Il s’agit d’une politique publique qui comprend la création du ministère de la Paix et de la Réconciliation ; un plan choc pour renforcer la mise en œuvre de l’Accord de Paix ; la reprise des pourparlers avec la guérilla Armée de libération nationale (Ejército de liberación nacional Eln) ; la recherche de solutions juridiques pour les dissidents des anciennes Forces armées révolutionnaires de Colombie Farc (Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia) ; la répression des structures du trafic de drogue ; des réformes de la police et des forces militaires ; et un changement de paradigme dans la politique anti-drogue.

« Pour faire progresser la justice sociale, il faut fermer les réservoirs de violence », déclare Diana Sánchez, directrice de l’association Minga (NdT. : la Fondation de la Maison Minga Minga House Foundation est une organisation sans but lucratif dont le but est de faciliter l’éducation) et défenseuse chevronnée des droits humains, en faisant référence à ses attentes quant à l’avenir de la paix en Colombie sous le gouvernement de Gustavo Petro et Francia Márquez, qui commencera le 7 août 2022.

Et pour arriver à la cessation de la violence proposée par Diana Sánchez, une équipe de travail est en train de finaliser un document contenant les principales lignes directrices de la politique publique qui sera connue sous le nom de Paix totale. Il s’agit d’une feuille de route qui, comme l’a décrite le sénateur Iván Cépeda, offrira « une nouvelle vision des problèmes de la paix dans le pays et de leurs solutions ».

Cette proposition prévoit l’adoption d’au moins dix stratégies, dont la création du ministère de la Paix et de la Réconciliation, dont les objectifs et les fonctions sont en cours de définition, et l’adoption d’un ensemble d’actions grâce auxquelles il sera tenté d’établir la paix dans le pays de façon globale, avec une perspective territoriale et en renforçant la sécurité humaine.

L’un des avantages de cette politique vient des origines de ceux qui seront à la tête du gouvernement : d’un côté, il y a Petro, qui, depuis son militarisme dans la guérilla M-19 (NdT. : Guérilla Colombienne Mouvement du 19 avril – Movimiento 19 de Abril), a cru fermement à la recherche d’une solution politique au conflit armé, ainsi qu’à une solution qui dépasse le silence des armes, et au travail pour la justice sociale.

De l’autre côté il y a Francia Márquez, une femme noire qui a construit ses qualités de dirigeante aux côtés des communautés du nord du Cauca et qui, peu à peu, même au risque de perdre sa vie, a inscrit à l’agenda national des questions comme la défense de l’eau et des territoires des communautés ethniques. « Elle ne sera pas une vice-présidente ordinaire et sans expérience », déclare Diana Sánchez. (Lire la suite dans : “À quoi bon être tué ?”)

« Elle entraînera les mouvements sociaux et territoriaux qui veilleront à ce que le gouvernement ait des membres qui viennent des territoires et des mouvements sociaux afro-descendants, indigènes et paysans », ajoute la défendante des droits humains. « Cela donne un caractère particulier et une empreinte différente à la vice-présidence », traditionnellement occupée par des personnes représentant des accords avec les secteurs politiques traditionnels.

Qu’est -ce que cela ?

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Texte sur les pancartes : « Que la paix ne nous coûte pas la vie », « Désolés de vous déranger, nous nous battons pour un pays meilleur ».
L’une des luttes des mouvements sociaux est de mener à bien leurs tâches sans le risque que représente la présence de groupes armés illégaux sur leurs territoires.

La Paix Totale, en tant que politique publique globale, vise à rompre ce que le sénateur Cepeda appelle la “formule fragmentaire et consécutive” qui a été appliquée par le passé dans le pays pour résoudre le conflit armé avec les groupes rebelles armés.

