Pressenza publie la troisième partie d’une étude de Guillermo Sullings sur la situation en Grèce. L’étude complète se présentée en 5 parties :

  1. Contexte de l’Union européenne
  2. Vérités et mensonges à l’égard de la dette
  3. La situation actuelle de la Grèce
  4. La sortie de l’euro est-elle la seule solution ?
  5. Quelles conséquences aurait le Grexit ?

 

  1. La situation actuelle de la Grèce

             Aujourd’hui la Grèce a une dette de 340 milliards d’euros, équivalent à 175 % de son PIB. Après tous les ajustements réalisés ces dernières années par les exigences de la Troika, en échange du refinancement de la dette, le PIB a chuté de 25 % et le chômage a atteint 26 % en moyenne et 60 % pour les jeunes. Cela a conduit à l’appauvrissement d’une grande partie de la population, avec de nombreuses expulsions et le taux de suicides le plus élevé en Europe. Tout ce sacrifice inhumain a été consenti seulement pour approcher l’équilibre budgétaire et maintenant on devrait multiplier cette austérité et ces sacrifices pour arriver dans quelques années à 3 % d’excédent primaire qui permettrait d’amortir au compte-gouttes la dette qui, à ce rythme, mettra au mieux environ 50 ans pour s’amortir. Cette dette est impayable et tous le savent mais avant que l’inévitable défaut de paiement ne soit déclaré, ils essaient de laisser la dette dans le patrimoine grec, obligeant en échange à privatiser environ 50 milliards d’euros qui iront annuler directement une partie de la dette. Autrement dit, le chemin qui reste à accomplir, conformément aux exigences de la Troika, est de torturer le peuple avec plus d’austérité, de liquider tous les biens de l’État et ensuite, de toutes manières il y aura défaut de paiement et dans ce cas, une sortie inévitable de l’euro.

                La Grèce a des échéances constantes à solder du fait des divers refinancements de l’énorme dette et comme elle ne peut pas les payer avec son budget, elle doit les refinancer de façon permanente avec des paquets d’aide de la Troika et cette aide se fait en échange de plus d’austérité et de coupes. Si la Grèce n’acceptait pas les ajustements, la Troika ne refinancerait pas la dette et à la première échéance non payée, elle tomberait en défaut de paiement. Si elle tombait en défaut de paiement, elle ne recevrait plus de fonds d’aucun type, auquel cas ses banques n’auraient plus de liquidité, puisque ce n’est pas la Grèce mais la BCE qui imprime les euros et face à cette possibilité il y aurait une course aux retraits bancaires et aux mesures économiques et très vite le gouvernement devrait commencer à payer les retraites et les salaires publics en émettant une sorte de bon, qui en pratique serait comme une nouvelle monnaie. C’est-à-dire que ce serait une sortie de l’euro de fait, bien qu’elle ne soit pas prévue dans l’Union européenne. Cette situation est celle qui est arrivée ces derniers jours, quand s’est installé les queues et les restrictions pour retirer des fonds des banques, de façon à ce que Tsipras a dû aller négocier le nouvel accord sous la menace et malgré le résultat du référendum a fini par capituler par crainte de conséquences pires. Tsipras a probablement cru qu’avec l’appui du référendum par lequel le peuple grec a voté non à l’austérité, il pourrait négocier avec plus de force face à la Troika et infléchir sa posture mais c’est le contraire qui s’est produit.

                En réalité le gouvernement grec déclarait déjà avant le référendum que son intention n’était pas de sortir de l’euro mais d’infléchir les ajustements du nouvel accord. Mais la faiblesse de cette posture a consisté en ce que précisément, s’ils n’étaient pas disposés à sortir de l’euro, ils n’avaient pas de plan B au cas où la Troika ne modérerait pas ses exigences, parce que l’unique manière de rester dans l’euro est de le faire avec l’aide financière de la Troika qui pour cela a mis ses conditions.

                Il est clair que la situation est très délicate et il n’existe pas de solution facile. N’importe quelle solution aura son coût, et il sera élevé. Beaucoup comparent la situation de la Grèce à celle qu’a subie l’Argentine entre fin 2001 et 2002 et effectivement il y a beaucoup de points communs. L’Argentine avait à cette époque et depuis déjà quelques années, un régime de convertibilité dans lequel un peso équivalait à un dollar. Cela avait provoqué une surévaluation du peso qui faisait énormément monter le prix des exportations et baisser le prix des importations, ce qui produisait une balance commerciale déficitaire, soutenue par l’endettement, ainsi que par le déficit budgétaire. Le moment est arrivé où la dette est devenue impayable, plus aucun financement n’a été obtenu pour refinancer la dette, cela a généré une course aux retraits bancaires et de changes qui a conduit à un gel global des avoirs connus comme le corralito. Le pays est alors tombé en défaut de paiement et ensuite il a fallu abroger la convertibilité et dévaluer la monnaie de 300 %. La crise sociale a été énorme, il y a eu un appauvrissement de grande ampleur de la population, le chômage a augmenté et il y a eu de nombreuses actions en justice quand les dépôts, les dettes et les crédits qui étaient définis en dollars ont été transformés en pesos. Mais au bout d’un an, l’Argentine a commencé à se relever. Grâce à cette dévaluation l’industrie a été reconstituée et s’est substituée aux importations. Le marché interne a été relancé et il y a eu une croissance des exportations qui ont apportées des devises. Ensuite en 2005, après s’être relevé et quand l’économie a connu des forts taux de croissance, le gouvernement a renégocié la dette qui était en défaut de paiement, avec une remise des presque deux tiers de la dette initiale.

