Il y a 60 ans, les indépendances africaines. Quel bilan? (4/5) Une jeunesse sous tension

10.07.2020 - Toulouse, France - Olivier Flumian

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Il y a 60 ans, les indépendances africaines. Quel bilan? (4/5) Une jeunesse sous tension
(Crédit image : copyright © photo Michel Hasson | http://phototheque.net/assets/02-tchad.jpg | photographie libre de droits)

En 1960, 17* pays africains deviennent indépendants. Les espoirs sont immenses sur le continent. Mais le contexte international va imposer ses contraintes : néocolonialisme, Guerre froide, globalisation néo-libérale vont peser sur les nouveaux états alors que le continent est confronté à une très forte croissance démographique et à une urbanisation non maîtrisée.

Quel bilan peut-on tirer dans ces conditions des soixante dernières années ? Les indépendances ont-elles tenu leurs promesses ? En quoi la situation politique et économique a-t-elle évolué ? Comment les sociétés civiles se sont-elles transformées ? Les femmes et les jeunes ont-ils trouvé leur place ?

Pressenza a rencontré et interrogé Amzat Boukari-Yabara, docteur de l’école des Hautes Études en Sciences Sociales, historien et militant panafricain.

Nous poursuivons dans cette quatrième partie en étudiant la question de la jeunesse africaine

* Dahomey (actuel Bénin), Haute-Volta (actuel Burkina Faso), Cameroun, Congo-Brazzaville, Congo-Kinshasa, Côte d’Ivoire, Gabon, Mali, Madagascar, Mauritanie, Niger, Nigeria, République centrafricaine, Sénégal, Somalie, Tchad, Togo.

 

La jeunesse africaine a joué un rôle essentiel dans les luttes pour l’indépendance. Or, le continent a vu sa population multiplier par 4 puisqu’il est passé de 300 millions d’habitants en 1960 à 1,3 milliards aujourd’hui. La jeunesse occupe donc une place centrale dans les sociétés contemporaines.

Quelles ont-été les avancées en matière d’éducation depuis 60 ans ? Comment cette jeunesse a-t-elle appris à se faire entendre ?

La démographie africaine fait trembler le monde. Entre le XVIe et le XIXe siècle, l’Afrique a perdu probablement plusieurs dizaines de millions d’êtres humains dans le cadre des traites esclavagistes qui ont eu aussi un impact sur le système éducatif africain et sur des méthodes fondées sur l’initiation ou sur l’oralité. Quand une connaissance transmise de génération en génération en dehors du cadre scolaire classique est confrontée à une rupture générationnelle liée à la traite ou à la déportation, la chaîne de savoir se disloque. L’Afrique a connu un lourd déclin démographique dont elle se relève depuis les années 1990, de manière plus exponentielle qu’explosive. Le continent rattrape son retard mais cela se fait dans un contexte de dépendance économique et de crise sociale. L’évolution démographique nécessite des investissements dans la jeunesse, la santé et l’éducation, autant de catégories et de secteurs qui ne sont pas des priorités budgétaires.

L’éducation africaine a maintenu un cadre colonial en suivant les standards français, américains ou britanniques, mais sans en disposer les moyens. Ainsi, l’éducation ne se fait pas réellement dans les langues africaines, sauf dans quelques pays est-africains, ce qui constitue un handicap pour des enfants qui doivent d’abord maîtriser une langue étrangère leur permettant d’accéder à un savoir qui peut leur paraître de ce fait étranger. Des historiens comme Cheikh Anta Diop ou Joseph Ki-Zerbo ont proposé de se fonder sur les humanités classiques africaines, notamment les sciences et écritures de l’Égypte pharaonique, dont on retrouve des traces un peu partout dans les cultures africaines, pour reconstruire un tronc commun culturel à l’Afrique. Diop et Ki-Zerbo ont travaillé dans le projet de L’Histoire Générale de l’Afrique par l’Unesco, ou encore au niveau du Conseil Africain et Malgache de l’Enseignement Supérieur (CAMES) ou du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA). En dépit de ces institutions, le continent africain dispose de moins de cent chercheurs par million d’habitants contre plus de trois mille par million d’habitants dans les pays du Nord. C’est une conséquence de la fuite des cerveaux, mais aussi du malthusianisme intellectuel de la part de régimes qui voient d’un mauvais œil l’essor d’une masse critique.