« Le problème avec cette formule fragmentaire et consécutive – explique Cepeda – est qu’elle crée une sorte de cercle vicieux. Quel que soit le succès du processus de paix, il y a toujours des dissidents, l’État ne respecte pas partiellement l’accord, et de nouvelles conditions de violence sont créées dans les territoires, puis nous revenons au cycle : on n’a plus affaire au groupe qui s’est démobilisé, avec lequel les accords ont été conclus, mais avec leurs successeurs. (Lire la suite dans : Le silence des fusils a été de courte durée)

Des décennies d’expériences de négociation et de démobilisation, comme celles avec le M-19, l’Armée populaire de libération (Ejército Popular de Liberación EPL), les dissidents de l’armée de libération nationale Eln et les milices urbaines de différentes tendances, ainsi que le processus avec les Forces unies d’Autodéfense de Colombie (Autodefensas Unidas de Colombia Auc) et d’autres structures paramilitaires, sont des exemples clairs de la formule proposée par Cepeda.

Selon ce député, qui est membre du conseil du Pacte historique, le mouvement qui a soutenu Petro et Márquez, la Paix totale qui doit être adoptée « est un processus de paix global, simultané et intégral, qui résout tous les problèmes responsables de violence en une seule étape, et qui, dans sa spécificité, car chaque processus est différent, trouve une solution appropriée au problème entier. »

Cette politique publique ambitieuse, qui vise à mettre en œuvre l’article 22 de la Constitution politique (“La paix est un droit et un devoir à respecter obligatoirement”), est proposée sur la base d’un Accord national. Il s’agit d’une stratégie nécessaire, car selon M. Cepeda, pour que « le processus de paix soit couronné de succès, les différentes forces politiques, sociales et syndicales du pays doivent se mettre d’accord d’une manière ou d’une autre pour aborder cette solution, pour éviter ce qui s’est passé dans le processus de paix avec les Farc ».

Le sénateur fait référence au Plébiscite pour la paix, convoqué le 2 octobre 2016 pour entériner l’Accord de paix conclu avec les anciennes Farc et dont les résultats des urnes n’ont pas été favorables aux revendications des partisans du oui. (Lire la suite dans « Le verdict final a été non »).

À cet accord national s’ajoutera un plan choc visant à renforcer la mise en œuvre intégrale de l’Accord de Paix signé en novembre 2016 avec l’ancienne guérilla des Farc. M. Cepeda est convaincu que si cette question n’est pas traitée rapidement, « il sera très difficile pour les groupes qui n’ont pas passé par le processus de paix de se voir reflétés dans un processus qui n’a pas réussi, des groupes qui par conséquent seraient méfiants. » (Lire la suite dans : Le chemin tortueux de la mise en œuvre de l’Accord de Paix en Colombie).

La perception du sénateur est étayée par des données. Selon le dernier rapport de l’Institut Kroc, qui suit régulièrement la mise en œuvre de l’Accord de paix, l’exécution de cet Accord ne s’est pas arrêtée, mais l’Institut reconnaît néanmoins que « ce processus a connu et continue à connaître de sérieux obstacles internes et externes » ; l’Institut a aussi suggéré que « le rythme de la mise en œuvre n’est pas encore dans l’étape, selon les mêmes données, de suivre une voie qui garantisse qu’une majorité significative des dispositions soit achevée dans la période de 15 ans prévue par l’Accord final”.

Et cette urgence d’instaurer la confiance à partir d’une mise en œuvre effective de l’Accord de paix est requise dans cette feuille de route de Paix totale pour reprendre les dialogues avec la guérilla Eln, dialogues qui ont pris place de manière irrégulière depuis février 2017, date à laquelle une table de négociations a été mise en place à Quito, en Équateur, sous le gouvernement du président Manuel Santos (président de 2010 à 2018).

Ces pourparlers ont été suspendus en janvier 2018 après une attaque armée dans la ville de Barranquilla, rétablis deux mois plus tard à La Havane, à Cuba, et annulés en janvier 2019 après l’attentat à la bombe contre l’école de police General Santander à Bogota. (Lire la suite dans : La guerre contre l’Eln reprend officiellement).

Selon M. Cepeda, la reprise des pourparlers avec ce groupe rebelle armé doit profiter « du moment où les pourparlers ont été interrompus pour essayer de les résoudre le plus rapidement possible » et continuer à développer l’agenda qui avait été atteint sous le gouvernement Santos.

