Analyse de la situation en Grèce : [2/5] Vérités et mensonges à l’égard de la dette

22.08.2015 - Guillermo Sullings

Analyse de la situation en Grèce : [2/5] Vérités et mensonges à l’égard de la dette
Crédits image : Jared Rodríguez | Truthout.org)

Pressenza publie la deuxième partie d’une étude de Guillermo Sullings sur la situation en Grèce. L’étude complète sera présentée en 5 parties :

  1. Contexte de l’Union européenne
  2. Vérités et mensonges à l’égard de la dette
  3. La situation actuelle de la Grèce
  4. La sortie de l’euro est-elle la seule solution ?
  5. Quelles conséquences aurait le Grexit ?

 

 2. Vérités et mensonges à l’égard de la dette

La version que l’on a privilégiée dans une bonne partie de l’Europe et que les médias agitent pour accuser les Grecs de tout, attribue la responsabilité aux gouvernements corrompus, qui ont endetté le pays de façon irresponsable, qui ont dilapidé les ressources, qui ont surdimensionné le secteur public avec un déficit fiscal conséquent et qui ont, de plus, faussé leur comptabilité pour cacher le déficit et l’endettement. Cette responsabilité des gouvernements serait partagée par la population qui, en définitive, les a élus et a bénéficié des cadeaux, avec le système laxiste des retraites, avec les crédits à la consommation et avec la prospérité illusoire d’une bulle spéculative, en vivant au-dessus des moyens que son économie permettait. Certaines de ces versions sont illustrées avec des données réelles et se répandent pour exalter l’indignation des citoyens des autres pays, comme c’est le cas des Allemands, à qui on a dit que la pension de retraite maximale en Grèce est de 3 500 euros, tandis qu’en Allemagne elle est de 3 100 ou que l’âge auquel beaucoup de travailleurs grecs prennent leur retraite est inférieur à celui des autres pays pour une activité similaire. L’Institut d’Assurances Sociales (IKA), qui est déficitaire et consomme une partie importante du budget de l’Etat, paie au moins une forme de retraite à 5,5 millions de personnes (pratiquement la moitié de la population). Il existe plus de 600 professions pour lesquelles il est possible de partir en retraite plus tôt et d’avoir une pension anticipée car considérés comme catégorie à risque, comprenant les coiffeurs, les garçons de café, les speakers, les musiciens et d’autres secteurs d’activité pour lesquels dans n’importe quel pays, on prend la retraite à l’âge normal.

Du côté des recettes de l’État, il y a aussi beaucoup d’inefficacité, puisqu’une grande évasion existe, il y a beaucoup d’indépendants et d’entrepreneurs qui n’apportent pas au système, jusqu’aux exemptions de TVA dans les îles, où il y a des recettes importantes par le tourisme, mais qui n’engendrent pas de recette fiscale proportionnelle pour contribuer à réduire le déficit ; et même ainsi la Grèce a augmenté la dépense publique de 50 % entre 1999 et 2007 et cela a été financé par l’endettement.

Avec toutes ces informations présentes dans leurs documents de travail, les représentants des autres pays de l’Union européenne durcissent leur position avec la Grèce et ils exigent d’elle toujours plus d’austérité. Publier de façon biaisée ces données dans les médias vise à ce que les populations de ces pays se durcissent également et avalisent les gouvernements dans leurs exigences envers les Grecs. Certainement que beaucoup de cette information est vraie, au-delà du parti-pris et des préjugés qu’ajoutent les médias et les faucons de l’Union européenne. Mais il y a une autre information dont personne ne parle et il y a d’autres responsables dont personne ne parle non plus, que sont les banques, les multinationales et les dirigeants qui défendent leurs intérêts.

Quand quelqu’un s’endette, c’est parce qu’il y a quelqu’un qui lui prête. Si quelqu’un s’endette de façon irresponsable, c’est parce que quelqu’un lui prête de façon irresponsable. Comment peut-on croire que les banques qui ont prêté à la Grèce étaient philanthropes, ingénues, avaient confiance dans le pays et ensuite ont été flouées en toute bonne foi ?

