Il y a 60 ans, les indépendances africaines. Quel bilan? (1/5) Une démocratisation inachevée

08.07.2020 - Toulouse, France - Olivier Flumian

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Il y a 60 ans, les indépendances africaines. Quel bilan? (1/5) Une démocratisation inachevée
Élections nigérianes en 2015. Un électeur se faisant accréditer à l'unité de vote de la zone 1 du FCT Abuja. (Crédit image : Ambassade des États-Unis Nigeria / Idika Onyukwu | CC BY-NC 2.0 | https://www.flickr.com/photos/iip-photo-archive/21599489538/)

En 1960, 17* pays africains deviennent indépendants. Les espoirs sont immenses sur le continent. Mais le contexte international impose ses contraintes : néocolonialisme, Guerre Froide, globalisation néo-libérale pèsent sur les nouveaux états alors que le continent est confronté à une très forte croissance démographique et à une urbanisation non maîtrisée.

Quel bilan peut-on tirer dans ces conditions des soixante dernières années ? Les indépendances ont-elles tenu leurs promesses ? En quoi la situation politique et économique a-t-elle évolué ? Comment les sociétés civiles se sont-elles transformées ? Les femmes et les jeunes ont-ils trouvé leur place ?

Pressenza a rencontré et interrogé Amzat Boukari-Yabara, docteur de l’école des Hautes Études en Sciences Sociales, historien et militant panafricain.

Nous commençons dans une première partie par examiner la question politique.

* Dahomey (actuel Bénin), Haute-Volta (actuel Burkina Faso), Cameroun, Congo-Brazzaville, Congo-Kinshasa, Côte d’Ivoire, Gabon, Mali, Madagascar, Mauritanie, Niger, Nigeria, République centrafricaine, Sénégal, Somalie, Tchad, Togo.

 

Dans une majorité d’états, les gouvernements élus, au moins formellement, sont en place. L’histoire politique de l’Afrique n’a pourtant pas été une histoire apaisée.

Quelle a été l’histoire de la démocratisation politique depuis les indépendances ?

Après 1945, des députés africains sont directement élus au Palais Bourbon et les mouvements politiques et syndicats africains, notamment le Rassemblement démocratique Africain (RDA), s’affilient aux partis politiques français. La relation de colon à colonisé se double de liens sociaux et idéologiques. La politique française d’assimilation des nouvelles élites africaines se fait en parallèle de la préparation des modalités de transfert de compétences dans la loi-cadre Defferre[1] en 1956, puis dans le référendum sur la Communauté Franco-Africaine de 1958 qui fonde aussi la Ve République. Ce référendum était verrouillé pour réaliser le grand chelem sur le maintien des colonies dans la Communauté.

Au Niger, pour éviter une victoire du parti pro-indépendantiste Sawaba[2], Paris envoie un nouveau gouverneur spécialisé dans la fraude électorale. C’est important de souligner que des élections avaient déjà lieu en Afrique sous la colonisation française mais que l’administration coloniale retournait les résultats en fonction de ses intérêts. Le colonialisme – et c’est dans sa définition même – s’est toujours opposé à l’exercice d’une souveraineté africaine même lorsque celle-ci remplit les critères démocratiques. La décolonisation n’a pas été une démocratisation réelle de la politique africaine dans le sens où la France cherchait à préserver ses intérêts en installant au pouvoir des hommes défendant ses intérêts contre ceux des populations. Le néocolonialisme permet de comprendre l’ingérence actuelle de la France dans des processus électoraux africains et pourquoi le mot « démocratie » n’a pas le même sens en France et dans les anciennes colonies.

Par conséquent, à l’exception de la Guinée de Sékou Touré qui rejette le référendum de 1958 et subit le boycott de la France, et dans une moindre mesure du Mali de Modibo Keita, la France décide en 1960 de transférer les compétences à des dirigeants cooptés qui avaient parfois eux-mêmes combattu le principe de l’indépendance. Si le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny incarne parfaitement cette ligne collaborationniste, c’est aussi le cas du président sénégalais Léopold Sédar Senghor. Au Gabon, le président Léon M’Ba espérait même faire de son pays un département français. A l’inverse, au Cameroun, a lieu une guerre entre l’armée française et les nationalistes de l’Union des populations du Cameroun qui demandaient à la France de fixer le délai de l’indépendance conformément aux engagements de la tutelle onusienne. Les upécistes[3], comme tous les autres groupes africains qui se sont battus pour une véritable indépendance, ont été politiquement ou physiquement éliminés avant l’indépendance, ou après comme dans le cas du président togolais Sylvanus Olympio et du premier ministre congolais Patrice Lumumba. Leur élimination s’inscrivait dans les intérêts croisés des anciennes puissances coloniales, des acteurs africains locaux et des multinationales. Contrairement à l’idée d’indépendances pacifiques, la volonté de la France de rester présente malgré tout dans le cadre d’accords de coopération a produit des violences.

