A l’heure où un grand nombre d’enfants scolarisés souffrent de troubles de l’attention, une palette d’outils centrés sur le moment présent s’invite dans les écoles. Méditation de pleine conscience, yoga, communication non violente deviennent les alliés des enseignants.

C’est l’histoire de deux termes très en vogue, la pleine conscience et le moment présent. Il n’existe pas un rayon de librairie spécialisé en psychologie ou développement personnel qui ne mette pas en avant leurs bienfaits. Comment peut-on définir ce Saint-Graal ? Et de quelle façon intervient-il concrètement pour aider nos enfants ?

Les limites du système éducatif

C’est aussi l’histoire d’un nouveau rapport aux images et à soi. Vidéo, télévision, ordinateur… les écrans sont nombreux à détourner l’attention des enfants. Accusés de rendre les esprits volatils ils entraînent des difficultés de concentration, d’endormissement, et plus d’agitation. En outre, les écoles, petites sociétés au sein de notre société sont des lieux où se rejouent un climat social parfois difficile. Les investissements relationnels, les nécessités de jouer un rôle, les sources de tension sont nombreuses. Et les enseignants rarement formés à la gestion du stress, le leur comme celui des élèves. Pour les apaiser, les Pays–Bas un pays pionnier a mis au point une méthode éducative fondée sur la pleine conscience. La thérapeute néerlandaise Eline Snel s’inspire de la méditation dite de pleine conscience (mindfluness), que le psychologue américain Jon Kabat-Zinn a développée aux Etats-Unis dès le début des années 1980, au départ à destination des adultes. Elle est utilisée en France depuis 2004 à l’hôpital Sainte-Anne à Paris pour soigner les troubles anxieux et dépressifs. Cela consiste, selon le psychiatre Christophe André, qui a préfacé le livre sur cette expérience « Calme et attentif comme une grenouille », à « s’arrêter et observer, les yeux fermés, ce qui se passe en soi, sa propre respiration, ses sensations corporelles, le flot incessant des pensées mais aussi, autour de soi, les sons, les odeurs… à se concentrer sur les sensations ». « Tel qu’il est pratiqué, cet outil est codifié et laïcisé et n’a rien de religieux », précise le psychiatre. Toute l’attention est portée sur le ressenti non verbal, corporel et sensoriel.C’est l’histoire d’un métier difficile. Enseigner n’est pas un métier comme les autres. Alors que les enquêtes se bornent souvent à faire valoir la nécessité de mieux considérer les enseignants, la solution se trouve peut-être ailleurs… Et si les Pays-Bas ont pu mettre au point une formation fondée sur l’approche d’Eline Snel pour tout enseignant qui le souhaite – depuis 2008 une formation appelée « L’attention ça marche ! » a formé plus de 500 professeurs – en France ; les expériences sont souvent le fruit d’initiatives personnelles prises comme un dernier recours avant le constat d’échec ultime. Citons l’exemple de Pascale Dumont, maître spécialisé pour les enfants en difficulté pour plusieurs écoles de Bobigny. « Un matin Anthony est arrivé en retard. En ouvrant la porte, droit dans ses bottes, il a annoncé la couleur : « Moi, les maîtresses, j’en ai rien à foutre. Je n’obéis qu’à Dieu ! A mon père, et encore….. Il n’avait que 10 ans. J’étais fascinée et j’ai juste écouté. A vrai dire, je ne savais pas quoi faire d’autre. Je n’avais aucune envie d’entrer dans un conflit frontal, alors j’ai respiré et j’ai écouté calmement, me demandant vaguement comment j’allais pouvoir me sortir de cette situation hors de contrôle. Les autres enfants assistaient à la scène, aussi muets que moi. J’ai vu aussi Anthony en prison; parce qu’en toute logique, vivant dans l’environnement où il vivait et avec les colères violentes et régulières qu’il manifestait, son avenir semblait tout tracé. J’ai baissé la tête. Je me suis vue, représentante d’un système éducatif, incapable de répondre à son appel à l’aide. J’ai senti l’impuissance et la honte en moi».Par chance cette pratiquante assidue de la méditation ne se satisfait pas d’une telle violence. « J’ai alors proposé d’échanger sur leurs ressentis dans leur corps juste avant d’avoir envie de se bagarrer. Anthony, du haut de sa longue expérience, nous a expliqué : Moi, ça commence dans le ventre. Après, ça monte, ça monte comme ça… et quand ça arrive dans ma tête, ça explose et je sais plus ce que je fais ! D’autres se sont exprimés et j’ai proposé une méditation. Sofian un élève que je connaissais bien pour l’avoir rencontré et aidé à se calmer de nombreuses fois dans le couloir à des heures où il était sensé être en classe prit ma défense. C’est trop bien la méditation ! Satisfait de sa science méditative, il a expliqué aux autres comment faire. Je l’ai laissé partager et je me suis mise en méditation. Le silence s’est installé et très rapidement, il s’est fait de plus en plus intense, écrasant les cris des enfants dans la cour. J’ai noté tout ça avec surprise et j’ai relevé au bout d’un long moment discrètement un œil; j’ai vu des enfants calmes, le corps et l’esprit détendus et apaisés. Peu à peu, ils ont rouvert les yeux et les commentaires ont fusés. Anthony : c’était le paradis!! On peut le refaire la semaine prochaine??! Oups ! Ce n’était pas prévu. N’étaient-ils pas sensés ne pas avoir envie de revenir ? ».

