« Le violeur, c’est toi » : les origines d’une mobilisation féministe mondiale

13.04.2020 - Evgenia Palieraki - Pressenza Athens

Cet article est aussi disponible en: Allemand, Grec

« Le violeur, c’est toi » : les origines d’une mobilisation féministe mondiale
La chorégraphie de Las Tesis a inspiré des performances féministes dans de nombreux pays, voici un aperçu à Athènes, 22/12/2019 (Crédit image : Pressenza Athènes)

Par Eugenia Palieraki (*)

La performance Un violeur sur ton chemin du collectif d’artistes chiliennes Las Tesis (D. Valdés, S. Sotomayor, P. Cometa, L. Cáceres) a rencontré un succès immense et inespéré, d’abord au Chili, puis dans le monde entier. Ce succès féministe serait-il conjoncturel ? Contrairement aux apparences, la performance de Las Tesis (« Les Thèses » en français) n’est pas un phénomène isolé, rendu visible par l’explosion sociale qui secoue le Chili depuis octobre 2019 et qui a placé ce pays sur le devant de la scène médiatique.

Un violeur sur ton chemin puise sa force autant dans le talent des jeunes artistes qui en sont les auteures que dans le mouvement féministe chilien dont elles s’inspirent et auquel elles appartiennent. Il s’agit là d’un mouvement d’un dynamisme féministe extraordinaire, qui a su s’inscrire dans la tradition du féminisme latino-américain, notamment argentin, et rénover cette tradition en inventant de nouveaux répertoires d’action, où l’art performatif joue un rôle de premier plan.

De l’Argentine au Chili : un féminisme renouvelé qui traverse les Andes

Le Chili est sorti en 1990 d’une dictature de 17 ans, tout en conservant une partie des institutions et du personnel politique légués par le système Pinochet. L’Argentine, de son côté, a connu un régime militaire plus bref et bien plus brutal que le Chili, qui s’est effondré en 1983. La société civile argentine a ainsi pu rompre avec le legs dictatorial et recouvrer un grand dynamisme.

C’est dans ce contexte que le mouvement féministe argentin s’est recomposé. À partir de 1986, la Rencontre nationale des femmes est devenue son rendez-vous annuel obligé et le lieu d’émergence d’idées et de mobilisations nouvelles. Dans les années 2000-2010, le féminisme argentin s’est engagé dans plusieurs causes, celles qui seront précisément adoptées un peu plus tard par le mouvement chilien et auxquelles Un violeur sur ton chemin fait implicitement ou explicitement référence.

La première cause est la lutte pour la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG). En Argentine, le foulard vert en devient le symbole. On le retrouve dans la tenue des participantes à la performance de Las Tesis.

Le deuxième cheval de bataille du féminisme argentin et de son mouvement #NiUnaMenos (« Pas une de moins ») est la lutte contre les violences faites aux femmes. En Argentine, et plus généralement en Amérique latine, les médecins et le personnel médical qui opèrent des IVG encourent de lourdes peines, tout comme les femmes qui y ont recours. En revanche, les violences faites aux femmes, qu’elles soient sexuelles ou non, et les féminicides sont rarement punis et les peines sont légères. La lutte contre ces violences faites aux femmes est au cœur de la performance de Las Tesis.

Photo de l’exposition féministe temporaire de #NiUnaMenos au Musée de la Mémoire et des Droits humains, Santiago, Chili, novembre 2019.

Les violences faites aux femmes, symptôme d’un système malade

À l’inverse du mouvement #MeToo, qui se focalise sur des cas isolés d’abus, Un violeur sur ton chemin intègre les violences faites aux femmes dans une explication d’ordre systémique. En cela, Le collectif Las Tesis suit Rita Segato, figure de proue du féminisme argentin.

La carrière universitaire et les recherches de Rita Segato l’ont amenée du Brésil au Mexique et à l’Amérique centrale. Au Brésil, elle a interviewé les condamnés pour violences sexuelles. Au Mexique, elle a enquêté sur les féminicides dans le nord du pays, dont la ville de Ciudad Juárez est devenue un symbole tristement célèbre dans les années 1990. Au Guatemala et au Salvador, Rita Segato s’est intéressée à l’usage des violences sexuelles faites aux femmes comme arme de guerre dans les conflits civils, ou comme outil politique employé par la police dans le but de « discipliner » certains acteurs sociaux ou ethniques.

Elle en a tiré un certain nombre de conclusions qui s’opposent à la représentation sociale communément admise du violeur comme être antisocial et du féminicide comme crime passionnel. Rita Segato affirme que ces violences obéissent en réalité aux codes sociaux en vigueur. Elles sont vécues par leurs auteurs comme un acte social qui concerne moins les femmes victimes que les autres hommes, et qui vise à réaffirmer une masculinité mise à mal par le chômage ou un emploi humiliant et abrutissant. Pour l’armée ou la police, elles peuvent devenir une tactique antisubversive visant à neutraliser la contestation sociale ou à la punir.

