La pandémie a marqué le temps de fixer des limites à la propriété privée

01.06.2020 - Buenos Aires, Argentine - Guillermo Sullings

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La pandémie a marqué le temps de fixer des limites à la propriété privée
(Crédit image : Pixabay)

Aujourd’hui, le monde lutte contre une pandémie et, tôt ou tard, la question sanitaire sera résolue, mais les conséquences économiques seront dévastatrices, peut-être pires que celles du krach de 1929, si un plan de relance global et un choc redistributeur ne sont pas mis en œuvre à l’échelle mondiale. Mais un tel plan ne peut en aucun cas être financé par un nouvel endettement qui ferait sombrer davantage le peuple, mais devrait être financé en disposant du capital concentré, et en le mettant au service de l’humanité (et non contre elle, comme cela a été le cas jusqu’à présent). Le temps est venu de mettre une limite à la sacralisation ad infinitum de la propriété privée, obligeant les richesses les plus concentrées à être canalisées vers un développement équitable et durable.

Tout fondement idéologique sur une éventuelle corrélation entre la propriété privée, le mérite individuel, et la stabilité sociale, pourrait être raisonnable dans certaines limites. Mais lorsque quelques fortunes dans le monde accumulent plus de richesses que la moitié de l’humanité, (et la tendance indique une accélération du phénomène), ces fondations s’effondrent, parce qu’il n’y a pas de mérite personnel pour justifier de telles différences, parce qu’aucun droit acquis par quelques-uns ne peut légitimer la marginalisation de millions de personnes, et parce qu’il n’y aura pas de stabilité sociale avec de telles inégalités.

Le monde s’interroge depuis longtemps sur le niveau monstrueux des inégalités mais face à la pandémie actuelle et à ses conséquences économiques, il est urgent de mettre en œuvre des politiques drastiques à cet égard. Comme dans d’autres moments historiques, l’irrationalité des conflagrations mondiales a obligé les gouvernements à mettre en œuvre des économies de guerre et d’après-guerre, en adaptant les structures productives pour les mettre au service des urgences ; en ce moment historique, l’heure est venue d’une grande convergence mondiale qui permettra de dégager un consensus sur des mesures économiques radicales, essentielles dans cette urgence de la lutte contre l’inégalité, la marginalisation, la déshumanisation et la catastrophe environnementale. Aujourd’hui, les systèmes financiers et productifs devraient être réorientés vers une reconversion du système économique mondial, qui ait pour objectif de sortir les gens de la pauvreté, de garantir les droits humains fondamentaux, et de modifier la matrice productive en termes de consommation équitable et écologiquement durable.

Il ne suffira pas de prélever des impôts plus élevés sur ceux qui concentrent la richesse, car même si cela devrait être fait pour financer des programmes d’urgence, cela ne changera pas structurellement la matrice distributive et productive. Il faudra forcer les entreprises d’armement à se reconvertir en usines de véhicules, de machines et de fournitures. Il faudra obliger les banques et les fonds d’investissement à cesser de spéculer et à se consacrer au financement de la production et de la consommation des biens et services nécessaires, dans le cadre des politiques de protection de l’environnement. Il faudra contraindre les profits des grandes entreprises à être réinvestis de manière productive, en mettant fin à la fuite vers les paradis fiscaux et la spéculation.

Un critère pour limiter la propriété privée devrait consister en ce que le degré de liberté à disposer du capital et de ses revenus soit inversement proportionnel à sa valeur. Plus le capital est important, plus la responsabilité sociale est grande de l’affecter au progrès de la société dans son ensemble et pas seulement à la profitabilité de quelques-uns. Si quelqu’un a une petite ou moyenne entreprise, il verra la meilleure façon d’investir ses bénéfices, dans certains cadres juridiques, fiscaux et environnementaux. Mais si quelqu’un est propriétaire de grandes entreprises ou de banques, son influence sur l’économie est plus grande, de sorte que ses décisions devront être limitées à un cadre plus restreint dans lequel le bien commun est la priorité. Et bien sûr, il ne s’agit pas de dons symboliques pour soigner l’image de l’entreprise, ni de recommandations ou de suggestions du public au secteur privé.

