Picasso doit se retourner dans sa tombe !

Plusieurs médias se sont fait l’écho ces jours-ci de la manière dont le gouvernement espagnol avait bien vendu sa culture aux dirigeants du sommet de l’OTAN à Madrid (28 au 30 juin) et à leurs accompagnateurs. La frivolité avec laquelle tout cela a été retransmis était telle que ces derniers semblaient plutôt être des invités de Fitur[1] ou d’Arco[2]. Promenade touristique dans la ville, visite du musée Reina Sofia, dîner au Prado pour faire découvrir les délices de la gastronomie espagnole, en remplaçant bien sûr la « salade russe » par la « salade traditionnelle ».

Le cynisme et la manipulation culturelle poussés à leur paroxysme

Nous ne savons pas si, avant le dîner, ils auront regardé les gravures de Goya, Les désastres de la guerre, réalisées entre 1810 et 1815, où l’horreur de la guerre est montrée de manière particulièrement crue et pénétrante, avec ses morts et ses assassins.

Mais le comble est venu de la part de la « compagne du monarque », qui n’a eu aucun scrupule à poser avec « les accompagnateurs des dirigeants » devant le Guernica de Picasso !!!! Ce tableau, référence pour de nombreux pacifistes et républicains, que Picasso a peint à la demande du gouvernement de la Seconde République espagnole pour être exposé dans le pavillon espagnol lors de l’Exposition internationale de 1937 à Paris ! Oui ! ce tableau, qui est une autre dénonciation des horreurs de la guerre dont le peintre s’était assuré avant sa mort en 1973, ne serait « rendu » à l’Espagne qu’après la fin du régime fasciste de Francisco Franco et le retour de la démocratie… serait-ce la démocratie de « l’OTAN, d’entrée NON » du PSOE des années 80 ?

Comment osent-ils s’approprier des références culturelles de paix et de dénonciation des guerres ? eux qui viennent de parier sur l’augmentation du budget d’armement et l’envoi de troupes, ce qui pourrait nous conduire à une guerre totale !!! (Voir l’article d’Olga Rodríguez sur la militarisation des esprits. L’annonce par Biden de l’envoi de troupes supplémentaires en Europe et la définition de la Chine comme un « défi » aux « intérêts et valeurs » de l’OTAN ne sont pas une annonce de plus de paix, mais le prélude à plus de tension. https://www.eldiario.es/opinion/zona-critica/riesgos-cumbre-otan_129_9130663.html)

Est-ce pour détourner l’attention des gens des faits ? Car, depuis sa création le 4 avril 1949, l’OTAN a mené des interventions militaires et favorisé des invasions dans le monde pour promouvoir des changements de gouvernements et des actions de déstabilisation ; entre autres au Kosovo (1999), en Afghanistan (2001), en Irak (2003), en Libye (2011), se déployant comme le bras armé international des USA et de ses alliés occidentaux. Aujourd’hui, elle désigne clairement la Russie et la Chine comme des menaces.

Est-ce pour laisser de côté le revirement de Sánchez avec le Maroc, où il a « bien résolue » la question de Melilla avec comme résultat quelques morts, le fait que Macron ouvre les portes à l’extrême droite et qu’Orban liquide au passage les droits des Kurdes ?

Le quotidien de droite El Español a osé titrer : L’esprit du Prado ! 40 gouvernants avec Erdogan, Orban et seulement 5 femmes unies pour la démocratie !

Mais d’autres vents soufflent

Alors que certains misent sur le réarmement au détriment de leurs propres populations, car cela signifie moins d’investissements dans les domaines de la santé et l’éducation, d’autres misent sur une autre voie. Quelques jours plus tôt à Vienne, presque sans couverture médiatique, les représentants de 65 pays signataires du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires se sont rencontrés dans une atmosphère de convivialité et de coopération grâce à la campagne ICAN qui progresse (cf. https://www.pressenza.com/fr/2022/06/un-espoir-grandissant-pour-lhumanite-a-vienne-65-pays-disent-non-aux-armes-atomiques-dans-la-declaration-du-tian/).

À d’autres niveaux, divers collectifs travaillent à une culture de la paix, en réalisant simplement et sincèrement des symboles humains de la paix, des ateliers sur la réconciliation, des marches pour la paix et la non-violence, etc. Des tentatives qui peuvent sembler de petites gouttes d’eau dans l’océan mais qui témoignent d’une aspiration profonde de l’être humain.

Bien entendu, ce sont ces positions engagées qu’il faut revendiquer, ces actes de rébellion non violente dans lesquels la culture et l’art peuvent jouer un rôle important ; nous avons déjà la réponse exemplaire de l’artiste péruvienne Daniela Ortiz, qui vient de demander au musée Reina Sofía de Madrid de retirer son œuvre pour avoir accueilli un événement de l’OTAN « avec Guernica en arrière-plan ».

Il est urgent de converger sur ce point, de réunir tous celles et ceux qui sont dans cette même sensibilité afin d’ouvrir le chemin vers la paix, la non-violence et l’humanisation.

 

Martine SICARD

 

Notes

[1] Foire Internationale du Tourisme

[2] Foire Internationale d’Art