Rita Segato, photo Flickr.

Comment expliquer que les féminicides et autres violences faites aux femmes restent souvent impunis ? Rita Segato y voit la preuve d’un système judiciaire sciemment aveugle au caractère systémique de la violence basée sur le genre. De ce fait, le système assigne cette violence à l’espace privé, l’attribue à des pulsions individuelles incontrôlables de l’agresseur ou à l’attitude « provocatrice » de la victime.

Les paroles qui accompagnent la chorégraphie minimaliste d’Un violeur sur ton chemin font écho aux thèses de Rita Segato. « Le violeur, c’est toi » signifie précisément cela : les violeurs ne sont pas des individus hors norme et hors société. Les paroles « Ce sont les policiers, les juges, l’État, le président » dénoncent le système judiciaire, ou encore l’usage de la violence sexuelle comme arme par la police ou le pouvoir politique. En outre, le titre de la performance est une parodie du titre de l’hymne de la police chilienne Un ami sur ton chemin.

La chorégraphie a été pour la première fois exécutée le 18 novembre 2019 devant un commissariat, car depuis le début des mobilisations, la police chilienne a été accusée de plus de 200 cas d’abus sexuels.

Le féminisme chilien avant octobre 2019

La performance de Las Tesis s’approprie les thèses et luttes des féministes argentines. Mais son principal terreau est bien le féminisme chilien. Depuis 2011, celui-ci connaît un grand essor, qui s’explique en premier lieu par les mobilisations étudiantes pour une éducation gratuite, publique et de qualité, au sein desquelles la présence des femmes a été massive.

À partir de 2015, l’engagement étudiant féminin devient explicitement féministe. De nombreux cas de harcèlement et d’abus sexuels commis contre les étudiantes par des enseignants sont dénoncés. En 2018, les étudiantes organisent durant un semestre entier des grèves et des occupations féministes.

Sous l’impulsion de cette nouvelle génération, le 8 mars 2018, la grève féministe chilienne rassemble plusieurs centaines de milliers de personnes. C’est alors que la Coordinadora 8M se crée. Elle rassemble des collectifs féministes et devient un espace de rencontre entre différentes générations de militantes. Elle devient aussi une voix puissante de dénonciation des fortes inégalités sociales qui sévissent au Chili. Considérant que les femmes sont parmi les principales victimes d’un système inégalitaire, mais pas les seules, la Coordination 8M commence, dès avant octobre 2019, à se rapprocher d’autres collectifs, notamment Mapuche et écologistes.

Le féminisme, moteur puissant des mobilisations

En octobre 2019, la convergence des féministes avec les autres secteurs mobilisés se produit rapidement. Le féminisme devient un moteur puissant des mobilisations. Son rôle de protagoniste s’explique tant par le dynamisme de cette jeune génération qui s’approprie les idées et les causes historiques du féminisme latino-américain que par sa capacité à réinventer les répertoires d’action politique.

En cela, de nombreux collectifs d’artistes femmes et féministes, dont Las Tesis fait partie, jouent un rôle crucial. Leur art performatif met en scène le corps féminin et vise à interpeller. Les corps féminins se dévoilent, s’exposent pour rappeler que, dans nos sociétés, ils sont des cibles privilégiées de la violence. Ils s’exposent aussi pour inviter les femmes à faire de leur corps un outil d’émancipation. Il s’agit de rompre avec le sentiment de honte ou de culpabilité qui souvent l’accompagne, de rompre aussi avec l’exploitation au travail, avec les violences subies, avec le contrôle social sur ses propres fonctions reproductives.

La force d’Un violeur sur ton chemin vient de là : cette performance est la caisse de résonance d’une lutte pour l’émancipation, pour l’égalité des droits et contre les abus et les violences. Des causes qui rassemblent aujourd’hui des millions de femmes, au Chili et dans le monde.

 


(*) Eugénia Palieraki est Maître de Conférences en histoire et civilisation de l’Amérique latine à Cergy Paris Université (CY). Ses recherches portent sur l’histoire politique et sociale de la « nouvelle gauche » latino-américaine durant les années 1960-1970, et plus récemment, sur l’Amérique latine et le Tiers Monde à l’ère de la Guerre froide. Elle a publié la monographie ¡La revolución ya viene! El MIR chileno en los años 1960 (Santiago du Chili, LOM, 2014). Elle écrit régulièrement pour la presse quotidienne grecque sur l’actualité politique latino-américaine.


Source : Idées pour le Dévelopment, 21 janvier 2020.

Catégories: Amérique du Sud, Genre et féminismes, Opinion
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