Le moment de destitution, la condition d’origine et le nouveau cycle

30.10.2020 - Santiago du Chili - Efren Osorio

Cet article est aussi disponible en: Espagnol

Le moment de destitution, la condition d’origine et le nouveau cycle
(Crédit image : Claudia Aranda)

Quelquefois, mais seulement quelquefois, les êtres humains sont connectés à un seul rêve, idéal de justice ou sentiment de rébellion. Et quand cela arrive… aucun roi, aucune chaîne, aucun oppresseur ne peut les arrêter.

Sans aucun doute, le 18 octobre au Chili a été l’un de ces moments ; cette fois, une majorité écrasante de personnes syntonisée en un dégoût du cadre institutionnel actuel est descendue dans la rue, remettant en question toute ou une partie de la normalité construite au cours des trente dernières années. Ces moments, également appelés processus de destitution, peuvent être observés à différents moments de l’histoire et lorsqu’ils surviennent, ils adoptent les contextes typiques de leur époque, parfois avec des guillotines décapitant des centaines de têtes, d’autres fois en brûlant des palais et des casernes et, plus récemment, avec des hélicoptères sauvant des présidents.

Ces moments de destitution sont-ils l’antichambre des processus révolutionnaires ? Pas nécessairement, car il s’agit de moments très inorganisés et désordonnés, où convergent une hétérogénéité d’identités qui ne coïncident que dans la lassitude avec le fait établi. C’est pourquoi, dans les mobilisations de la Plaza Dignidad, on peut observer le militantisme organisé que l’AC suscite depuis des années, avec les étudiants endettés, les jeunes chômeurs qui ne croient pas à la politique, les travailleurs qui ne peuvent pas éduquer leurs enfants et prendre soin de leurs parents âgés. Il y a aussi les hommes d’affaires de la classe moyenne étouffés par les dettes envers les banques, les féministes fatiguées du patriarcat, aux côtés des personnes qui protègent les animaux et des végétaliens. En bref, une grande diversité de personnes qui ne sont en accord qu’avec un dégoût du modèle économique, politique et social.

Il faut comprendre que les périodes de destitution cherchent à remplacer ce qui est établi, et que ce remplacement peut se faire par quelque chose de révolutionnaire, ou simplement de progressiste ; mais il peut aussi être faussement gatopardien ou même régressivement néofasciste. En d’autres termes, la syntonie des moments de destitution se fait autour de ce que l’on NE veut plus, mais il n’y a pas toujours de syntonie autour de ce que l’on veut construire.

Alors, notre moment de destitution s’est déclenché le 18 octobre, atteint son expression maximale avec la marche d’un million de personnes et la Grève Nationale en novembre, jusqu’à ce que le 15 novembre soit signé l’accord mal nommé pour la Paix et la Nouvelle Constitution. Ce que cet accord cherche, et malheureusement atteint, c’est d’institutionnaliser une solution truquée, typique d’un changement gatopardien, afin de fermer et de verrouiller le processus de licenciement. Ce soir-là, tout le monde a déjà compris que le Chili avait changé, et que le conflit concernait désormais le Chili des 30 prochaines années.

Il est très important de comprendre que cette nuit-là, avec une odeur de cuisine, notre  » époque de dénuement  » était terminée et même Longueira et Lavin s’en sont rendu compte et c’est pourquoi ils sont pour l’Approbation [du changement de constitution]. Le seul doute qui subsiste, bien que très important, est de savoir combien de personnes voteront ce dimanche (25 octobre), et les pourcentages (NdT. Article écrit avant le 25 octobre. Le changement de constitution a été voté à plus de 80%) avec lesquels elles remporteront l’approbation et la Convention constitutionnelle.

