Par Camilo Morales

Je suis allé à la manifestation des professeurs le 20 janvier 2022 pour la deuxième édition a Orléans. Cette manifestation s’est également déroulée dans plusieurs autres villes en France. Cela m’a permis de rencontrer quelques professeurs pour comprendre pourquoi ils se sont encore une fois mobilisés contre le gouvernement et en particulier, le ministre de l’éducation et des sports, Jean-Michel Blanquer.

Pressenza : Pourquoi manifestez-vous, ce jeudi 20 janvier 2022 ?

Professeur : Nous manifestons contre la politique gouvernementale, et en particulier, contre le mépris affiché par notre ministre et le gouvernement en général.

Pressenza : Avez-vous des exemples pour étayer votre propos ?

Professeur : Tout d’abord, il faut savoir que depuis le début de la pandémie de Covid, le protocole sanitaire a changé un nombre incalculable de fois et le ministre a, le plus souvent, annoncé les nouveaux protocoles dans les médias, voire un journal payant – par conséquent inaccessible à la majorité des professeurs et chefs d’établissements. Cependant, la pandémie et ces changements de protocole ne sont que les gouttes qui ont fait déborder le vase bien trop rempli.

Pressenza : Très bien, alors revenons en arrière et expliquez-nous depuis le début ce qu’il se passe dans l’éducation nationale.

Professeur : Pour commencer, quand le ministre Blanquer a été nommé par Édouard Philippe (ex premier ministre), il a annoncé qu’il ne proposerait aucune mesure ni aucune réforme de l’éducation mais, quelques mois après son arrivée au ministère, il a bel et bien lancé une réforme du Baccalauréat.

Pressenza : En quoi consiste cette réforme ?

Professeur : Cette réforme du Bac détruit l’ancien Bac national pour le remplacer par un Bac qui dépend entièrement de chaque établissement. Pour illustrer mon propos, le nouveau bac est constitué du Contrôle continu, dès la Première. Ce qui signifie que dès la Première, les notes obtenues par les élèves comptent pour le bac. Les élèves ne travaillent donc plus pour le plaisir d’apprendre, mais uniquement pour les résultats, ce qui leur met une pression supplémentaire. Cette pression est également mise sur nos épaules par les parents, qui poussent les enfants à avoir les meilleures notes possibles. Ceci engendre parfois des relations tendues entre les parents et les professeurs. L’école de la confiance inaugurée par Mr Blanquer se transforme quelquefois en une réelle défiance, comme ont pu le montrer certains chroniqueurs.

Pressenza : Mais dans ce cas, pourquoi l’opinion publique pense-t-elle que le bac a encore une valeur nationale ?

Professeur : Cette notion est encore pré existante car il existe toujours des évaluations communes dans certaines matières, comme l’histoire-géographie, la philosophie, le français ou les enseignements de spécialités. Cependant, pour les enseignements de spécialités, les programmes sont extrêmement chargés et les épreuves se déroulent en mars. Nous n’avons donc pas le temps pour boucler les programmes. C’est incohérent pour les professeurs comme pour les élèves, ce qui ne cesse d’augmenter la pression. Je dis également que le bac n’est plus national puisque la note de bac est obtenue par la moyenne des notes de première et de terminales. Ainsi, chaque enseignant évalue ses propres élèves, au lieu qu’ils soient évalués par un jury de correcteurs. De même, chaque enseignant choisit les sujets d’évaluation, il ne peut donc pas y avoir d’égalité de traitement, le sujet d’examen unique pour tous les candidats ayant disparu. Les établissements se retrouvent en concurrence et cela a des conséquences sur l’accès des étudiants aux études supérieures. De plus, il a ajouté l’épreuve du Grand Oral, qui mêle les enseignements de spécialités des élèves avec leur choix d’orientation. Or, certains élèves, à 17 ou 18 ans, ne savent pas dans quelle branche de métiers s’orienter, c’est donc surréaliste de leur demander de faire un choix si tôt et d’inclure cet élément dans une évaluation si grandement coefficientée.

Pressenza : Est-ce que ce mépris s’exprime autrement que par la réforme du bac ? Existe-t-il d’autres réformes dont nous n’avons pas entendu parler ?

Professeur : En effet, nous pouvons parler de la loi Rilhac, adoptée en décembre 2021. Cette loi modifie le statut des directeurs d’écoles du primaire. Cette loi donne une “délégation de compétences de l’autorité académique”, ce qui signifie que les directeurs d’écoles n’ont plus aucune obligation d’approbation de leur hiérarchie pour certaines décisions. De ce fait, les directeurs des écoles deviennent les supérieurs hiérarchiques des autres professeurs des écoles. On a donc une délégation de compétence de la part des inspecteurs aux directeurs des écoles, ce qui brouille le travail des différents échelons. De plus, l’Etat et les communes “peuvent” apporter une aide administrative à ce poste, ou pas !