Parmi les actions à entreprendre, les porte-parole actuels de l’Eln, basés à La Havane, seront reconnus ; une délégation du gouvernement national sera nommée ; et les garants et accompagnateurs du processus seront approuvés ; en plus, le processus sera basé sur une politique humanitaire et de désescalade, et cherchera à activer des dynamiques qui mèneront à des accords humanitaires régionaux, en particulier dans des départements tels que l’Arauca, le Cauca, le Chocó et le Norte de Santander, où ce groupe armé exerce un contrôle territorial important. (Lire la suite : du Chocó au Venezuela, la dangereuse expansion de l’Eln).

Une mise en œuvre efficace de l’Accord de paix cherchera à attirer les membres dissidents des Farc, qui ont quitté l’Accord avec l’État colombien, et cherche des solutions légales au démantèlement et à l’assujettissement d’organisations armées comme les forces d’autodéfense gaitanistes de Colombie (Autodefensas Gaitanistas de Colombia Agc) et les dénommés ‘bureaux de trafic de drogue’.

En ce qui concerne ces dernières structures armées illégales, M. Cepeda précise qu’« il ne s’agit pas d’un dialogue à une table de négociation, ni d’un accord de paix, il s’agit d’un processus de soumission ou de soumission à la justice sur la base de l’expérience accumulée en la matière ».

La proposition de Paix totale comprend également des réformes de la police et des forces militaires, ainsi que des changements dans la politique anti-drogue et le renforcement des réglementations qui garantissent attention aux victimes. Ces questions sont en train d’être affinées afin d’être présentées au pays dans les jours prochains.

Avec une vision optimiste

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Les populations rurales ont été les plus durement touchées par la guerre, c’est pourquoi elles sont si optimistes quant au nouveau gouvernement.

Les dirigeants sociaux, les représentants des organisations de la société civile, les analystes et les anciens guérilleros signataires de l’Accord de paix qui sont en cours de réincorporation dans la vie légale, attendent tous beaucoup des propositions sur les questions de paix qui seront adoptées par le gouvernement de Petro et Márquez.

Hermes Quiñones, coordinateur de l’équipe consultative de l’Instance spéciale de haut niveau avec les peuples ethniques (Instancia Especial de Alto Nivel con los Pueblos Étnicos IEANPE) de l’Accord de paix, maintient que le nouveau président colombien « n’a pas à improviser ou à suggérer des idées structurelles telles que la Réforme Rurale Complète, car cela figure déjà dans l’Accord. »

Et il ajoute que ce sera la population afro-colombienne indigène qui dirigera cette nouvelle phase de la mise en œuvre de l’Accord de Paix : « Cela ne s’est jamais produit auparavant. La paix a toujours été l’affaire des autorités ».

À cet égard, Yolvi Padilla, consultante indépendante en matière de droits humains et de droit international humanitaire, est convaincue que le président élu fera tout le travail de paix « tout en comprenant les dynamiques territoriales », et elle signale au moins un défi fondamental dans ce travail: « Il faut considérer les différents acteurs qui créent des difficultés dans les territoires et qui, d’une certaine manière, affectent la mise en œuvre de l’Accord de paix, et ne pas seulement chercher les acteurs armés qui sont présents dans les territoires, mais considérer également les besoins existants et la situation économique nécessaire pour la mise en œuvre de l’Accord ».

Pour ces tâches, Mme Padilla espère que le prochain gouvernement pourra compter sur « le soutien, l’accompagnement, la vérification et l’observation que la communauté internationale a fournis. Cela sera très important – dit-elle – pour pouvoir aller de l’avant et réaliser au moins certains des points de l’Accord de paix ».