                Tsipras connaît certainement cet exemple que citent également les prix Nobel d’économie, Krugman et Stiglitz, alors qu’ils critiquent l’austérité à laquelle on soumet la Grèce et suggèrent, dans le cas de Krugman, que la sortie de l’euro serait une solution. Mais il faut aussi rappeler quelque chose pour comprendre les doutes de Tsipras : le président Kirchner, qui a été celui qui a gouverné pendant la période de la remontée de la croissance en Argentine dès 2003, a d’une certaine manière trouvé le chemin balisé par rapport aux décisions économiques drastiques, parce que précédemment à son arrivée, il y a eu un autre président qui s’est trouvé forcé d’imposer les restrictions aux dépôts bancaires, et a fini par démissionner au milieu du chaos social. Un second président a dû déclarer le défaut de paiement et a démissionné quelques jours après et le troisième président est celui qui a décidé la sortie de la convertibilité et bien qu’il a été au pouvoir seulement un an et demi jusqu’à le remettre à Kirchner, il a pris sa retraite avec une très mauvaise image publique. Autrement-dit la crise a dévoré trois présidents malgré le fait qu’ils n’ont pas eu le choix sur les mesures qu’ils ont prises parce que le pays n’avait plus de devises pour payer la dette et pour soutenir la convertibilité. Pour Tsipras il est difficile de discerner si en repoussant les exigences de la Troika et en sortant de l’euro, il finirait par être le dirigeant qui aura conduit la Grèce à son redressement ou si le chaos initial le dévorera et quand la Grèce verra la lumière à la fin du tunnel, lui sera déjà un cadavre politique et celui qui gouvernera sera peut-être du parti politique d’opposition.

                Par ailleurs, nous pouvons dire que la situation économique de la Grèce, est encore pire que celle de l’Argentine de ces années-là. Non seulement parce que la dette est plus grande, tant nominalement que par rapport au PIB, mais surtout parce que la Grèce n’a pas le potentiel productif qu’avait l’Argentine, avec une industrie qui fonctionnait à 30 % de sa capacité, conséquence de l’essor des importations sous le régime de convertibilité et qui s’est retendu comme un ressort dès la sortie de ce régime ; de plus parce que l’Argentine a une grande capacité exportatrice de produits alimentaires.

                Donc, économiquement parlant, la reprise en Grèce après une sortie hypothétique de l’euro serait sûrement un peu plus lente que celle de l’Argentine, mais impliquera toujours une amélioration substantielle par rapport à la situation actuelle, en particulier avec un avenir plein de possibles.

                Par ailleurs, il faut également dire, en continuant avec les comparaisons, que la situation géopolitique de la Grèce, est plus avantageuse que celle de l’Argentine quand sa crise a éclaté. À ce moment-là, le pays sud-américain était extrêmement isolé, surtout de la part des grandes puissances ; il a pu disposer seulement de l’appui de quelques pays d’Amérique latine et fut obligé de subsister et de générer de la croissance en comptant exclusivement sur ses propres ressources. En revanche la Grèce pourrait avoir recours à d’autres stratégies de politique internationale pour obtenir une sortie de l’euro plus contrôlée. Bien que l’Union européenne a fini par approuver l’augmentation des exigences d’austérité, il y a des postures différentes entre ses membres et à même à l’intérieur de la Troika. Le FMI, lui-même argue qu’il faudrait réorganiser la dette qui est impayable. Outre la zone euro, la Russie a déjà manifesté son offre d’appui à la Grèce, et cela pourrait aussi se propager à la Chine. Les États-Unis sont extrêmement vigilants parce qu’ils considèrent aussi que les exigences en Grèce sont non viables et sont surtout préoccupés parce que ce pays occupe une position stratégique pour l’OTAN et ils ne verraient pas d’un bon œil son rapprochement avec la Russie. Nous entendons par là que la sortie de l’euro ne serait pas nécessairement si traumatique que s’il s’agissait d’un dénouement forcé dans un contexte de débandade financière. Dans le cas de l’Argentine, déjà en 1998 il y avait des indicateurs de ce qui pouvait se passer dans le futur et le Parti Humaniste a été le seul à proposer une sortie contrôlée du régime de convertibilité. S’il avait été réalisé de cette façon, peut-être que le chaos social de 2001 et 2002 aurait été évité. Cependant, on a insisté jusqu’au dernier moment avec ce régime non viable et la sortie a été forcée et compliquée. Nous considérons que la Grèce dispose des conditions pour élaborer une stratégie politique en cherchant des alliés qui l’appuient financièrement pour former un niveau de réserves dans des devises fortes qui lui permettent de revenir au drachme sans tomber dans une hyperinflation.