bank on the bomb, c’est d’offrir à tous un moyen de faire preuve de résistance face aux armes nucléaires.

Par conséquent, ce que nous faisons, c’est publier de l’information, gratuite et ouverte à tous. Quelles sont les entreprises impliquées dans la production d’armes nucléaires ? Quels sont les banques et les fonds de pension, les gestionnaires d’actifs ou les compagnies d’assurance qui leur fournissent le financement dont elles ont besoin, et de combien s’agit-il ?

Nous le rendons public. Non seulement cela, mais nous reconnaissons aussi que tout le monde n’essaie pas de tirer profit des armes nucléaires. Il y en a qui se comportent vraiment bien, qui ont des politiques réellement fortes et disent « ils ne nous approcheront pas » et « nous ne laisserons pas notre argent être mêlé en quoi que ce soit avec les bombes nucléaires ».

Nous publions donc aussi des informations à leur sujet, parce que les gens ont aussi besoin de bons exemples. Mais le mieux à propos de Don’t Bank on the Bomb, c’est que, si vous avez un compte bancaire, vous pouvez faire quelque chose contre les armes nucléaires. Vous pouvez vous adresser à votre banque et lui demander si elle a une politique de placement. Si elle a un fonds de pension, est-ce que ce fonds de pension bénéficie à la production d’armes nucléaires ? Et si c’est le cas, pourquoi ? En tant que consommateur, vous avez le droit, vous avez le pouvoir de faire quelque chose pour changer cela. Et les gens sont en train de le faire. Dès qu’on a commencé à publier ça, les gens ont commencé à être inquiets. Leurs investissements ont été divulgués. Nous faisons la lumière là-dessus. Je pense que c’est très important et nous avons constaté des changements très positifs.

Ce n’est pas un grand, grand, grand, grand, grand nombre de personnes et des manifestations massives qui font le changement, c’est une poignée de personnes qui écrivent sur la page Facebook d’une banque en Suède, pour ensuite attirer l’attention de quelqu’un du département des communications, et qui envoient le message : « Est- ce qu’on peut faire quelque chose ? C’est de la mauvaise propagande ».

Ensuite une personne à la banque dit : « Attendez, je pense qu’on peut », écrit une règle et la fait passer. Dix personnes peuvent déplacer des millions et des millions de dollars, c’est un acte puissant, parce que nous continuons à le voir réussir. Nous continuons à voir des fonds de pension comme ABP, [N.d.T. : Caisse de retraite des fonctionnaires et des salariés de l’éducation aux Pays-Bas] ici aux Pays-Bas l’année dernière. Alors que nous nous préparions à la prochaine étape de la campagne, ils venaient juste d’annoncer : « oui, nous n’allons plus investir dans les entreprises produisant des armes nucléaires ».

Le fonds de pension norvégien est le plus important au monde. Ce fonds contrôle des Trillions. Non ! Il n’investit plus dans les armes nucléaires, et il en donne différentes raisons : Parce que c’est une préoccupation humanitaire, parce que ce sont en fait des bombes qui tuent les gens, ou à cause de la pression de leurs clients, ou parce que ce n’est pas nécessairement l’investissement le plus rentable, parce qu’il y a d’autres entreprises dans lesquelles investir et obtenir un rendement décent, ou enfin, dire simplement vouloir bien agir.

Toutefois, depuis l’adoption du Traité, nous avons constaté que de plus en plus d’institutions financières le citent comme un argument de désinvestissement, car les armes nucléaires seront illégales en droit international, et ces institutions ne veulent pas courir le risque d’être exposées financièrement à la production de quelque chose qui est illégal.

C’est donc un outil formidable.

Quel impact le prix Nobel de la Paix a-t-il eu sur votre travail ?

Eh bien, avec Don’t Bank on the Bomb, nous avons publié le rapport de cette année en mars, donc, plusieurs mois après son attribution, le Prix et sa renommée ont continué, ce qui nous a ouvert de nombreuses portes. Cela signifiait que nous pourrions avoir des réunions avec les vice-présidents de Citigroup, et entrer dans le monde de la haute finance avec cet avantage : « Bonjour, nous sommes détenteurs d’un prix Nobel, pouvons-nous vous parler ? »

C’était génial. Ils n’ont pas encore changé toutes leurs politiques, mais ils discutent avec nous. Ils reconnaissent les préoccupations. Ils sont en train de chercher des moyens de faire ce qui s’impose, ce qui les ramène au Traité. A mesure que ce Traité entre en vigueur, lorsqu’ils voient que les armes nucléaires seront totalement illégales, ils se disent : « Oui, si les gouvernements l’affirment aussi, c’est le financement des armes. Alors allons de l’avant. »

Les financiers veulent être en avance sur les marchés. Ils sont donc attentifs. C’est génial. Ils ouvrent les portes et nous prêtent attention.

L’année a été difficile pour les armes nucléaires à bien des égards. Il y a eu beaucoup plus de risques.

Le problème a été dans le viseur du public plus qu’il ne l’a été depuis longtemps. Je pense que le Prix Nobel signifie que notre solution au problème des armes nucléaires : interdire et éliminer, est considérée et traitée comme une solution honnête. Et pas seulement comme l’idée farfelue d’un groupe de personnes. Maintenant, c’est un Traité, c’est une option, c’est quelque chose que nous pouvons faire avancer.