Il ne fait aucun doute que le dénommé Accord de Paix a constitué un grand pas en arrière et que – que nous le voulions ou non – il a mis fin au moment de retrait. Mais le plus important à comprendre est qu’un tel accord a généré la condition d’origine du nouveau cycle, dans ce cas, le cycle de contestation pour la nouvelle normalité que l’on tentera de construire. Et ça c’est très important, car la condition d’origine de tout processus social agit en caractérisant et en conditionnant toutes les étapes ultérieures de ce processus. La condition d’origine est une sorte de force de gravité des processus, tout se passera dans une certaine atmosphère, sans parvenir à s’échapper vers d’autres espaces. Tous les candides, les imprudents ou les irresponsables qui tentent de sortir de cet état initial sans avoir la force nécessaire pour le briser obtiendront, dans le meilleur des cas, la non-pertinence ou le droit – et c’est là le plus grave – feront le jeu des forces conservatrices qui ne cherchent qu’à sauver la vieille institution. C’est le cas de ceux qui sont appelés à marquer AC sans avoir la force de lever un réseau de mandataires, l’introduction d’un troisième tour de scrutin ou l’infâme « je ne vote pas, je m’organise ».

Pour ce nouveau cycle, le conflit pour la nouvelle normalité doit être compris dans toutes ses dimensions. Ceux qui pensent qu’il ne s’agit que d’un conflit se rendront compte, tôt ou tard, qu’ils vont tout droit vers la défaite. D’autre part, il faut rappeler à ceux qui nient le différend institutionnel, ce qui s’est passé au petit matin du 15 novembre : la photo de la vingtaine de députés et de présidents de partis, qu’on le veuille ou non, avait beaucoup plus de « pouvoir ou d’incidence » que la photo du million de personnes de la Plaza Dignidad. Sur cette photo de la galerie, il faut le préciser, il y avait plusieurs partis et députés qui ne voulaient pas être là, qui sont expressément sortis de la photo, mais malheureusement ils étaient très peu nombreux et leur poids spécifique était insuffisant pour faire pencher la balance en faveur des gens.

Ces partis et ces parlementaires sont essentiels pour la prochaine étape, mais il doit y en avoir beaucoup plus, nous devons atteindre un certain nombre critique qui permettra dans une future tentative, de faire pencher la balance de l’autre côté, et c’est là l’importance de la lutte institutionnelle, le moment venu : donner le signal au peuple et non à ce qui est établi, ou comme l’a dit notre député humaniste, de faire face au peuple et de tourner le dos au parlement.

La convention qui sera élue en avril sera-t- elle une Assemblée Constituante ? telle qu’elle est sans doute conçue, non, et – pire encore – elle est pleine de pièges et de lacunes, mais il faut comprendre qu’elle est une partie essentielle de la querelle institutionnelle du nouveau cycle, et qu’il faudra tendre et pousser pour qu’elle ressemble le plus possible à une Assemblée Constituante.

Plus nous élirons d’électeurs et moins ils seront conventionnels, plus nous nous rapprocherons d’une Assemblée Constituante. Nos représentants doivent déjà aller partant de leurs candidatures avec la carte d’électeurs – c’est-à-dire légitimés et élus- dans les assemblées et les mairies, dans les organisations sociales et territoriales.

Soucieux que, s’ils sont élus, leur travail constitutif aille au-delà de ce que disent les institutions, en maintenant toujours leur lien avec le territoire et le peuple qui les a élus, en exigeant la page blanche, les séances publiques, transmises à tout le Chili et en utilisant les quorums pervers de la supra-majorité en faveur et en défense de nos propres propositions.

Tout ce qui précède nous assure des progrès pour le Chili à venir ? sans doute pas, mais ce sont les éléments essentiels à prendre en compte pour le nouveau cycle qui commence au lendemain du plébiscite.

Les processus sociaux sont capricieux et imprévisibles. Nombreux sont les éléments qui ont précédé et poussé nos écoliers à sauter le tourniquet, et ils n’imaginaient même pas que le saut qu’ils faisaient irait au-delà de ce qui était imaginé, rompant avec la force de gravité de leur époque et les projetant, eux et tout un pays, dans des espaces absolument nouveaux et inconnus.

 

Traduction de l’espagnol, Ginette Baudelet

Catégories: Amérique du Sud, Opinion, Politique
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