Une Initiative Citoyenne Européenne pour un Revenu de Base Universel et Inconditionnel s’impose

05.01.2019 - Madrid, Espagne - Ángel Bravo

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Une Initiative Citoyenne Européenne pour un Revenu de Base Universel et Inconditionnel s’impose
"Que feriez-vous si vos revenus étaient pris en charge ?" La plus grande question au monde posée lors du référendum du Revenu de Base Inconditionnel en Suisse. (Crédit image : Generation Grundeinkommen en Flickr)

En 2013, l’Initiative Citoyenne Européenne (ICE) pour un Revenu de Base Inconditionnel (RBI) [1] a été lancée, mais elle n’a pas réuni un million de signatures nécessaires. Certains militants parlent d’un échec. Si le RBI avait été aussi connu à l’époque que ce qu’il l’est maintenant, un meilleur soutien lui aurait été octroyé. Après cette initiative, le RBI a été mis en avant par deux événements : l’intégration du RBI par le parti politique Podemos dans leur programme des élections européennes de 2014, et le référendum suisse sur le RBI en juin 2016. Après ces deux événements marquants, le RBI commence à être évoqué dans les médias avec une fréquence inhabituelle et fait aujourd’hui l’objet de nombreux débats.

Cependant quelques précisions s’imposent quant à la nature du RBI dont on parle, car beaucoup de confusion l’entoure. Dans de nombreux pays, les aides soumises à conditions pour les personnes démunies, c’est-à-dire les revenus minimum, sont considérées comme revenu de base. C’est un piège qui empêche les gens de sortir de la pauvreté, car quand ils trouvent un emploi, souvent temporaire et précaire, ils préfèrent continuer à bénéficier des allocations qu’accepter le poste. D’autre part, afin de préserver le système économique et social du chaos engendré par la réduction massive de postes de travail à travers l’automatisation, la question de nécessité d’un RBI est de plus en plus évoquée dans les milieux néolibéraux, par exemple par Klaus Schwar, le fondateur du Forum Économique Mondial, souvent appelé Forum de Davos, lors d’un entretien accordé à un journal allemand en début de 2017[2].  Dans le même esprit se trouvent d’autres cadres dirigeants du secteur des technologies de pointe, presque tous issus de la Silicon Valley, par exemple : Mark Zuckerberg, Chris Hughes, Sam Altman, Richard Branson, Ray Kurzweil ou Elon Musk[3].  Même le FMI s’exprime sur le sujet pour appuyer l’initiative [4].

Ne nous faisons pas d’illusion pour autant, le but de l’élite néolibérale est tout sauf altruiste. Lors du dernier symposium du Réseau National Espagnol pour un Revenu de Base, Niño Becerra, un économiste espagnol bien connu, a souligné que les projets à long terme de la gouvernance mondiale reposeront sur trois facteurs : un RBI, la légalisation de la marijuana et une forte dose de divertissement. Leur objectif est d’étouffer le mécontentement et la révolte grâce à la bienfaisance du RBI et d’insensibiliser les gens par la marijuana et le divertissement. Les échos de « Le Meilleur des Mondes » (titre original : « Brave New World ») de Huxley se font entendre.

Face aux inégalités croissantes, tant entre personnes d’un même pays qu’entre pays différents, face à la marée d’irrationalisme, exprimée par la montée du racisme, de la xénophobie et l’émergence de mouvements populistes de droite, qui apparaissent comme une réaction injustifiée à l’exclusion croissante dont souffrent des millions de personnes. Et pour soulager le chômage massif que toutes les études prédisent à court terme, un revenu de base universel est de plus en plus nécessaire, conçu comme la satisfaction du droit humain fondamental à la subsistance matérielle et qui, par conséquent, est accordé à tout être humain du seul fait d’être né.

Ce RBI ne sera valide que si quatre conditions essentielles sont réunies. Il doit être :

  • universel, accordé à chacun quel que soit l’âge, l’origine, le lieu de résidence et le revenu ;
  • inconditionnel, sans aucune condition préalable, sans l’obligation d’avoir un emploi ni d’en chercher un ;
  • individuel, accordé à chaque personne même si elle vit avec d’autres au sein d’une même famille ;
  • suffisant, supérieur ou égal au seuil de pauvreté de la région ou du pays concerné pour permettre de vivre dignement.