En interne, la vie politique africaine a été marquée par une ethnicisation du pouvoir et un renfermement autour des clans présidentiels. Ici ou là, le parti unique, d’obédience marxiste, nationaliste ou libérale, est chargé de construire l’unité nationale mais aussi de surveiller plus facilement les actions subversives. En effet, des coups d’État militaire éclatent dans plusieurs pays. En 1975, l’indépendance de l’Angola et du Mozambique, puis l’indépendance du Zimbabwe en 1980, annoncent la dernière bataille contre le régime d’apartheid sud-africain. Dans les années 1980, ces régimes traversent des turbulences du fait des programmes d’ajustement structurel et de la fin de la rente géostratégique liée à la guerre froide. Des ouvertures au multipartisme, des transitions et de nouvelles libertés politiques apparaissent.

Sur ce point, le discours de La Baule du président Mitterrand en juin 1990, visant à ouvrir une nouvelle ère démocratique en Afrique, a été devancé de plusieurs mois par la conférence nationale du Bénin. En février 1990, ce pays qui était autrefois champion des coups d’états et qui sortait de près de vingt ans de régime militaro-marxiste, ouvre une révolution politique avec une conférence nationale souveraine qui sert de lancement aux conférences nationales organisées de 1990 à 1993 dans une bonne vingtaine de pays. En avril 1994, Nelson Mandela remporte les premières élections multiraciales en Afrique du Sud. Depuis les années 1990, la quasi-totalité des pays africains sont entrés dans un régime formel de démocratie libérale. Des élections ont lieu, avec plus ou moins de succès et une opposition plus ou moins active. Les militaires sont de moins en moins enclins à capturer le pouvoir. Néanmoins, les difficultés demeurent en raison de l’absence d’alternance, de la confiscation du pouvoir par des clans ou des dynasties, ou encore de l’ingérence directe ou indirecte des pays étrangers.

L’un des cas flagrants est l’intervention militaire française contre le président Laurent Gbagbo et en faveur d’Alassane Ouattara lors du contentieux électoral de 2010. Dans un autre cadre, on peut citer le cas du Mali qui connaît un renouveau démocratique au début des années 1990 avant de s’effondrer vingt ans plus tard. La démocratisation de la politique africaine passe en partie par la décolonisation de la politique africaine de la France. En effet, si les anciennes colonies françaises, juridiquement souveraines, ont évidemment leur actualité politique nationale souvent marquée par des tensions entre le pouvoir et les oppositions, la France a encore un contrôle sur les instruments de souveraineté globale. Paris contrôle la politique monétaire de ses anciennes colonies avec le franc CFA imprimé près de Clermont-Ferrand. Elle intervient en « experte » sur les questions africaines lors des réunions du Conseil de Sécurité. Et les interventions militaires françaises en Afrique, notamment sous ordre direct de l’Élysée et sans débat parlementaire, suscitent de vives oppositions dans la société civile. La Francophonie est aussi très présente dans les espaces culturels africains, au détriment des langues et cultures africaines. Et puis les liens avec les diasporas africaines présentes en France font que le continuum colonial se traduit à travers les enjeux migratoires. Si tout n’est pas parfait non plus dans le reste du continent, où la vie politique est globalement très animée, force est de constater que Paris demeure la seule ancienne métropole qui s’ingère autant dans la vie politique des Africains rendant encore plus étriquée leur espace démocratique.

 

Notes

[1] Cette loi porte le nom de Gaston Defferre, ministre de la France d’Outre-Mer dans le gouvernement socialiste de Guy Mollet entre 1956 et 1957. Elle accorde une certaine autonomie interne aux colonies africaines.

2 La Mouvement Socialiste Africain – Sawaba, communément appelé Sawaba, est un parti politique nigérien fondé en 1954 par Djibo Bakary pour revendiquer l’indépendance du Niger. Il est progressivement marginalisé par l’administration coloniale au profit du Parti Progressiste Nigérien d’Hamani Diori, qui deviendra le premier président du pays.

[3] Les upécistes sont les militants de l’UPC, l’Union des Populations du Cameroun. Parti indépendantiste, créé en 1948, il opte pour la lutte armée en 1953. Les maquis upécistes sont combattus par l’armée française, puis par l’armée camerounaise toujours soutenue par la France, après l’indépendance en 1960. Les méthodes de contre-insurrection utilisées alors rappellent celles de la guerre d’Algérie contemporaine.

 

Série complète : Il y a 60 ans, les indépendances africaines. Quel bilan?

1. Une démocratisation inachevée

2. La dépendance économique, toujours

3. Des sociétés mobilisées

4. Une jeunesse sous tension

5. Les femmes au cœur de l’émancipation

Catégories: Afrique, Interviews, Politique
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