Cela a donc aussi beaucoup servi de cette façon.

Comment les dispositions du traité aident-elles les peuples autochtones ?

Dans le processus de production d’armes nucléaires, il y a la fabrication, les essais et le développement. Au moment où les armes ont été mises à l’essai, elles l’ont été principalement sur les terres des peuples autochtones. On a délibérément utilisé les terres de ceux qui sont sans pouvoir.

De plus, les composants fondamentaux, les composants toxiques, ont toujours été produits dans des communautés de couleur, et dans des régions où les gens étaient considérés comme politiquement peu estimables, et pas si importants.

Ainsi, le Traité reconnaît les effets disproportionnés que les armes nucléaires ont eus sur certaines communautés, et ont empêché les gens de jouir pleinement de leurs droits fondamentaux.

Je me réjouis vraiment du contenu du Traité sur l’assistance aux victimes et la reconnaissance des droits humains, car il donne à ceux qui ont été directement touchés la possibilité de demander réparation aux gouvernements, de demander l’aide de la communauté internationale.

L’année dernière, je suis allée sur le site d’essai de Trinity. Ils ont une journée portes ouvertes. Et… Je travaille avec les armes nucléaires depuis longtemps, cela m’intéresse grandement ; je voulais voir le premier endroit où une bombe a explosé, alors j’y suis allée. En quittant cet endroit, mon ami et moi avons vu des gens dehors avec des affiches. Il s’agissait d’un groupe communautaire de personnes affectées, physiquement affectées, par la première explosion d’une arme nucléaire.

Nous nous sommes donc arrêtés, leur avons parlé et demandé de nous raconter leur histoire. Les personnes ont été déplacées, ont eu des maladies de longue durée, ont perdu des membres de leur famille, ont subi d’horribles avortements, des malformations chez les enfants, toutes ces choses dont nous savons qu’elles ont un lien direct avec les explosions d’armes nucléaires.

Et j’ai dit : « Connaissez-vous ce Traité d’interdiction ? Et l’ICAN ? »

Ils ont répondu : « Bien sûr ! Nous nous voyons représentés dans le Traité. Nous considérons le Traité comme un moyen de nous aider à obtenir tous nos droits humains, qui nous ont été refusés jusque-là. »

Pour moi c’était tout simplement incroyable.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

Je m’inspire sincèrement et constamment des gens avec qui je travaille, parce que ceux qui choisissent de consacrer leur énergie au thème des armes nucléaires ne cherchent ni gloire ni fortune.

Ils cherchent à améliorer le monde pour eux-mêmes et pour les générations à venir. Ils regardent au loin, et le font avec créativité, confiance, dévouement et une détermination farouche de faire ce qui est correct et de le faire bien.

Parfois, nous commettons des erreurs, mais nous en tirons des leçons. Je suis donc vraiment inspirée par la communauté des gens avec qui je travaille, par mes collègues, leur créativité et leur compassion.

Êtes-vous une personne optimiste ?

Oui. J’ai eu un fils, et ça a changé ma façon de voir l’avenir. En réalité, cela m’a rendue un peu plus pessimiste que je ne l’étais, car j’ai maintenant un lien physique avec la génération suivante. D’une certaine manière, avant, j’étais très intellectuelle, mais cela dit, je suis confiante que la bonne nature des gens finira par l’emporter.

C’est incroyable. Quand on parle à un être humain, même à quelqu’un qui défend les armes nucléaires en public, je lui parle sur un plan personnel, sur un plan humain, et je lui dis : « Est-ce vraiment la bonne chose à faire ? »

Je dirais que 98% du temps, il est d’accord avec vous, en privé, pour dire que les armes nucléaires sont de la folie. Il s’agit donc de trouver des moyens d’instaurer la confiance pour qu’il puisse le dire publiquement.

Je sais que le bien peut triompher, parce que si ce n’est pas le cas, alors nous sommes tous condamnés. Et ce serait un désastre. Je suis donc un peu optimiste. J’ai beaucoup d’espoir.

 

Traduction de l’espagnol par Ginette Baudelet

 

Voir l’ensemble des entretiens du documentaire :

Entretien avec Tim Wright, de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires ICAN

Entretien avec Dr. Ira Helfand, de l’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire IPPNW

Entrevue avec Alice Slater

Entretien avec Setsuko Thurlow, survivante de la bombe d’Hiroshima

Entretien avec Kathleen Lawand, Comité International de la Croix Rouge

Entretien avec Carlos Umaña, de l’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire IPPNW

Entretien avec Susi Snyder, Ne misez pas sur la bombe [Don’t Bank on the Bomb]

Entretien avec Ward Wilson, auteur de « Cinq mythes sur les armes nucléaires »

Entretien avec Daniel Högsta, Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires

Entretien avec Beatrice Fihn, de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires ICAN

Entretien avec Elayne Whyte Gómez, ambassadrice du Costa Rica auprès de l’ONU à Genève

Entretien avec Ray Acheson, de la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté

Catégories: Interviews, Paix et Désarmement
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