Pressenza : En effet, cette réforme semble déroutante pour les directeurs, qui n’ont pas d’aides financières supplémentaires pour le travail fourni.

Professeur : Et pour continuer sur la rémunération, il faut savoir que notre rémunération est bloquée depuis vingt ans. Le point d’indice n’a pas été réévalué. Notre rémunération ne compense pas l’inflation croissante des prix. Il existe une légère augmentation salariale pour les professeurs en début de carrière mais pas pour les milieux ou fins de carrières. Le ministre Blanquer dit “être le ministre qui s’engage le plus pour augmenter les profs” mais cela est faux ! Lors de son Grenelle de l’éducation nationale, il n’y a pas eu d’avancée concrète quant à l’augmentation générale des salaires. Il clame sur tous les médias qu’en 2022, les profs vont toucher 1800 net par mois mais en réalité, même le simulateur de l’éducation nationale le montre, le salaire des profs en début de carrière plafonne à 1450 euros pour un bac + 5. Et nous ne parlons même pas des stagiaires qui sont à peine rémunérés pour la quantité de travail qu’ils fournissent. Cela est aberrant comparé aux autres pays européens : la France est le pays d’Europe de l’Ouest qui paie le plus mal ses professeurs. Pour conclure au sujet de la rémunération, au cours de ces vingt dernières années, les enseignants français ont perdu entre 15 et 25 % de rémunération pour les enseignants en milieu et fin de carrière à cause de ce gel du point d’indice.

Pressenza : Pouvez-vous également me préciser quels ont été les impacts du Covid pour les conditions de travail des enseignants et des élèves ?

Professeur : Encore une fois, la gestion de la crise montre le mépris de ce ministre. Le télétravail était très compliqué pendant le premier confinement, avec de nombreux décrochages. De plus, les professeurs travaillent avec leur propre matériel, que ce soit les ordinateurs, les imprimantes, les cartouches… On a effectivement eu une prime de 150 euros en 2021 (la pandémie a commencé en 2020) mais on ne peut pas acheter du bon matériel avec 150 euros. De plus, le télé enseignement est un échec sur toute la ligne, le système utilisé plantait toutes les deux minutes et le ministre a justifié cet échec par une cyber attaque russe. Le ministre a menti sur différents médias en disant “On est prêt” alors que rien n’était prêt, il a vanté la plateforme du CNED mais le CNED donne des cours par correspondance et ne correspond pas au télé enseignement organisé par les professeurs et leurs élèves. De plus, on rappelle que dans le privé, l’employeur est obligé de fournir des masques à ses employeurs. Or, dans l’éducation nationale, le ministre a décidé de donner des masques en tissu aux professeurs mais il a annoncé quelques mois après qu’il ne fallait plus les utiliser car ils possédaient des produits toxiques.

Pressenza : A oui en effet, mais pour contrer la pandémie, qu’est-ce que le ministère donne comme directives ?

Professeur : Il préconise d’ouvrir les fenêtres après un certain temps de cours, mais comme on est en hiver, on a froid et certaines fenêtres ne s’ouvrent pas. En plus, on n’a toujours pas de capteur de CO2 et Blanquer rend, depuis deux années consécutives, de l’argent du budget de l’éducation nationale à Bercy. On se demande alors pourquoi il n’investit pas cet argent pour augmenter la rémunération, pour la rénovation des établissements, ou pour les capteurs de CO2 par exemple.

Pressenza : On peut donc conclure que le ministre ne vous écoute pas ?

Professeur : En effet, même les syndicats ne sont pas écoutés. La preuve, il a lui-même créé son propre syndicat, le syndicat “Avenir Lycéen”. Ce syndicat a été financé par le ministère de l’éducation nationale, notamment pour promouvoir les politiques de ce même ministère.

Pressenza : On peut donc conclure que la manifestation et le mécontentement du corps enseignant ne se résume pas à une annonce de changement de protocole sanitaire ?

Professeur : En effet, le changement de protocole sanitaire, annoncé le jour précédent la rentrée, pendant que le ministre était à Ibiza, est en soi mal adapté à la situation des établissements mais ce n’est qu’une goutte d’eau qui a bien fait déborder le verre qui était déjà bien trop rempli !