“La réalité, c’est qu’il n’y a pas de justice pour les peuples indigènes”

08.06.2021 - Argentine - Alicia Blanco

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“La réalité, c’est qu’il n’y a pas de justice pour les peuples indigènes”
Israel Alegre, 2018 (Crédit image : Pressenza)

Le 11 août 1994, la Convention Constituante chargée de réformer la Constitution argentine a approuvé à l’unanimité le paragraphe 17 du nouvel article 75, qui reconnaît la préexistence des peuples indigènes, leur culture, le droit à l’occupation et à la propriété de leurs territoires ancestraux… Ce nouveau texte va bien au-delà de celui de la loi précédente, ce qui constitue une source d’espoir pour les communautés indigènes. Cependant, plus de deux décennies plus tard, la législation n’est pas suivie d’effets et ses principes restent quasiment rhétoriques.

Dans cet entretien, Israel Alegre, membre de la communauté Nanqom de Formasa, nous donne son point de vue sur cette situation.

Comment résumeriez-vous la situation actuelle concernant les droits des indigènes en Argentine ?

La situation générale est presque la même pour tous les peuples indigènes, car ce qui a été inscrit dans la Constitution nationale et dans le nouveau code civil et commercial n’a jamais été appliqué. Cela fait 26 ans que la Constitution a été réformée, mais l’État n’a jamais réglementé ces droits, il ne veut pas assumer ses responsabilités face aux populations indigènes. Il n’y a pas de justice pour les peuples autochtones. C’est ça la réalité.

La législation en la matière n’a jamais vu le jour alors qu’il s’agit d’une attribution et d’un devoir du Congrès de la Nation. Mais il n’y a pas de volonté politique, ni de la part des sénateurs ni de celle des députés nationaux ; ni du pouvoir exécutif ni de la justice, car lorsque nous parlons de terres et de territoires, les intérêts économiques des puissants entrent en jeu. Lorsque les intérêts des grandes entreprises sylvicoles, pétrolières, minières, de bétail et de soja risquent d’être touchés, la lutte pour la terre est criminalisée. Tous ceux qui demandent que les droits inscrits dans la constitution nationale et dans les traités internationaux soient respectés sont ainsi attaqués.

Après avoir reconnu leur préexistence, comment pensez-vous que la relation entre l’État et les peuples indigènes aurait dû évoluer ?

L’article 75 reconnaît la préexistence des peuples indigènes, qui deviennent ainsi automatiquement des personnes morales de droit public comme l’État lui-même, les provinces, les municipalités ou l’Église catholique. En outre, la préexistence donne également lieu à une loi de réparation historique.

Beaucoup de personnes ne comprennent pas quand nous disons cela, mais certains faits ne peuvent pas être oubliés, je parle de ce génocide : cela fait 318 années en ce qui concerne l’Espagne et 211 années pour l’Argentine, car l’Argentine est aussi responsable du génocide. Pour les peuples indigènes, il n’y a jamais eu d’indépendance, l’histoire en est la preuve. Il doit y avoir une réparation historique pour que nous puissions parler d’autogestion et d’autonomie, car quand je dépends de la mamelle de l’État, je ne suis pas indépendant, je dépends, je vis de la dépendance et je dois faire ce que l’État dit.

En reconnaissant notre préexistence, sont aussi reconnus nos institutions et l’organe suprême que nous avons depuis des temps immémoriaux : l’assemblée, et non le cacique. Le cacique était une invention des militaires qui ont attrapé quelques indigènes et les ont habillés en uniformes militaires afin de leur « donner un rang ». Ainsi, bien qu’ils disent que notre culture est reconnue, nous sommes obligés d’utiliser un système qui nous est totalement étranger.

Lorsque nous exigeons que l’État agisse, il détourne le regard, mais il nous oblige ensuite à les élire, à leur donner notre voix, car si le vote est secret, il est aussi obligatoire. Depuis que la démocratie a été mise en place, ils continuent donc à nous utiliser. Si vous ne votez pas, ils vous font payer une amende, mais si vous exigez que vos droits soient appliqués, ils engagent une procédure judiciaire contre vous et vous criminalisent pour l’avoir exigé. Les peuples indigènes ne sont donc qu’un trophée du Congrès de la Nation.

Il est courant que le gouvernement national ignore les conflits des communautés dans les provinces, n’est-ce pas ?

Le gouvernement national se justifie en prétextant que parce qu’il est un État fédéral, il ne peut rien faire, ce qui est complètement faux. L’obligation et le respect des lois du droit indigène incombent à l’État national ainsi qu’aux autorités provinciales. Les lois locales doivent s’adapter aux nouveaux droits, sinon elles sont inconstitutionnelles.[1]

Nous devons exiger qu’ils abrogent les lois nationales et provinciales sur la politique autochtone qui continuent à être appliquées, alors qu’elles ne sont pas conformes à la constitution nationale. Ces lois sont également en infraction avec les traités internationaux tels que la Convention 169 de l’OIT, et le nouveau code civil et commercial, dont l’article 18 ratifie l’article 75, paragraphe 17 de la constitution. Cependant, elles sont toujours en vigueur.

Dans une situation aussi difficile à résoudre, qu’est-ce qui vous pousse à continuer ?

La vérité est révoltante. Il n’est pas facile de revendiquer les droits des peuples indigènes auxquels j’appartiens ; il n’est pas facile d’être contre le pouvoir, non seulement le pouvoir économique, mais aussi le pouvoir qui peut tout contrôler, même la justice, voyez-vous ? Vous revendiquez vos droits et ils engagent une procédure judiciaire contre vous, ils vous criminalisent pour votre revendication et celle de votre peuple.

Ce n’est pas facile, mais je pense que c’est l’histoire que j’écris, c’est ce qui sera écrit sur ma pierre tombale à la fin de cette vie que j’ai et l’empreinte que je laisse en passant sur cette planète. Je dois aller de l’avant, garder en tête l’objectif que je me suis fixé et aller de l’avant pour que la nouvelle génération ait un nouvel horizon.

Notes

[1] « Il incombe au Congrès de reconnaître la préexistence ethnique et culturelle des peuples indigènes d’Argentine. Garantir le respect de leur identité et le droit à une éducation bilingue et interculturelle ; reconnaître le statut juridique de leurs communautés, ainsi que la possession et la propriété communautaires des terres qu’elles occupent traditionnellement ; et réglementer l’attribution d’autres terres appropriées et suffisantes pour le développement humain ; aucune de ces terres ne pourra être cédée, transférée ou soumise à des charges ou à des embargos. Assurer leur participation à la gestion de leurs ressources naturelles et des autres intérêts qui les concernent. Les provinces peuvent exercer conjointement ces pouvoirs ».

 

Traduction de l’espagnol, Rédaction francophone

Catégories: Amérique du Sud, Opinion, Peuples originaires
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