L’opposition à cette mesure grandement nécessaire est fondée avant tout sur l’hypothèse selon laquelle elle serait impossible à financer. Or à l’heure actuelle, des études précises ont été réalisées démontrant comment y arriver, comme par exemple celle des catalans Daniel Raventós, Lluís Torrens, Jordi Arcarons et Antoni Domènech[5].  Alors que cette étude repose sur l’idée de l’alourdissement des taxes pour tous les contribuables, le moyen par lequel les riches financeraient le RBI, il existe beaucoup d’autres moyens de le rendre plausible sur le plan économique, comme l’imposition des parts des sociétés par actions ou la hausse des impôts indirects de ceux qui consomment le plus, ou l’application des taxes sur les transactions financières (taxe Tobin) et sur les émissions polluantes, ou la lutte contre les fraudes fiscales et les paradis fiscaux, ou l’ensemble de ces mesures.

L’idée derrière tout cela est que la production de la richesse a connu aujourd’hui une croissance exponentielle et que cette richesse a été produite grâce aux efforts de toutes les générations passées et de toute la société d’aujourd’hui. Elle appartient à tous sans exclusion, non seulement à ceux considérés les « propriétaires légaux ».

Dans son livre « Le précariat, les dangers d’une nouvelle classe », Guy Standing le résume bien :

« Du point de vue philosophique, un revenu de base peut être considéré comme un ‘dividende social’, un rendement d’investissement du passé. Ceux qui s’attaquent au principe de donner quelque chose sans contrepartie sont en général ceux qui ont eu beaucoup de choses sans contrepartie, souvent héritiers d’une petite ou grande fortune. Cela conduit au point soulevé avec subtilité par Tom Paine dans Justice agraire en 1795. Toute personne riche dans toute société possède ses grands biens en majorité grâce aux efforts de ses ancêtres et d’ancêtres de gens moins favorisés. Si tout le monde avait un revenu de base permettant d’élargir leurs capacités, il représenterait la répartition des contributions et des bénéfices des prédécesseurs. Les travailleurs précaires n’ont pas moins le droit à un tel revenu que d’autres. » [6]

Cependant, bien que cela ne semble pas évident, la plus forte opposition à un RBI provient des préjugés enracinés dans nos esprits. Le RBI soulève plusieurs croyances fermement ancrées : la première est qu’un travail (ou plutôt un emploi) valorise l’être humain ; la deuxième vient de la Bible et nous condamne à gagner notre pain par la sueur de notre front ; la troisième dit que le travail est le sens de notre vie ; selon la quatrième il est impossible de survivre sans un emploi ; et la cinquième énonce que la richesse d’aujourd’hui appartient seulement aux propriétaires « légaux », multinationales et lobbies financiers mondiaux.

Voilà pourquoi nous allons devoir changer notre façon de penser pour pouvoir instaurer un RBI. Cela s’explique peut être par le contexte actuel, par exemple, comme évoqué précédemment, par l’urgence de réagir au chômage de masse, ou encore par le progrès de l’intelligence artificielle. Espérons que ce changement de mentalité entraînera à travers le monde une extension du sentiment de solidarité à l’égard de l’être humain, mais pour cela il serait nécessaire de prendre en considération l’ensemble de l’humanité dont chacun de nous fait partie.

Pour toutes ces raisons, le moment me semble très approprié pour lancer une Initiative Citoyenne Européenne (ICE) pour un RBI cohérent, c’est-à-dire, doté de quatre caractéristiques mentionnées plus haut.

Certains disent que l’Union Européenne (UE) serait dans l’impossibilité de mettre en œuvre une ICE qui envisage un tel RBI. Car l’UE n’est pas compétente pour l’imposer, elle se limite à recommander sa mise en œuvre aux états membres. Cependant, une ICE nous donne l’opportunité d’échanger avec beaucoup de gens grâce aux dynamiques de collecte de signatures sur papier et en ligne, et parce qu’elle fera la une des médias.