« Nous sommes à un moment historique », dit, de son côté, Pablo Cala, défenseur des droits humains et porte-parole de la fondation « Jusqu’à ce que nous les trouvons » (Fundación Hasta Encontrarlos) (N.d.T. : Cette fondation accompagne les victimes de disparitions forcées en Colombie). « Pour la première fois dans le pays, la Présidence de la République est gagnée par un processus différent du pouvoir que les familles puissantes de ce pays ont toujours démontré. Elle provient d’un processus différent, populaire, social, inter-éthnique, inter-politique, inter-social qui nous donne la possibilité de penser différemment. »

Cala est convaincu que la reconstruction de l’État social de droit permettra de progresser dans la mise en œuvre de l’Accord de paix, de rattraper le temps perdu et, à partir de là, de créer les bases pour suivre les recommandations de la Commission de clarification de la vérité (Comisión de Esclarecimiento de la Verdad), de renforcer la Juridiction spéciale pour la paix (Juridicción Especial para la Paz JEP) et pour soutenir l’Unité de recherche des personnes disparues (Unidad de Búsqueda de Personas dadas por Desaparecidas UBPD).

« Petro a mentionné les personnes disparues plus de trois fois dans son premier discours en tant que président (le 19 juin), nous pensons donc que ce n’est pas seulement dans son discours mais aussi dans son cœur, et qu’il va répondre à ces disparitions d’une manière tout-à-fait à la hauteur de ce que méritent les familles des victimes de disparition forcée, à savoir faire tout son possible pour les retrouver ».

Le peuple Coconuco vit dans le département du Cauca, dans les municipalités de Puracé, Sotará, Totoró, El Tambo et Popayán. Leur conseiller, Jhoe Nilson Sauca, exprime également ses attentes vis-à-vis du prochain gouvernement, notamment sur les questions agraires.

« Nous avons toujours soulevé une question qui, jusqu’à présent, n’a pas été satisfaite : la réforme agraire. Cela concerne tous les aspects de la propriété foncière, mais aussi les possibilités de vivre dignement à la campagne, la question de l’environnement, et le rôle des garanties pour récupérer la campagne colombienne », explique ce responsable indigène.

Il suggère également de promouvoir le chapitre ethnique de l’Accord de Paix, « qui a développé une généralité en termes de droits territoriaux, économiques et culturels, que nous avons proposés en tant que peuples indigènes », et qui est l’une des questions les moins respectées de la mise en œuvre de l’Accord pour la paix. (Lire la suite dans ‘le chapitre ethnique se limite au papier’).

En ce qui concerne les éventuels pourparlers avec la guérilla Eln, M. Sauca espère également que le cycle avec ce groupe rebelle armé va être terminé, et qu’en plus, des moyens adéquats seront trouvés pour arriver à « la démobilisation des groupes venant des Farc et des Auc qui ont refait surface, afin de faire un pas définitif vers la paix grâce à des dialogues et à la possibilité de travailler dans les communautés ».

De même, il considère qu’il est « très important d’établir des dialogues territoriaux régionaux ainsi qu’une administration des territoires, vu qu’il y a eu des demandes pour, par exemple, les droits des paysans en tant que mécanisme qui reconnaisse qu’ils sont sujets de droit collectif. Avant cela, nous devons établir dans ces dialogues un moyen d’éviter les affrontements entre communautés à cause des limites territoriales, par exemple entre des zones de réserves paysannes, des zones de réserves des indigènes, et aux titres coloniaux ».

Un nouveau départ

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Différents secteurs sociaux ont réitéré la nécessité de progresser efficacement dans la mise en œuvre de l’Accord de paix signé en novembre 2016 au Théâtre Colón de Bogota. Crédit photo : Présidence de la République.

Ces représentants d’organisations sociales qui défendent les droits humains et représentent les victimes ont également évalué ce que signifie la proposition du nouveau gouvernement en termes de paix et de mise en œuvre de l’Accord de paix ; parmi eux il y a César Santoyo, directeur exécutif de la Corporation collective socio-juridique Orlando Fals Borda (N.d.T. : Cette corporation travaille pour la défense, promotion et protection des droits humains en Colombie).