 Et en plus, ça marche !

C’est l’histoire d’une réussite. « Généralement la pédagogie n’implique pas de transmission aux enfants de manière individuelle et sans contraintes. La méditation est une façon de faire qui est très bien perçue par les enfants » constate Thierry Kervoal directeur de l’école primaire parisienne Madeleine Chapsal, pionnière en matière de transmission de la pleine conscience. « L’enfant n’est pas seulement quelqu’un sur lequel on déverse un savoir. Il est presque plus facile d’expliquer ce qu’est la pleine conscience par son contraire, l’oubli, tant il nous est familier dans notre société actuelle. L’oubli, est là lorsque nous sommes en famille devant la télé sans pouvoir s’en détacher; absorbé et happé par le flux d’images souvent violentes qui défile devant nos yeux. L’oubli c’est quand nos élevés ne sont plus disponibles dans l’instant présent pour être réceptif. C’est aussi le moment où ils ne sont plus présents pour communiquer avec respect et bienveillance les uns les autres. Tous les programmes incluent des séances de respiration guidée, des mouvements réalisés en conscience, comme le yoga, pour développer la conscience du corps, des exercices de bienveillance et de compassion, et des activités pour aider à prendre conscience des pensées, des sentiments et du fonctionnement mental ». 
Concrètement, sur l’initiative d’un enseignant ou d’une équipe pédagogique dans son ensemble, les programmes d’entraînement à la pleine conscience sont des interventions menées sur une période définie (c’est-à-dire, de 4 à 12 leçons ou parfois sur une année entière d’une durée de 10 à 50 minutes chacune) qui visent à compléter ou à enrichir le programme d’études existant. Les programmes sont habituellement présentés à une classe complète ou à un groupe d’élèves par des facilitateurs professionnels ou des enseignants déjà adeptes des pratiques d’introspection dans leur vie personnelle. Qu’elle s’appelle Méthode des 3 C (concentration, calme, contrôle), programme dot B ou qu’elle ne soient pas identifiées à une école de pensée en particulier, ces initiatives portent leur fruit bien au delà des espérances. Selon Aude La Prairie, institutrice de l’Ecole Madeleine Chapsal à Paris « ce qui est intéressant c’est que c’est une démarche qu’ils n’ont pas l’habitude d’avoir en classe. En portant l’attention sur les sensations, ils s’occupent d’eux et cessent de recevoir quelque chose de l’extérieur. Pour la plupart c’est nouveau, ils se donnent de l’importance. Cette forme d’éducation favorise la conscience de soi, l’auto-observation et la maîtrise de soi, trois dimensions essentielles de l’apprentissage socio-affectif ».