Lors du déclenchement de la crise financière mondiale en 2008, le détonateur a été les prêts hypothécaires à risques ou subprimes, sur lesquelles a été monté tout un système frauduleux de constitution d’emprunts sur des emprunts, avec une assise très faible comme l’étaient les millions d’hypothèques constituées durant la bulle financière, pour lesquelles beaucoup de débiteurs étaient insolvables depuis le début et d’autres sont devenus insolvables quand la bulle a explosé et que les valeurs de leurs biens immobiliers ont chuté au quart de leur dette hypothécaire. Il ne viendrait à l’idée de personne de penser que les coupables de cette fraude gigantesque ont été les millions de personnes qui ont perdu leurs maisons et que les banques et les fonds de placement qui ont engendré la bulle et ont multiplié l’escroquerie étaient quelques prêteurs gentils et ingénus qui avaient confiance innocemment en leurs débiteurs et ont ensuite été trompés. Cependant, les centaines de milliards de dollars qui ont été destinés à pallier la crise n’ont pas été destinés à ceux qui ont perdu leurs maisons mais ils ont été destinés à sauver les banques. Et les responsables qui ont organisé cette arnaque ont ensuite été honteusement récompensés par des gains obscènes.

Il est utile de rappeler tout cela, parce que les banques ont fait de juteuses affaires en prêtant aux gouvernements corrompus qu’a eu la Grèce. Ils savaient non seulement que la Grèce était insolvable mais en réalité cela ne les préoccupait pas parce qu’ils savaient qu’en dernier recours, on allait eux aussi les repêcher. De fait il en a été ainsi, les banques françaises ont réduit leurs créances envers la Grèce de 79 milliards à 13 milliards, les banques allemandes de 45 milliards à 10 milliards et les banques italiennes de 12 milliards à 1 milliard. Maintenant la plus grande partie de la dette est passée aux mains des pays de l’Union européenne sous une forme directe ou à travers le Mécanisme Européen de Stabilité (145 milliards d’euros), ainsi qu’aux mains du FMI et de la BCE. C’est-à-dire qu’une nouvelle fois les gouvernements et les organismes internationaux ont décidé de sauver les banques qui ont prêté imprudemment. Maintenant ils disent à leurs citoyens qu’il faut récupérer ce que les Grecs doivent à leurs pays. Et de manière détournée, ils laissent entendre que les citoyens allemands, français, italiens ou espagnols ont payé des impôts pour acquitter la dette des Grecs irresponsables qui ont gaspillé l’argent. Il s’agit d’une farce médiatique pour monter les peuples les uns contre les autres, en dissimulant la soumission complice des gouvernements avec le pouvoir financier.

Les banques connaissent leur pouvoir. Non seulement elles contrôlent beaucoup de dirigeants qui sont actionnaires mais de plus, grâce à la toile complexe de la finance et à la façon dont est organisé le système bancaire dans l’économie néolibérale, elles font chanter toute la société, puisque quand une banque fait faillite, elle entraîne dans la rupture de la chaîne de paiements une partie importante de l’économie réelle, provoquant un effet domino qu’aucun gouvernement ne désire et cela engendre une situation de chantage dans laquelle les dirigeants, au-delà de leurs convictions, finissent par céder en faveur des banques. Comme si cela n’était pas suffisant pour comprendre la perversité du système, il faut aussi comprendre que quand une banque ou un fond d’investissement achète la dette d’un pays peu solvable, ceux qui prennent les décisions ne sont pas les propriétaires de cet argent. Les décideurs sont les administrateurs de ces fonds, qui savent qu’en dernier recours celui qui perd, c’est l’épargnant, après qu’ils aient retiré leurs énormes profits. C’est pour tout cela que la plus grande responsabilité dans le piège de la dette, doit être attribuée aux prêteurs et non aux emprunteurs peu solvables. Bien sûr que pour qu’un pays s’endette au-delà de ses possibilités, il a besoin de dirigeants irresponsables et corrompus. Mais c’est précisément l’un des problèmes de la démocratie formelle dans laquelle les gens, manipulés par les médias, ont à choisir entre de fausses solutions, qui laissent la table servie aux vautours de la finance ; et ceux-ci, après avoir commis leurs dégâts, laissent les pays en crise, s’évaporent et rendent responsables leurs marionnettes des gouvernements. Bien sûr quand se forment ces bulles de prospérité illusoire financée par la dette, beaucoup de gens sentent que leur niveau de vie s’améliore, qu’ils peuvent consommer davantage et qu’ils reçoivent des bénéfices qu’avec le temps ils considèrent comme des droits acquis. Ensuite ils se refusent à les perdre quand on leur explique que la fête est terminée. Mais on ne peut pas tenir les populations responsables de cela parce qu’elles n’ont pas de raisons de connaître les manœuvres financières douteuses qui existent derrière chaque bulle.