Sur le papier, les gouvernements s’efforcent d’atteindre les taux de scolarisation réclamés par les organismes internationaux sans beaucoup se soucier des conditions de scolarité, avec des classes souvent surchargées et sous-équipées, des professeurs mal payés, sauf dans quelques établissements de prestige qui servent souvent de vitrine nationale. Les écoles privées connaissent également un fort succès. Les réalités font que beaucoup d’enfants n’ont pas accès à une éducation dans des conditions décentes, avec évidemment des variations d’un pays à l’autre. Quant aux universités, elles ne disposent pas de moyens suffisants pour exister au niveau international, à l’exception de quelques très bonnes universités sud-africaines, nord-africaines ou nigérianes, ainsi que de certaines écoles de commerce privées de bonne renommée.

Les pays africains ne font pas jouer leur souveraineté sur l’éducation en cherchant à valoriser d’autres types de savoirs et de filières qui pourraient être davantage en phase avec l’économie locale. Au lieu de chercher des références endogènes, l’Afrique emprunte son modèle éducatif aux pays occidentaux qui disposent d’une sociologie très différente. La formation scientifique, technique et technologique pourrait être davantage développée et valorisée au niveau des écoles, universités et laboratoires africains dès lors que les structures d’enseignements et de recherches sont reliées au monde professionnel et industriel. Aujourd’hui, la très grande majorité de la recherche sur l’Afrique se fait en dehors du continent, pour le compte des intérêts de la recherche étrangère. Les crédits scolaires, les bourses, les conditions d’étude ne permettent pas toujours de mener des recherches jusqu’au stade doctoral, d’où un problème endémique qui est la fuite des cerveaux. Dans ce contexte d’inégalités sociales, les révoltes scolaires, lycéennes ou étudiantes sont donc fréquentes, occasionnant parfois des années blanches dans certains pays. Pour résumer, le nombre de diplômés pose la difficulté structurelle des sociétés africaines, peu industrialisées et en déficit énergétique, à créer localement de l’emploi et de bonnes conditions d’exercice du travail. S’ajoute une pression démographique qui fait qu’une partie de la jeunesse tente sa chance pour gagner l’Europe en traversant la Méditerranée au péril de sa vie. Les naufragés sont de plus en plus diplômés, parfois des étudiants qui se sont vus refuser des visas pour venir légalement en Europe.

Et puis la jeunesse africaine doit se révolter pour être entendue par des gérontocraties, et s’adresser aussi à ceux qui parrainent les présidents africains. En venant constamment parler à la « jeunesse africaine » comme il l’a fait devant des étudiants triés sur le volet à l’université de Ouagadougou en novembre 2017, Macron s’inscrit dans la même arrogance que Sarkozy affirmant dans l’amphithéâtre Cheikh Anta Diop de l’Université de Dakar que l’Afrique n’est pas assez entrée dans l’histoire. Une approche qui infantilise l’Afrique sous prétexte qu’elle est « jeune ». On en revient à ce basculement démographique sur ce continent, avec la plus jeune population du monde mais les plus vieux dirigeants en moyenne d’âge. Ce ratio signifie que dans les deux ou trois prochaines décennies, l’Afrique devrait être gouvernée par des hommes et des femmes disposant d’une vision du monde très différente, ayant grandi dans des espaces connectés, imbibés de technologie et de réseaux sociaux, et donc en capacité d’avoir une autre pratique du politique. La clé de cette transformation passe par une révolution éducative et pédagogique dans le cadre d’une révolution culturelle plus large, comme arriver à faire en sorte que les pays africains produisent leur propre élite du début à la fin, sans aucune césure. Les pays anglophones sont déjà plus avancés sur ce point. Les universités éthiopiennes, nigérianes, ougandaises, kényanes, ghanéennes ou sud-africaines, par exemple, arrivent à former et post-former les dirigeants de ces pays et donc à relier la politique scolaire et universitaire à la résolution des problèmes nationaux.

 

Série complète : Il y a 60 ans, les indépendances africaines. Quel bilan?

1. Une démocratisation inachevée

2. La dépendance économique, toujours

3. Des sociétés mobilisées

4. Une jeunesse sous tension

5. Les femmes au cœur de l’émancipation

Catégories: Afrique, Interviews, Jeunes
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