Plus d’une semaine après les élections constituantes au Chili (15 et 16 mai 2021), toutes les analyses s’accordent à dire que c’est une élection qui a délogé les partis traditionnels, avec une droite et une DC (démocratie chrétienne) qui ont obtenu leurs pires résultats, une social-démocratie qui s’enfonce dans une crise amère, et le pacte de gauche Apruebo Dignidad (J’approuve la Dignité) qui a obtenu des résultats importants, se dégageant bien de ce tremblement de terre institutionnel en restant la coalition qui a les meilleures possibilités de briguer le prochain gouvernement, bien qu’éclipsée par le succès obtenu par les indépendants et la Lista del Pueblo (Liste du Peuple), qui – sans aucun doute – sont les grands vainqueurs.

Mais comment expliquer ce véritable tremblement de terre politique ?

Pour tenter de comprendre ce qui s’est passé, il faut revenir au déchaînement social du 18 octobre 2019, où un peuple abusé a libéré la colère accumulée pendant 30 ans, mettant en échec le gouvernement de Piñera. Ce fut une explosion incontrôlable, non violente, sans leaders ni organisations, pleine de symboles et défiant toute l’institution. C’est-à-dire que, même si cela ne sera remarqué que des mois plus tard, un véritable processus de destitution avait commencé, divers, varié et hétérogène.

Un mois après la révolte, la colère ne pouvait toujours pas être contenue, raison pour laquelle l’institution menacée a signé un accord établissant une voie légale pour changer la constitution de Pinochet toujours en vigueur. Cet accord a fortement divisé les secteurs progressistes et de gauche, entre ceux qui soutenaient un tel accord et ceux qui ne voulaient pas le signer car nous savons que la lutte institutionnelle doit être au service de la lutte sociale.

Mais les manifestations n’ont pas cessé et au Parlement, la discussion législative de l’accord signé en novembre a commencé. Et c’est alors que se produit la combinaison vertueuse d’un mouvement social qui s’exprime, pousse et revendique ; et des parlementaires de gauche et progressistes assumant à juste titre leur place, et légiférant le regard face au peuple et le dos à l’institution. Ces parlementaires de gauche ont fait le pari que l’accord signé en novembre 2020, qui mettait en place une convention constitutionnelle truquée, limitée et pleine de pièges guzmaniens (NdE. Jaime Guzmán farouche opposant au président chilien Salvador Allende, conseiller de Pinochet), serait mise à mal lors de la discussion législative, pour aboutir à une Assemblée constituante aussi fidèle que possible.

C’est ainsi qu’entre décembre 2019 et mars 2020 ont été votées des lois qui seront déterminantes pour expliquer les résultats des récentes élections : il a été approuvé que la future convention constituante serait paritaire, c’est-à-dire composée du même nombre de conventionnels hommes et femmes ; Qu’il y aurait des sièges réservés aux peuples autochtones, et que les indépendants pourraient inscrire leurs propres listes, sans dépendre des partis, car il a été bien compris que la future Convention ne pouvait pas être un simple miroir du parlement en exercice. Ce processus législatif, dur et rugueux en raison de l’opposition farouche de la droite et de l’indécision des secteurs du centre néolibéral, a permis de surmonter progressivement la méfiance et les récriminations de la gauche suite à l’accord de novembre.

Mais la colère a continué à s’exprimer sans que rien ni personne ne puisse l’arrêter atteignant son apogée lors du collectif des femmes du 8 mars 2020. Puis la pandémie arriverait et l’institution pousserait un soupir de soulagement, pensant que ce serait l’occasion d’étouffer les débordements et de rétablir « l’ordre menacé ». Mais la pandémie déclencherait une crise économique majeure, exposant davantage les injustices du modèle néolibéral, et mettant en évidence le fait que le gouvernement de Piñera ne se préoccupait que des grands groupes économiques, au détriment de la vie et de la santé des secteurs les plus vulnérables et de la classe moyenne appauvrie. Pendant que les popotes communes se multipliaient, les Chiliens apprenaient avec indignation que des super-millionnaires, dont Piñera, augmentaient leurs fortunes personnelles de plusieurs milliards de dollars. Le peuple a accumulé de plus en plus de colère.

C’est ainsi qu’a été atteint le premier jalon institutionnel de l’itinéraire proposé par l’accord de novembre et amélioré dans la discussion législative. Lors du plébiscite d’octobre 2020, une majorité écrasante de 78% des Chiliens a voté en faveur d’un changement constitutionnel par le biais d’une Convention, démontrant ainsi que l’énergie pour la destitution du pouvoir était encore bien présente, et donnant une claque à la droite conservatrice, mais aussi à la gauche puriste qui avait appelé à ne pas voter.

Entre ce plébiscite et les récentes élections, la deuxième vague de la pandémie est arrivée, aggravant la crise économique et mettant en évidence l’indolence du gouvernement de Piñera, qui a continué à protéger les grands groupes économiques. Pour pallier la crise économique, le parlement a approuvé pour la deuxième et la troisième fois la possibilité pour les gens de retirer 10% de leurs fonds de pension, et une fois de plus Piñera a fait tout ce qui était imaginable pour l’éviter, protégeant sans vergogne les intérêts des Gestionnaires de fonds de pension AFP (NdT, six entreprises privées aux profits incroyables qui gèrent de misérables retraites) sur ceux du peuple. La colère a augmenté.

