Il y a 60 ans, les indépendances africaines. Quel bilan? (3/5) Des sociétés mobilisées

10.07.2020 - Toulouse, France - Olivier Flumian

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Il y a 60 ans, les indépendances africaines. Quel bilan? (3/5) Des sociétés mobilisées
(Crédit image : Jeanne Menjoulet | flickr | https://www.flickr.com/photos/jmenj/27963861028/ | CC BY-ND 2.0)

En 1960, 17* pays africains deviennent indépendants. Les espoirs sont immenses sur le continent. Mais le contexte international va imposer ses contraintes : néocolonialisme, Guerre froide, globalisation néo-libérale vont peser sur les nouveaux états alors que le continent est confronté à une très forte croissance démographique et à une urbanisation non maîtrisée.

Quel bilan peut-on tirer dans ces conditions des soixante dernières années ? Les indépendances ont-elles tenu leurs promesses ? En quoi la situation politique et économique a-t-elle évolué ? Comment les sociétés civiles se sont-elles transformées ? Les femmes et les jeunes ont-ils trouvé leur place ?

Pressenza a rencontré et interrogé Amzat Boukari-Yabara, docteur de l’école des Hautes Études en Sciences Sociales, historien et militant panafricain.

Nous continuons cette troisième partie en nous intéressant à la question de la société civile.

* Dahomey (actuel Bénin), Haute-Volta (actuel Burkina Faso), Cameroun, Congo-Brazzaville, Congo-Kinshasa, Côte d’Ivoire, Gabon, Mali, Madagascar, Mauritanie, Niger, Nigeria, République centrafricaine, Sénégal, Somalie, Tchad, Togo.

On parle souvent du dynamisme des sociétés civiles africaines. Les partis politiques, les syndicats, les églises, le tissu associatif, les artistes et les intellectuels ont,  par leur mobilisation,  fait aboutir les revendications d’indépendance.

Comment ces sociétés civiles se sont-elles transformées au cours de ces soixante années ?   Qu’en est-il aujourd’hui ?

Actives au moment des luttes de décolonisation à travers des réseaux étudiants ou intellectuels, les sociétés civiles réapparaissent dans le contexte du passage au multipartisme qui a permis des alternances. Paradoxalement, les régimes africains continuent, dans les années 1990 et 2000, à être dominés par une gérontocratie qui se soucie peu des doléances de la jeunesse. Les campus universitaires deviennent des lieux de débats intenses pour une jeunesse paupérisée et de plus en plus encline à se débrouiller par elle-même. Les sociétés civiles peuvent concerner, d’un côté les déshérités qui s’organisent justement en contre-société, et de l’autre, les organismes qui ne trouvent pas de place dans le cadre des institutions classiques. Les syndicats, les organisations traditionnelles, les médias, les intellectuels et les artistes, les religieux et bien d’autres catégories sociales vont intégrer ce champ de la société civile, qui est, il faut le dire, assez vague. Ce champ n’est pas structuré par des idéologies mais il gagne du terrain sur celui abandonné par les idéologies, notamment le marxisme.

Une partie de la société civile se retrouve aussi, après la fin de la guerre froide, dans l’altermondialisme en investissant les enjeux socio-économiques et culturels liés à la mondialisation. Bamako, Tunis ou Nairobi accueillent des éditions du Forum Social Mondial. Des mobilisations citoyennes ont lieu contre les politiques néolibérales et pour dénoncer les politiques d’austérité qui sont promues par les institutions financières internationales. Des figures comme l’ancienne ministre malienne de la culture Aminata Dramane Traoré pour les questions économiques, ou la prix Nobel de la Paix kényane Wangari Mathaai pour les questions environnementales, apparaissent comme des icônes de ce combat. Un autre courant de la société civile s’engage sur le concept beaucoup plus libéral de la bonne gouvernance. Ce sont des associations qui s’inscrivent dans un rôle de veille ou d’éveilleur de conscience citoyenne avec souvent, un accent sur les libertés et l’élargissement des droits sociaux. La société civile, qu’elle soit sur une ligne altermondialiste ou égalitariste, a des liens avec les diasporas.