Nous devons nous détacher des résultats et nous concentrer sur la possibilité d’un travail de sensibilisation grâce aux mouvements populaires rendus possibles par cette ICE, un peu comme dans le cas du référendum suisse, quand au début on pensait que personne ne sera favorable à un dispositif comme le RBI, et finalement 22% de la population se sont prononcés pour, ce qui est une réussite pour les organisateurs et signifie une popularisation non négligeable du sujet à travers l’Europe.

En revanche, il n’est pas certain qu’en se servant d’une telle campagne comme une ICE, afin d’exposer des mesures éventuelles qui n’atteindront même pas la moitié du revenu minimum d’un pays si inégalitaire que l’Espagne, en contestant le fait qu’il aurait plus de chances d’être mis en place par l’UE et introduirait le principe d’inconditionnalité, paraît un gaspillage d’efforts des militants consacrés à une mesure progressive, qui, comme plusieurs experts l’ont déjà évoqué, peut amener à un RIB dans sa totalité.

Les images dotés d’intensité et de puissance, même s’ils sont considérés utopistes, encouragent plus les gens que ceux qui en manquent. Nous avons besoin de grands projets et de grands rêves pour avancer vers un monde plus juste et être à la hauteur de l’être humain que nous souhaitons. Comme l’a dit Constantin P. Cavafy :

Ithaque t’a donné le beau voyage :
sans elle, tu ne te serais pas mis en route.
Elle n’a plus rien d’autre à te donner.

 

Notes

[1] “One Million Signatures Against Inequalities and for Dignity”, Público, 18/09/2013:  https://www.publico.es/actualidad/millon-firmas-desigualdades-y-dignidad.html

“285,042 European citizens want the EC to consider basic income”, P2P Foundation, March 11, 2014: https://blog.p2pfoundation.net/285042-european-citizens-want-the-ec-to-consider-basic-income-ubi-press-release-after-the-eci-ubi-campaign/2014/03/11

[2] SWITZERLAND: World Economic Forum founder considers basic income “basically plausible”, BIEN Basic Income News, January 12, 2017: https://basicincome.org/news/2017/01/germany-world-economic-forum-founder-assents-basic-income-basically-plausible/

“This is how a universal basic income can end financial exclusion”, World Economic Forum, July 6, 2017: https://www.weforum.org/agenda/2017/07/can-universal-basic-income-boost-financial-inclusion-and-transparency/

[3] “Richard Branson just endorsed basic income — here are 10 other tech moguls who support the radical idea”, Business Insider, August 21, 2017: https://www.businessinsider.com/entrepreneurs-endorsing-universal-basic-income-2017-3

[4] “IMF Proposes Tax Increases for the Rich and Universal Basic Income to Address Social Gap”, The Economist, 11/10/2017: https://www.eleconomista.es/economia/noticias/8668618/10/17/El-FMI-recomienda-subidas-de-impuestos-a-los-ricos-y-un-salario-basico-universal-para-atajar-la-brecha-social.html

“The IMF Gives A Cautious Welcome To Universal Basic Income”, Forbes, Oct. 15, 2017:https://www.forbes.com/sites/francescoppola/2017/10/15/the-imf-gives-a-cautious-welcome-to-universal-basic-income/

[5] “A Basic Income financing model for the whole of the Kingdom of Spain: yes, it can be done and it is rational.”, Red Renta Básica, 23/04/2015: http://www.redrentabasica.org/rb/rrbantigua_1184/

[6] Guy Standing: “The precariat. The new dangerous class”, Bloomsbury, London 2011, page 173 [N.d.T. “Le précariat, les dangers d’une nouvelle classe.”, Les Éditions de l’Opportun].

 

Lire aussi :

Revenu de base : la « plus grande » question arrive à Berlin

Référendum en Suisse : « Le revenu de base requiert un changement de paradigme »

Guy Standing : le revenu de base est une politique émancipatrice fondamentale

 

Traduction de l’anglais, Elena Hennebelle

Catégories: Economie, Europe, International, Opinion
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