« La victoire de Gustavo Petro et Francia Márquez est, sans aucun doute, un nouveau départ pour l’Accord de paix et sa mise en œuvre », déclare M. Santoyo. « Elle ouvre une voie assez favorable et intéressante dans laquelle non seulement le changement, mais aussi l’approfondissement de l’exercice de la démocratie, permettront une plus grande opportunité pour ces populations de devenir beaucoup plus diverses, beaucoup plus importantes, bien mieux informées ; car une chose est claire avec cette élection : aujourd’hui nous avons un débat public et politique qui est profondément ancré dans la base électorale colombienne. »

Ce défenseur des droits humains estime qu’avec le haut niveau de participation des citoyens au second tour des élections présidentielles, « des agendas essentiels vont être organisés. Ces agendas vont permettre au pays de développer des dialogues régionaux, de permettre et d’approfondir la demande pour la paix, de construire des dialogues, ou pourquoi pas des négociations, qui articulent et stimulent la réalité de chacun de ces territoires ».

Marco Romero, directeur du Conseil pour les droits humains et le déplacement (Consultoría para los Derechos Humanos y el Desplazamiento, Codhes), estime que la paix a été la gagnante de la compétition électorale qui a amené Petro et Márquez à la Casa de Nariño. (N.d.T. : Casa de Nariño ou palais de Nariño est l’habitation et le lieu de travail du président de la Colombie). Il avance plusieurs raisons à l’appui de cette affirmation.

L’une d’elle fait référence à la coalition assez importante représentée par le Pacte historique, plus toutes les alliances qui sont apparues au cours de la semaine dernière et qui sont fortement engagées envers l’Accord de paix. « Je crois que de ce point de vue, une seconde étape de la mise en œuvre de l’Accord de paix est possible, dans la mesure où ce gouvernement peut obtenir une bonne coalition au Congrès », souligne M. Romero.

Selon ce scénario favorable, des questions telles que la réforme politique, la juridiction agraire, la mise en œuvre de la réforme rurale et les développements de ce qui est actuellement le système intégral pour la paix pourront être discutées de manière approfondie.

Tout ceci, selon ce défenseur des droits humains, crée un milieu favorable pour reprendre en profondeur la mise en œuvre de l’Accord de paix et pour adopter les recommandations que la Commission de clarification de la vérité a présenté ce mardi 28 juin 2022 dans son Rapport final sur ce qui s’est passé pendant plus de 50 ans de guerre.

Une autre des raisons invoquées par Romero est liée à la priorité de ce nouveau gouvernement de désactiver les dynamiques de guerre qui persistent dans le pays, notamment de mettre fin à la confrontation avec la guérilla de l’Eln et des groupes armés illégaux tels que les dissidents des Farc et les groupes qui viennent des paramilitaires ; ainsi que de changer le paradigme avec lequel les économies illégales ont été créées.

« Je crois que cela ouvre aussi une seconde opportunité de créer des ententes humanitaires à court terme, de chercher une solution politique avec d’autres groupes armés, ce qui permettra de terminer ces cercles complexes de violence, qui souvent dans la longue histoire du pays ont fini par étouffer les résultats précédents d’un accord », explique le directeur de Codhes.

De même que Diana Sánchez, de l’Association Minga, Romero apprécie la présence de la vice-présidente Francia Márquez dans ce nouveau gouvernement : « C’est décisif parce que la Colombie a été une nation qui n’a pas reconnu les peuples qui la composent et nous avons des problèmes de discrimination structurelle qui commencent à être résolus dans la mesure où le peuple afrodescendant, les peuples indigènes, et les femmes s’autonomisent. »

Dans ce sens, cet activiste considère que dans les garanties de non-répétition établies dans l’Accord de paix, il est fondamental que les différents secteurs sociaux aient la capacité de représentation, de participation et d’affirmation de leur intérêts dans l’agenda publique ; en outre, qu’il y ait des mécanismes de négociation efficaces, que l’État commence à respecter ce qu’il signe et promet, et « qu’il existe des conceptions du dialogue social propices à la réalisation de ces voies de réconciliation ».

