En septembre 2013, une semaine après l’assassinat d’un jeune rappeur activiste par un membre du parti fasciste de l’Aube Dorée, Gwladys Louiset part à la rencontre de quatre Athéniens qui ont trouvé en eux des ressources pour se battre malgré le contexte difficile. Simples citoyens, ils s’évertuent à créer et à faire bouger les consciences. Au-delà de toutes considérations économiques et politiques, c’est le facteur humain qui intéresse avant tout la photographe.

Ces reportages comprennent les portraits et interviews de ces quatre Athéniens, ainsi que des clichés illustrant le contexte de l’époque qui n’a guère changé depuis.

DIMITRI

Dimitri fait parti du conseil d’administration du centre de travailleurs de Nea Snyrni quartier défavorisé d’Athènes. Ce centre créé par des habitants du quartier en 2011 a pour vocation d’aider les habitants à résoudre de manière concrète et novatrice certains problèmes inhérents à la crise. Le centre travaille autour de 3 axes principaux que sont la santé, l’éducation et l’aide aux travailleurs précaires. Dimitri m’a expliqué tout ceci dans un entretien riche en informations avant de me parler de ses motivations et de ses peurs.

“Le premier axe est basé sur la solidarité, car nous considérons que les gens qui ont été frappés par la crise doivent d’abord pouvoir rester debout pour pouvoir résister. Nous ne faisons pas de charité. Il s’agit d’une « solidarité révélatrice » : nous ne considérons pas qu’il faille aider les gens par pitié, nous voulons les rencontrer et les aider à se remettre debout. Ainsi nous pourrons ensemble remettre en question et renverser les circonstances qui nous ont rendus pauvres et qui ont créé ces problèmes. Avec ce raisonnement comme base, nous avons ainsi initié quelques actions de solidarité. Notre première action consiste à dispenser des cours aux élèves en difficulté ne pouvant être aidés par leurs parents car issus de familles pauvres, touchées par le chômage ou immigrées. Ces cours visent à aider ces élèves à réussir leur entrée à l’université. Dans le cadre de cette activité, nous invitons des enseignants qui interviennent volontairement au sein de la structure. Cette action, comme toutes les autres, est anti-commerciale : aucune transaction financière n’a lieu. La deuxième action, est liée à la collecte d’aliments que nous distribuons à des familles pauvres.

« Nous ne pouvons pas et nous ne voulons pas nous substituer à l’Etat dans son obligation de soigner les gens. Mais aujourd’hui, une partie importante de la population se trouve sans couverture sociale »

La troisième action, qui est aussi en cours d’implémentation, est la création d’une unité de santé de solidarité qui pourra délivrer les premiers soins grâce à des médecins, des infirmiers et du personnel spécialisé. Nous ne pouvons pas et nous ne voulons pas nous substituer à l’état dans son obligation de soigner les gens. Mais aujourd’hui, une partie importante de la population se retrouve sans couverture sociale. Une offre de premiers soins peut donc être proposée à travers un réseau de médecins solidaires au sein de notre centre. Ces trois activités sont nos principaux moyens d’exprimer notre solidarité. Notre but est que la personne qui bénéficie de cette solidarité devienne un membre actif qui pourra participer et aider à son tour. Ainsi, aujourd’hui quelqu’un peut être au chômage et bénéficier de notre distribution de nourriture. S’il trouve un boulot demain, l’idéal serait qu’il revienne participer à la collecte des aliments pour aider d’autres personnes. Dans cet effort, nous nous distinguons clairement de toute forme de pouvoir que nous considérons comme responsable de cette situation. Ainsi, nous n’avons aucun lien avec l’Etat, les municipalités, l’union européenne, les ONG, les armateurs et les gens qui exploitent leurs congénères et qui considèrent la solidarité comme un prétexte de purification.

Le deuxième axe concerne la culture. Toute personne ayant la volonté de créer peut le faire ici. Nous avons des groupes de danse, des groupes de photo, de théâtre, de sérigraphie, tout ce que l’on peut considérer comme faisant partie de la culture et de l’art. Et toujours sans aucun rapport à l’argent : personne ne paie, personne n’est payé. Depuis un an et demi, environ 500 personnes venant de différents pays ont participé à nos activités culturelles.

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Le troisième axe concerne les travailleurs du quartier. Nous considérons que le mouvement ouvrier et syndicaliste en Grèce tel qu’il était avant la crise, ne peut plus répondre aujourd’hui aux besoins des travailleurs. Les syndicats se référaient à des employés travaillant 8 heures par jour et ayant un travail stable. Mais aujourd’hui, une bonne partie des travailleurs n’appartient plus à cette catégorie. Notre centre accueille des serveurs, des coiffeuses, des employés de supermarchés, des chômeurs, des retraités, bref tous les travailleurs précaires, qui trouvent ici une unité de revendication dans laquelle ils peuvent discuter, décider et lutter pour obtenir gain de cause.

Voilà, notre cadre général.

Quelle est votre profession ?

J’ai fait des études de sciences politiques et je suis employé comme vendeur dans une entreprise.