Il s’agit du fait que les États ayant une véritable Sensibilité Humaniste, issus d’un nouveau Contrat Social, devront intervenir activement pour orienter les investissements du grand capital vers des domaines d’intérêt général, à travers des politiques fiscales qui rendent prohibitives d’autres applications de fonds ne coïncidant pas avec l’intérêt de la majorité. Certains diront qu’une telle intervention publique dans la sphère privée est une violation des droits de propriété ; alors il faudra leur répondre que les droits humains de la majorité priment sur les droits de propriété du capital monopolisé. À l’inverse, d’autres pourraient supposer qu’au lieu de réorienter les investissements, il serait « plus révolutionnaire » de tout exproprier et de le distribuer d’un seul coup ; alors il faudra leur expliquer que si l’on abat un pommier pour distribuer les pommes, en peu de temps il n’y aura plus de fruits. En tout cas, il est bon de se souvenir de ce fragment du Document Humaniste.

“Le profit non destiné au réinvestissement dans l’entreprise, à son expansion ou à sa diversification, dérive vers la spéculation financière. Le profit qui ne crée pas de nouvelles sources d’emploi, dérive aussi vers la spéculation financière. Par conséquent, les travailleurs doivent orienter leur lutte pour obliger le capital à un rendement productif maximum. Mais ceci ne pourra se réaliser sans le partage de la gestion et de la direction. Comment éviter autrement les licenciements massifs, la fermeture des entreprises et le vide qui en résulte ? Car le préjudice majeur réside dans le sous-investissement, la faillite frauduleuse, l’endettement forcé et la fuite des capitaux et non dans les bénéfices résultant de l’augmentation de la productivité.. Et si on insistait pour que les travailleurs confisquent les moyens de production suivant les enseignements du XIXe siècle, il faudrait alors tenir compte du récent échec du socialisme réel.” [1]

Bien sûr, face à l’urgence sanitaire et économique actuelle, l’augmentation des budgets de santé et un revenu de base pour chaque être humain devraient être garantis dès à présent, afin qu’il ne tombe pas dans la pauvreté. Cela nécessitera une forte taxation des grandes fortunes au niveau national ; mais comme il existe une grande inégalité de ressources dans les différents pays, l’ONU et les agences internationales de crédit devraient s’occuper de mettre en place un fonds international pour répondre à ces besoins dans les pays les plus défavorisés. Il suffira qu’au niveau de l’ONU une réduction drastique et simultanée des dépenses militaires des puissances soit convenue, pour que des ressources suffisantes soient libérées. Et il suffira que les agences internationales de crédit, au lieu de se préoccuper des intérêts des prêteurs, aident les pays endettés à surmonter la crise.

Mais tout en répondant à l’urgence immédiate, l’image d’un monde nouveau doit être configurée par des changements structurels et profonds, car il n’y a plus de temps à perdre. Et dans le domaine économique, cela implique définitivement de mettre des limites à la propriété privée et à la dictature des marchés qui nous ont conduits à la déprédation de l’être humain et de son habitat.

Comme nous le disons toujours, toutes ces décisions sont loin de la volonté de la plupart des dirigeants ; il sera donc nécessaire que les peuples fassent pression dans la bonne direction, et peut-être qu’aujourd’hui plus que jamais, il y a une opportunité pour les différents peuples du monde de s’accorder et de converger dans la construction d’un avenir commun.

 

Notes

[1] Document humaniste – 1993.  Sixième lettre à mes amis, dans le livre ‘Lettres à mes amis‘ de Silo.

 

Traduction de l’espagnol, Ginette Baudelet

Catégories: Amérique du Sud, Economie, Opinion
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