« Évidemment, il y aura de grandes difficultés, » – reconnaît M. Romero – « et il y aura sûrement des secteurs qui maintiendront leur opposition à tout prix, mais je crois que, malgré tout, une période très importante nous attend, de même qu’une grande opportunité de consolider la paix en Colombie. »

Camilo González Posso, directeur d’Indepaz (N.d.T. : Indepaz est une organisation non gouvernementale pour le développement et la paix) propose de garantir la continuité des programmes qui ont été efficaces dans la mise en œuvre de l’Accord de paix et de renforcer ceux qui sont faibles, ainsi que de préparer de toute urgence le Plan de développement national et un paquet législatif qui intègre l’Accord de paix et une politique solide de réalisation de la paix.

En ce qui concerne la reprise des pourparlers avec la guérilla de l’Eln et avec les autres groupes armés illégaux, M.Gonzalez suggère qu’avec l’Eln, « il faut mener des négociations politiques, et avec les autres groupes armés, des pourparlers de subordination à la justice. »

En plus, il suggère de définir rapidement la politique de sécurité : « Le gouvernement d’Iván Duque a maintenu une politique de sécurité basée sur l’hypothèse d’une situation de guerre alors qu’une stratégie de sécurité humaine est fondamentale, ainsi qu’une composante territoriale très importante dans tout le pays ».

En ce qui concerne les éventuels dialogues régionaux, ce militant considère que « c’est une stratégie très importante pour rassembler les gens et démanteler les groupes macro-criminels » ; il espère aussi que les dialogues seront accompagnés d’investissements dans le but de désactiver les causes de la violence. « Dans ce sens, le rôle de la Commission nationale des garanties de sécurité devrait être essentiel », ajoute-t-il.

Cet organe interinstitutionnel a été inclus dans l’Accord de paix et créé par le décret 154 du 3 février 2017. Son objectif principal était de concevoir et suivre « la politique publique et pénale en matière de démantèlement de toute organisation ou comportement couvert par l’Accord, qui menace l’application de cet Accord et la construction de la paix ».

La Commission est composée du procureur général et du procureur de la République, du médiateur, des forces armées et du gouvernement, accompagnés de représentants de la communauté internationale et d’organisations de la société civile.

Son objectif d’obtenir un consensus n’a pas été pris en compte par le gouvernement du président Duque. Ce président, en dehors de ce mandat, a établi sa propre politique de sécurité et de défense, basée sur la lutte contre la drogue, alors qu’il y a trois ans, on lui a présenté des documents avec des propositions pour donner une nouvelle orientation à cette politique et pour parvenir à démanteler toutes les dynamiques de violence.

« Je crois que ce sera une bonne occasion avec l’administration de Gustavo Petro de donner vie à ces organes, qui sont des organes d’État, mais qui doivent être dirigés par le président de la République lui-même. Nous espérons donner vie à la Commission avec l’inauguration du nouveau gouvernement. Nous avons préparé certains documents à prendre en compte dans le plan de développement national en termes de garanties de sécurité », explique González Posso, qui est membre de cette Commission en tant que représentant de la société civile.

Et les personnes des Farc réincorporés ?

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Après la signature de l’Accord de paix, les signataires ont encouru des risques sérieux. Crédit Image : Carlos Mayorga

Pastor Alape, ancien chef de l’ex-guérilla des Farc, et qui dirige le processus de réincorporation d’environ 12 000 ex-combattants, considère que le gouvernement de Petro et Márquez « est le gouvernement de la paix et le fruit de l’Accord de paix de La Havane, et que par conséquent, nous espérons que ce gouvernement renforcera l’Accord dans son intégralité et procédera aux ajustements réglementaires institutionnels qui n’ont pas pu être mis en œuvre ».

Cet ancien membre du Secrétariat (N.d.T. : Le ‘Secrétariat’ désigne le secrétariat de l’état-major central des Farc-Ep. Pastor Alape était l’un des commandants) propose plusieurs points importants à l’administration qui commencera le 7 août 2022 dans son plan pour faire avancer la mise en œuvre intégrale de l’Accord de paix ; notamment d’insister pour garantir le fonctionnement de certains organes dont il a été convenu à La Havane, comme la Commission de suivi, de promotion et de vérification de la mise en œuvre (Comisión de Seguimiento, Impulso y Verificación a la Implementación CSIVI), composée d’ex-membres de l’ancienne Farc et de fonctionnaires du gouvernement national ; le Conseil national de réincorporation ; la sous-direction spécialisée de la sécurité et de la protection rattachée à l’Unité nationale de protection; et la Commission nationale des garanties de sécurité.