Etes-vous marié, avez-vous des enfants ?

Oui, je suis marié, j’ai deux enfants. L’un fait ses études à l’école polytechnique et l’autre prépare son bac.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à être un membre actif de ce centre ?

Je suis politisé depuis très longtemps. Je considère le capitalisme comme un système injuste qui doit être renversé, et ceci doit être fait de manière collective, par la société entière. Pour faire cela, il nous faut des structures inventées par le peuple lui-même. Ces structures montreront ce que nous voulons pour le futur. Elles seront égalitaires, anti-autoritaires, etc… Ainsi, ma participation aux activités du centre fait partie de mon engagement général dans des initiatives vouées à créer des conditions de lutte anticapitaliste.

« Je suis surpris par le fait que quand les gens s’impliquent et se sentent actifs et non assistés, ils arrivent à créer »

Avez-vous parfois le sentiment d’être impuissant?

Je n’ai jamais été impliqué dans un projet aussi important que celui-ci. Pour être sincère, je ne croyais pas au début que nous avions la capacité de fédérer autant de monde et je suis surpris par le fait que quand les gens s’impliquent et se sentent actifs et non assistés, ils arrivent à créer. C’est impressionnant combien les gens qui viennent ici considèrent cet endroit comme leur propre création. Par exemple, quelqu’un qui vient apprendre le français peut proposer spontanément d’enseigner le yoga. Les gens qui viennent, que ça soit pour la solidarité, pour la culture, ou pour les revendications liées au travail, finissent par s’impliquer d’une manière ou d’une autre.

Avez-vous perdu certaines certitudes que vous aviez avant la crise ?

Personnellement, mes certitudes changent tout le temps. [rires]. Ok, la vie est souvent beaucoup plus riche qu’on ne le pense. Certains ont déjà imaginé auparavant des actions ayant pour but de changer la société. Mais cela ne s’est jamais concrétisé. Souvent les gens s’impliquent dans quelque chose, commencent d’une manière très positive mais s’arrêtent à mi-chemin.

Je crois que les choses dans la vie n’ont pas de constantes absolues. La vie est plus large que nous. Nous devons essayer de la comprendre et de ne pas être limités par les moyens que nous utilisons ; il faut toujours se remettre en question. Même ce centre, que je considère comme un brillant exemple, doit toujours se remettre en question s’il veut servir son but initial. En effet, beaucoup de grandes tentatives du XXIème siècle telles que les révolutions bolchéviques, ont fini dans la bureaucratie ou ont changé de caractère. Nous devons donc avoir un esprit critique envers nous-mêmes pour ne pas susciter le doute et continuer à servir notre but initial.

Depuis que vous avez commencé cette initiative, vous êtes-vous découvert des capacités que vous ne soupçonniez pas ?

[rires] Dans ce centre, je participe à la vie politique d’une manière très différente qu’auparavant. Jusqu’à présent, nous approchions les gens par le biais d’idées ou d’idéologies politiques. Ici, le contact prend sa base dans des valeurs communes. Les structures auxquelles je participais auparavant étaient des structures anti-capitalistes, des partis politiques, les accords entre les gens y étaient idéologiques. Ici, c’est un accord de classes, tout le monde peut se retrouver, excepté les racistes, les fascistes ou les sexistes. C’est à partir de cette base que s’établit le contact pour trouver des solutions aux problèmes. Il s’agit ainsi de quelque chose de plus large. Pour moi, ceci est différent, et m’a beaucoup enrichi. »

« Les gens ne naissent pas héros. Mais les conditions dans lesquelles ils se trouvent et les collectifs qu’ils forment leur donnent l’opportunité de lutter »

Avez-vous peur ?

Toujours. Si tu es vraiment dangereux pour le pouvoir, il est historiquement prouvé qu’il peut devenir très violent. Les gens ne naissent pas héros. Mais les conditions dans lesquelles ils se trouvent et les collectifs qu’ils forment leur donnent l’opportunité de lutter. Nous traversons une période assez difficile. L’assassinat de Pavlos Fyssas (alias Killap P.) qui a eu lieu avant-hier a été une étape jamais franchie jusqu’à présent. La violence policière a acquis un caractère très dangereux. Si nous voulons vivre mieux ou si nous voulons résister avec dignité aux difficultés, nous devons lutter. Aujourd’hui, par exemple, par solidarité avec leurs professeurs, les camarades de mon fils ont occupé l’école. Depuis deux ans, ce genre d’initiative est dangereux : nous réalisons que la police peut arrêter et accuser n’importe quel élève qui peut voir ainsi son futur affecté. Mais si tu ne luttes pas…

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Qu’avez-vous inculqué à vos enfants ?

J’ai pris soin qu’ils évoluent dans un environnent comportant quelques valeurs : tout ce qui est différent, les personnes différentes, les idées différentes, ne constituent pas un problème mais une richesse pour la société. Je leur ai appris également que les « sans-pouvoir » sont des gens que l’on doit respecter. Le reste, c’est à eux de l’apprendre, en lisant beaucoup.

Merci beaucoup.

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