Vers un apprentissage de la non-violence

C’est l’histoire d’une mutation. Dans une société où les émotions sont habituellement jugées malvenues, dérangeantes, mettre notre conscience sur nos émotions peut être à la fois difficile mais très utile : dans son livre“L’intelligence émotionnelle”, Daniel Goleman nous montre, recherches scientifiques à l’appui, que l’intelligence émotionnelle est un facteur de réussite bien plus important dans la vie personnelle comme dans la vie professionnelle que le fameux QI auquel nous sommes tellement attachés. La pratique de la pleine conscience peut nous aider à développer cette intelligence émotionnelle dont nous avons tous tellement besoin. Pascale Dumont, spectatrice de l’expérience houleuse d’une école de Bobigny citée précédemment, le souligne : « A l’école, la première chose qui m’est apparue urgente de faire a été de nous familiariser avec nos émotions. J’avais remarqué que les enfants avaient très peu de vocabulaire pour les exprimer. Nous avons donc fait un travail de vocabulaire relativement scolaire sur ce thème et nous les avons mises en scène dans des petits jeux théâtraux. Nous avons aussi appris à prendre la responsabilité de nos émotions, à s’exprimer avec le “je” et ceci dans tous les occasions : en classe et hors de la classe. Nous avons aussi consacré une table à la gestion de nos émotions. Nous l’avions appelé la “table de la paix”. Chacun pouvait s’y rendre quand il en ressentait le besoin. C’était une table où l’on pouvait aller respirer tranquillement en attendant que “la tornade” passe. Sur la table, il y avait aussi un cahier pour écrire si nous en ressentions le besoin. »Ailleurs dans une école maternelle de 18 ème arrondissement à Paris, ces dimensions deviennent aussi très concrètes. Des ateliers de bienveillance, sont organisés au fil de la formation. A la séance « être gentil, donner et recevoir un compliment », Jeanne confie « Je suis contente, je me dis que je ne me sens pas seule, qu’il y a des gens qui m’aiment ». Suite à l’atelier « s’entraîner à observer ce qui se passe en soi et faire attention aux autres », l’enseignante Jeanne-Marie Laborde souligne « J’ai la chance de participer à cette expérience et j’observe que le comportement des élèves devient apaisé et respectueux ». Peut-être est-ce qui fait dire à Jeanne Siaud-Facchin, psychologue clinicienne auteur de nombreux livres sur l’enfance : « l’introduction des pratiques d’introspection à l’école devrait être inscrite au programme de l’éducation nationale. C’est de l’éducation préventive qui ne nécessite aucun moyen ni aucun poste supplémentaire et qui permettrait d’enrayer tellement de difficultés scolaires ».Le Zen dans les écoles en marquant un temps d’arrêt crée une synergie nouvelle. Et, selon Thierry Kervoal, « s’il émane toujours de prises de conscience individuelles ou de réflexion d’équipes pédagogiques, l’on aimerait qu’il fasse partie d’un cadre plus institutionnel. Nous espérons que les enseignants qui auront intégré ce viatique passeront ces pratiques aux plus jeunes comme une nécessité, sans prise de conscience particulière ».

De l’autre côté de l’Atlantique aux Etats Unis, lieu d’émergence de la pleine conscience dans le milieu hospitalier puis scolaire, David Lynch le réalisateur qui a crée une fondation pour l’enseignement de la méditation aux enfants défavorisés, constate la même chose : « J’ai vu des écoles pourries connaître un changement à 180 degrés grâce à la méditation. Il ne s’agit pas d’un remède de surface : les jeunes qui méditent, ne serait-ce qu’une fois par semaine, apprennent à plonger en eux-mêmes et une vraie force s’anime en eux. Pareil pour les profs. Quand nous aurons appris cela à un million de gamins, l’effet sera énorme. » Apprendre à méditer à l’école, bientôt l’histoire de tous ?

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