En plus, il propose la nécessité de garantir la création d’un programme spécial d’accès à la terre pour les projets productifs collectifs et individuels des combattants réincorporés, et de logements ruraux et urbains dans les espaces transitoires de concentration et de réincorporation, (Espacios Transitorios de Concentración y Reincorporación ETCR) et dans les centres peuplés, ainsi que dans les nouvelles zones de réincorporation, pour garantir la durabilité du processus de réintégration dans la vie légale.

Et il suggère « de faire des ajustements budgétaires et financiers pour la stabilisation des 118 projets productifs collectifs que nous avons approuvés au sein du Conseil national de réincorporation, avec un total de 3873 signataires associés pour leur stabilisation. À ce jour, aucun de ces projets ne garantit la durabilité car la plupart d’entre eux sont axés sur l’agriculture et les terres sont louées ».

Enfin, Alape demande au nouveau président de la République de mettre en œuvre toutes les actions contenues dans l’arrêt de la Cour constitutionnelle qui a déclaré le 27 janvier 2022 que la situation est inconstitutionnelle en ce qui concerne les garanties de sécurité des signataires de l’Accord de paix, dont 312 ont été tués depuis novembre 2016.

Le tribunal de grande instance a appuyé sa décision concernant « le faible niveau de respect dans la mise en œuvre de la composante des garanties de sécurité en faveur de la population signataire de l’Accord de paix définitif et en cours de réincorporation à la vie civile, de leurs familles, et de ceux qui composent le nouveau parti politique des Comunes. » (N.d.T. : le parti des ‘Comunes’ est un parti politique colombien fondé par l’ancienne guérilla des Farc après l’Accord de paix.) (Lire la suite dans « La dette mortelle des membres des Farc qui ont parié sur la paix »).

Les ex-combattantes des anciennes Farc expriment également leur optimisme quant au début d’un gouvernement de gauche dans le pays. « Nous pensons qu’il peut nous aider beaucoup dans la mise en œuvre de l’Accord de paix et pour que nous recevions ce qui nous est dû. Petro a été un guérillero, il s’est également démobilisé et connaît toutes les violations que ce type de processus génère », déclare María Noelba Quiróz, connue dans les rangs de l’ancien 18e front sous le nom de ‘Sorangie’.

Cette femme en cours de réincorporation apprécie la présence de Francia Márquez à la vice-présidence de la République et assure qu’elle représentera également ceux qui, dans le passé, ont pris les armes : « Nous la considérons avec optimisme et nous savons que nous sommes déjà plus puissantes, nous avons fait des pas de géant, et maintenant il nous faut aider beaucoup d’autres qui n’ont pas pu faire ces pas. Nous savons qu’avec Francia nous allons être capables de faire encore beaucoup plus. »

Avec qui négocier ?

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Depuis plusieurs décennies, ‘Pablo Beltrán’ a été le principal négociateur de l’Eln auprès des organismes publics. Crédit image : Juan Diego Restrepo E.

Depuis plus de trois décennies, différents gouvernements ont tenté sans résultats concrets de faire avancer le processus de dialogue avec les guérilleros de l’Eln afin de parvenir à une solution négociée à la confrontation armée. Aujourd’hui, une nouvelle fenêtre s’ouvre avec le nouveau gouvernement de Petro et Márquez, basé sur son concept de Paix totale. En effet, une fois les résultats des élections du 19 juin 2022 connus, ce groupe armé a annoncé sa « pleine volonté d’avancer dans un processus de paix qui donne une continuité aux pourparlers entamés à Quito en février 2017 ».

Mais dans quelle mesure est-il possible d’ouvrir un nouveau cycle de discussions menant à une solution négociée ? Eduardo Álvarez Vanegas, chercheur sur les questions de conflit et de paix, est optimiste quant à ces nouvelles intentions, mais affirme que le processus ne sera pas facile.