En effet, confrontées à une liberté d’expression réduite, les doléances africaines trouvent un écho plus large auprès des diasporas dans les pays occidentaux. Celles-ci peuvent mobiliser avec une plus grande liberté d’expression et de critique des pouvoirs africains. Au niveau des partis politiques et des figures de l’opposition, certains vivent en exil à l’intérieur du continent africain mais pour les anciennes colonies françaises, Paris devient le lieu de retrait avec parfois un statut de réfugié.

La société civile africaine représente en France plusieurs centaines d’organisations dont certaines se mobilisent sur des enjeux de souveraineté ou des problématiques bien particulières : la libération de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, la dénonciation de la guerre et des viols commis dans l’est du Congo, l’appel à l’expulsion des bases militaires étrangères françaises et internationales, l’opposition aux constitutions modifiées et à la confiscation des processus électoraux, les questions de souveraineté comme le franc CFA, et j’en passe, tellement les problématiques sont nombreuses. Paris est en tout cas une capitale de la société civile africaine et de nombreux forums politiques, sociaux, économiques ou culturels y ont régulièrement lieu. Il faut ajouter le travail d’associations françaises comme Survie qui joue un rôle important en alertant l’opinion sur les pratiques en cours au sein de la Françafrique[1].

Si les partis politiques et les syndicats ont perdu une partie de leur attrait idéologique, le tissu associatif a ensuite pris en charge des secteurs souvent abandonnés par l’État (éducation, santé, culture…) ou ouverts à la privatisation. Les artistes et les intellectuels ont toujours eu un rôle d’avant-garde ou de mobilisation dans les luttes anticolonialistes puis progressistes. Ils sont, avec les mouvements citoyens, les acteurs les plus en vue des revendications sociales et politiques africaines aujourd’hui. Les sociétés civiles fonctionnent aujourd’hui en réseaux, à l’échelle nationale ou régionale, ou internationale, en lien avec des ONG ou des fondations internationales parfois décriées pour des agendas cachés. Les réseaux sociaux permettent également de connecter les espaces de lutte, de préparer des mobilisations contre les changements de constitutions, contre la confiscation des élections, contre la corruption, contre le pillage des matières premières ou les guerres, mais également contre la présence de l’armée française.

L’une des organisations qui travaillent ces questions au niveau du Sénégal, par exemple, est le Front pour une révolution anti-impérialiste populaire et panafricaine (FRAPP) également connu sous son slogan plus direct : « France Dégage ! ». Les actions vont par exemple viser les grandes enseignes françaises qui tuent le commerce local, mais également tous les faits d’injustice autour du prix des produits de première nécessité, de l’eau et de l’électricité. Le mouvement mène des actions directes et sa figure la plus connue, Guy Marius Sagna, est régulièrement arrêtée par les autorités. Il existe d’autres mouvements de la société civile qui eux, ont remporté des victoires concrètes : le mouvement Y’en à Marre s’est mobilisé contre un passage en force d’Abdoulaye Wade lors des élections présidentielles de 2012 et s’efforce de travailler à la production d’un « nouveau type de Sénégalais ». Au Burkina Faso, le Balai Citoyen a joué un rôle central dans la chute de Blaise Compaoré. On trouve d’autres mouvements comme Filimbi ou la Lutte pour le changement (LUCHA) engagés en République démocratique du Congo (RDC).

Ces organisations de la société civile forment aussi une constellation qui est directement ou indirectement reliée aux fondations internationales qui avancent un agenda de changement social sans réelle remise en cause des structures néocolonialistes, comme la monnaie (sortie du Franc CFA) ou la défense (expulsion des bases militaires étrangères). Le champ de ces organisations de la société civile est préservé par le fait que ces thèmes pourtant essentiels sont souvent absents des campagnes électorales qui mobilisent davantage des alliances ethno-régionales ou des calculs politiciens que de véritables visions de société.

 

Notes

[1] L’expression « Françafrique » est couramment utilisée pour désigner l’ensemble des relations politiques, diplomatiques, économiques, militaires, culturelles, liant la France et ses anciennes colonies d’Afrique subsaharienne depuis 1960 et les indépendances officielles. Les détracteurs de la « Françafrique » qualifient ces relations de néo-coloniales.

 

Série complète : Il y a 60 ans, les indépendances africaines. Quel bilan?

1. Une démocratisation inachevée

2. La dépendance économique, toujours

3. Des sociétés mobilisées

4. Une jeunesse sous tension

5. Les femmes au cœur de l’émancipation

Catégories: Afrique, Interviews, Politique
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