Et c’est ainsi qu’est survenue l’élection des représentants. Les secteurs indépendants se sont rendus compte que les modifications légales apportées constituaient une grande opportunité, qu’il ne fallait pas laisser passer et abandonnant l’abstentionnisme erroné et confortable, ils se sont résolument organisés en listes multiples, la Liste du Peuple étant la seule à avoir atteint une coordination et une identité nationales. Pendant la campagne électorale, dans une mise en scène répétée depuis trente ans, les médias traditionnels ont cédé leurs écrans et leurs pages écrites et virtuelles aux représentants habituels de la droite et du centre néolibéral. Ils ont accusé la gauche d’être responsable de la division de l’opposition, la présentant comme irresponsable et l’ennemie de « l’ordre perdu ». En outre, ils ont poussé des personnalités médiatiques à usurper le rôle de « porte-parole du peuple », des personnages démagogiques et populistes qui, déguisés en gauchistes, se sont consacrés à diaboliser les partis et les dirigeants de la liste Apruebo Dignidad (J’approuve la Dignité). Mais plus ils diabolisaient la liste Apruebo Dignidad, plus il devenait évident que la gauche ne faisait pas partie de cette fausse et triste mise en scène. D’ailleurs, dans cette mise en scène très différente de Fuenteovejuna, il n’y avait pas d’espace pour les indépendants ou la Liste du Peuple, ils étaient tout simplement rendus invisibles et ignorés, mais ces listes ont habilement occupé les réseaux sociaux et les médias alternatifs pour diffuser leur message défiant l’institution.

Pendant la campagne, la Liste du Peuple, qui réunissait des secteurs indépendants étroitement liés aux mobilisations de la Plaza Dignidad et aux luttes territoriales a habilement occupé le créneau télévisé gratuit auquel ont droit toutes les listes concurrentes et, avec l’aide d’acteurs connus et aimés du peuple, a envoyé un message très provocateur et très différent de tout ce qui avait un relent d’institution

Les résultats définitifs de l’élection des constituants, nous les avons déjà évoqués au début : un véritable séisme électoral qui a délogé la droite, la Démocratie Chrétienne et la social-démocratie, les secteurs qui ont gouverné ces 30 dernières années ; qui a laissé la liste de gauche Apruebo Dignidad, composée, entre autres, du Parti Communiste, d’Acción Humanista et du Frente Amplio, très bien placée ; et qui, sans aucun doute, a laissé la Liste du Peuple et les secteurs indépendants, qui se sont organisés en dehors de l’institution du parti, comme grands gagnants.

Contrairement au parlement actuel, qui est un véritable miroir des élites, où la grande majorité des parlementaires proviennent d’écoles privées et de quelques universités, la Convention élue est clairement un miroir du Chili réel : 67% des membres de la Convention ont étudié dans des écoles subventionnées ou municipales et sur les 33% qui ont étudié dans des écoles privées, très peu proviennent des écoles classiques de l’élite. Si nous ajoutons à cela le fait qu’il y aura 77 femmes et 78 hommes, 17 représentants des peuples indigènes et 8 de la communauté LGBTIQ+, nous pouvons clairement conclure que le Chili réel sera très bien représenté dans cette convention. En outre, environ deux tiers des constituants n’appartiennent à aucun parti, et aucune liste n’a atteint le tiers des constituants pour opposer son veto aux transformations.

C’est-à-dire que cette Convention, initialement conçue pour être très truquée et guzmanienne, a pu être substantiellement transformée grâce à des parlementaires qui ont légiféré face au peuple. Mais ensuite, grâce à une mobilisation électorale intelligente et courageuse, le peuple l’a transformée en une véritable Assemblée Constituante. En définitive, un séisme électoral déclenché par la colère déchaînée en octobre 2019 et que – contrairement à d’autres moments de l’histoire où la colère s’exprimait en coupant des têtes ou en mettant le feu à des palais dans le Chili du XXIe siècle – la colère a emprunté via les voies électorales pour renverser et déborder toute l’institution.

Avec tout ce qui précède, un grand espoir s’ouvre, une opportunité unique de construire le Chili que nous voulons ; ce ne sera pas une tâche facile, nous devrons surmonter l’opposition d’une droite et d’un centre néolibéral défaits qui détiennent encore un grand pouvoir institutionnel. Simultanément, il faudra surmonter les méfiances et les suspicions, entre une gauche qui a livré une grande lutte institutionnelle face au peuple, réussissant à dépasser les différences exprimées dans l’accord de novembre, et qui doit maintenant gagner la confiance de ce mouvement social, lequel a eu le courage d’assumer la lutte électorale. De son côté, le mouvement social devra assumer un nouveau rôle, en surmontant sa tendance endémique à la fragmentation et à la division, et en étant capable de distinguer le différent du traître, ou l’erreur de l’horreur.

Avec l’élection de cette véritable Assemblée Constituante, nous devrions clore le cycle de la colère et inaugurer un nouveau cycle, difficile mais stimulant : le cycle de l`espérance constituante.

 

Traduit de l’espagnol par Ginette Baudelet