Le surendettement des pays a déjà plusieurs décennies. Dans les années quatre-vingts c’était la crise des dettes latino-américaines. Alors le Plan Brady est arrivé pour sauver les banques et pour changer les dettes de mains. Ensuite dans les années quatre-vingt-dix, le néolibéralisme a de nouveau développé l’endettement et les bulles, en engendrant quelques crises parmi lesquelles se distingue le défaut de paiement de l’Argentine, avec une situation très semblable à celle de la Grèce. Au début de ce nouveau siècle, de nouvelles bulles ont incubé, jusqu’à ce que la plus grosse éclate avec son épicentre aux États-Unis. Avec cet éclatement, la crise de la dette s’est produite dans plusieurs pays d’Europe. Les gouvernements changent, les pays changent mais il y a un acteur qui est dans toutes les crises à chaque fois : le pouvoir financier mondial, commettant des dégâts, créant la dette et mangeant la charogne de ce qui reste de ses victimes à travers les privatisations.

Il semble donc que les Grecs devront faire leur part, en améliorant leur système fiscal, en supprimant des privilèges insoutenables, en luttant contre la corruption. Ils devront probablement s’adapter pour vivre avec ce qu’ils génèrent réellement, alors qu’ils s’efforceront à obtenir de la croissance et à se développer. Mais ils ne doivent en aucun cas souffrir de la faim et de privations, privatiser tout leur patrimoine pour essayer, durant des décennies, d’annuler une dette impayable. Les autres peuples ne devraient pas non plus payer cette dette avec leurs impôts, les investisseurs de bonne foi ne devraient pas non plus perdre leur épargne. La dette devrait être payée par ceux qui manient le pouvoir financier dans le monde et pour qu’ils ne continuent pas à commettre des dégâts, il faudrait démanteler leur pouvoir. Alors que les dirigeants des puissances n’osent pas démanteler la puissance financière mondiale, ils auront à expliquer à leurs contribuables et à leurs épargnants, qu’ils doivent payer le prix de la complicité de leur gouvernement avec ce pouvoir.

Il y a un autre aspect de la dette également lié à la mécanique néolibérale, qui fait que ceci est soutenu en nourrissant la surconsommation. Dans un monde où la richesse est de plus en plus concentrée, où les profits des entreprises croissent chaque fois plus face aux revenus des salariés, et tandis que les bénéfices de la spéculation financière absorbent de plus en plus les ressources qui devraient aller à la production et au travail, dans ce monde où les salariés reçoivent une part chaque fois plus petite du gâteau, les niveaux de consommation peuvent se maintenir seulement par l’emprunt. Alors, comme un étau, la puissance financière se manifeste d’un côté en endettant les pays et les personnes pour qu’elles consomment et d’un autre côté, les multinationales arrivent en offrant les produits qui doivent être achetés par ces emprunts. Cela s’est passé ainsi dans le cas de la Grèce, avec des banques allemandes et françaises qui ont financé la consommation des Grecs alors que cette consommation correspond en grande partie à des produits allemands et français (incluant des armes).

Catégories: Economie, Europe, Opinion
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