En Ukraine, m’informe un ami indigné, les chansons russes sont désormais interdites, comme la célèbre chanson d’amour Katioucha, qui parle du chagrin et de la fierté de la jeune fille Katioucha dont l’amoureux part au combat. Mais enfin, comment savoir, par Staline, que Katioucha était aussi la chanson préférée de l’Armée rouge, celle des soldats du front, qui accompagnait aussi le sifflement de l’orgue de Staline, et qui est aujourd’hui la chanson des lanceurs de missiles post-soviétiques ?

Mais il faut le dire, à Moscou et tout autour, tu te fais tabasser par la milice ou mettre au trou si tu portes des chaussettes jaunes et bleues. Et si seulement ce n’était que ça ! Les Ukrainiens farfelus tombent comme les Russes farfelus et comme des mouches sur tous les fronts : pour nous, pour le droit d’asile et la démocratie et la liberté d’expression, pour la dignité humaine et Julian Assange et la prospérité et les piaules chaudes et le libre-échange mondial, pour des profits tous azimuts avec le gaz et le pétrole, pour un bon voisinage avec les despotes, les dictateurs, les oligarques, les fascistes et les assassins de masse.

Vous, lesdits Messieurs / Je vous le dis tout net / Le choix est déjà fait / J’men vais déserter.

Hier, ntv a affirmé que le nombre de déserteurs augmentait dans tous les camps, mais déserter ne suffit pas, je vous le dis, même si un Russe le faisait pour obtenir l’asile ici.

Toutefois, il n’y a plus personne aujourd’hui qui pourrait dire exactement ce que sont les valeurs occidentales et si les droits de l’homme en font partie dans leur intégralité, je veux dire avec le préambule. En gros, tout le monde s’accorde à dire qu’ils s’appliquent à tous les êtres humains, en théorie seulement, bien sûr.

« Versailles festoie, Paris a faim » : c’est avec ce cri de guerre que 6 000 femmes, le 5 octobre 1789, ont marché du quartier ouvrier de Saint-Antoine jusqu’à Versailles – précisément pour ces droits de l’homme que nous revendiquons aujourd’hui, pour nous et pour tous ceux qui n’ont pas le droit à la parole. Mais « Versailles », est-ce que ce n’est pas aujourd’hui surtout les riches et les beaux, la violence, l’exploitation, l’oppression, la maximisation du profit tout autour du globe (et aussi en Russie, mon vieil ami) ?

En France, les libéraux ont tiré la mauvaise carte : deux tiers des Français ne se sont pas allés aux urnes, sans parler des millions qui n’avaient pas le droit de voter. Le fait que Macron se soit fait sonner les cloches pourrait presque servir de consolation… et masque le fait que l’extrême droite célèbre son triomphe. Notre voisin dérape vers la droite, et la voisine aussi. Une grosse majorité se fout pas mal de la démocratie. Cela pourrait donner à réfléchir… s’il ne faisait pas si chaud.

Traduit de l’allemand par Laurence Wuillemin

(voici la vidéo en allemand)

Peter Grohmann
né en 1937, vit à Stuttgart, est écrivain et humoriste ; il a été le premier objecteur de conscience du Bade-Würtemberg ; il contribue, entre autres, à l’hebdomadaire Kontext, au quotidien TAZ et différents autres médias. Grohmann a fondé le projet citoyen « Die AnStifter », aujourd’hui l’un des plus grands groupes de la société civile, dont l’accent est mis sur la lutte « contre la violence et l’oubli ».
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