« Avec l’Eln, il y a une tension qu’apparemment le pays n’a pas comprise ; c’est la tension entre les dialogues et les négociations. L’Eln n’a jamais négocié avec l’État colombien ni avec aucun gouvernement. L’Eln a tenu des dialogues depuis les années 1990 avec différents gouvernements », précise-t-il.

Et il ajoute que la demande de poursuivre le modèle des dialogues qui ont commencé à Quito en février 2017 « comporte d’immenses défis pour avancer efficacement comme l’a dit Petro à différents moments ». Eduardo Álvarez Vanegas ne croit pas que le nouveau gouvernement « va s’épuiser dans des dialogues éternels avec un autre groupe armé » car, selon lui, le gouvernement a un grand capital politique « qu’il ne va pas jeter dans un sac de dialogues alors qu’il y a beaucoup d’incertitude quant à savoir s’ils se transformeront en négociations. Il y a maintenant de la pression pour montrer des victoires rapides et les propositions et les agendas offerts durant la campagne se réfèrent à des questions structurelles telles que la corruption, la pauvreté, le chômage et la santé. »

Lors des pourparlers de Quito, du moins en 2017, plusieurs progrès importants ont été réalisés, comme la participation de la société civile au processus, des cessez-le-feu temporaires et un agenda de travail, mais tout a été détruit avec les attaques de cette guérilla contre les Forces publiques en 2018 et 2019. (Lire la suite dans ‘La société civile construit un modèle de participation avec l’Eln’.)

Face à cette nouvelle fenêtre qui s’ouvre, Álvarez Vanegas a plusieurs inquiétudes comme, entre autres, de savoir si les organes de direction de l’Eln accepteront la proposition du nouveau gouvernement et il se demande, déjà avec un sens de pragmatisme politique face à l’Eln « Est-ce que tout l’Eln est prêt à cela ou est-ce qu’il y aura des négociations avec les Eln qui veulent négocier et le reste de l’organisation sera traitée d’une manière différente ? Cette situation soulève beaucoup de questions pour moi. Il y a beaucoup d’optimisme à ce sujet, mais à l’heure de la réalité politique, nous ne savons pas bien, en termes d’unité de commandement, si l’ensemble de l’Eln se joindra aux pourparlers, et par conséquent, aux négociations ».

En ce qui concerne les autres organisations armées illégales, un problème que la proposition de paix totale aborde avec la perspective de les démanteler et de les soumettre, Alvarez Vanegas estime qu’il est essentiel que le prochain gouvernement cherche à avancer rapidement avec cette idée : « On ne leur donne pas de statut politique, mais on les reconnaît comme un problème politique, et par conséquent, elles nécessitent des décisions politiques. »

Pour obtenir des progrès concrets, des réformes légales sont nécessaires car ce qu’il faut faire, comme l’a suggéré le président élu dans plusieurs de ses discours, « c’est que la soumission de ces organisations multi criminelles » – comme il les appelle – « ne se limite pas au démantèlement de leurs instruments armés, mais comprenne également la soumission et le démantèlement de tous leurs liens politiques, sociaux et économiques dans le pays ».

Ces modifications légales devront inclure, suggère l’analyste consulté, des garanties de sécurité pour les personnes qui se soumettent à la justice et, en plus, « pour qu’elles puissent parler et rapporter au sujet de leurs liens avec ces organisations selon les principes de vérité et de collaboration avec la justice ».

Pour l’instant, la politique globale de Paix totale est sur le papier, mais ses fondations devront commencer à être solides à partir du 7 août 2022. Elle ne fera pas route sur des chemins paisibles, mais au contraire, elle rencontrera des difficultés et des obstacles ; cependant les efforts devront viser à satisfaire les attentes de ceux qui ont fait confiance à Petro et Márquez. Seul le temps nous dira s’ils ont atteint l’objectif de leur proposition.

 

Traduit de l’espagnol par Evelyn Tischer