Vers le bien commun

23.10.2019 - Punta de Vacas, Cordillère des Andes - Dario Ergas

Cet article est aussi disponible en: Espagnol, Portugais, Grec

Vers le bien commun
(Crédit image : Laura Feldguer)

Pressenza publie la lettre de Dario Ergas suite à l’explosion sociale qui a lieu en ce moment au Chili

 

Chères amies et chers amis,

Je me trouve actuellement au Parc de Punta de Vacas dans la Cordillère des Andes pendant que ma famille est en train de manifester avec des casseroles dans un quartier de Santiago.

Simon m’a envoyé son récit concernant la manifestation et il me semble y comprendre le besoin de se retrouver, de reconnaître un malaise commun et de manifester avec un sentiment très différent de celui que veulent nous transmettre les informations télévisées et tous les réseaux sociaux.

Mon fils Mauri a passé la nuit sur une barricade de la rivière Calle-Calle et, au petit matin, il s’est procuré des produits chimiques dans une pharmacie pour alimenter leur grand feu.

Je suis étonné de ne pas être surpris de cette flambée de mécontentement dans mon pays. J’ai admiré les Péruviens lorsqu’ils ont mis en prison tous leurs présidents corrompus, ne laissant pas les parlementaires manipuler le système judiciaire en toute impunité. Il y a quelques jours, j’ai également assisté au soulèvement des peuples autochtones en Équateur, qui a abouti à la marche des femmes et repoussé les mesures imposées par le Fonds Monétaire International. Je me suis demandé si finalement Xi Jinping en Chine réprimerait les manifestations de millions de jeunes de Hongkong, afin d’empêcher la propagation des manifestations dans d’autres provinces de sa colossale dictature. Les gilets jaunes sont encore en mémoire. Des milliers de Catalans prennent l’aéroport d’assaut, offusqués par l’emprisonnement de leurs dirigeants. En bref, il semble qu’une vague d’indignation psychosociale traverse la planète et que les puissants ne puissent plus y échapper.

Il n’y a pas de sociologie qui puisse aller contre ce moment. Ils accusent des fantômes qui ne sont que dans leur tête, les communistes, les anarchistes, les cagoulés, les chavistes (pro-Chavez), les maduristes (pro-Maduro). Ce n’est pas ainsi. Ils devront reconnaître que les gens existent et que l’argent va et vient, et que d’ailleurs c’est plutôt l’argent qui s’en va, à en juger par l’occupation militaire précipitée de la ville, tandis que le président se prélasse dans une pizzeria de Vitacura. L’élite possède tout : la terre, l’eau, la richesse, la santé, la retraite… Et cette élite a tout ficelé avec des lois qui protègent la violence économique. Ils peuvent balayer les groupes sociaux et faire taire la voix des blessés mais le vent de révolte s’est levé, il s’est synchronisé, avec ou sans provocateurs, quelques groupes ont rapidement débordé en pillages, incendies et en affrontements de plus en plus incontrôlables.

Nous devons admettre que la violence a augmenté, que la répression augmentera parce que les puissants ont peur et ont de nouveau franchi un nouveau seuil bien sombre. Ils ont fait appel à l’armée, imposé des couvre-feux et des états d’urgence. Les puissants au service du capital financier mondial essaient de reprendre le contrôle en utilisant les forces armées. Mais ces forces armées n’ont-elles pas la possibilité de réfléchir sur l’expérience passée et ne pas se prêter à la situation ?

Je pense que nous ne pouvons pas « revenir en arrière », c’est-à-dire au moment qui a précédé cette explosion sociale. À l’exception des humanistes, tous croyaient que nous avions le meilleur modèle économique, avec le soutien des gouvernements de gauche et de droite post-dictatoriaux. Et voilà ce qui s’est produit : tous endettés jusqu’au cou, escroqués par des dettes avec intérêts légalisés, le bien commun privatisé et livré à des individus qui ne cherchent que le bénéfice, le profit, le gain, l’efficience, et jamais, jamais le bien-être de tous, le progrès de tous, l’harmonie, la paix, ce qui est commun. Nous ne pouvons revenir en arrière, comme nous ne pouvons pas le faire non plus à Hong Kong, en Syrie, à Quito ou en Catalogne. Nous devrons donner une réponse complètement nouvelle qui nous fera grandir en tant que personnes et en tant que société. Nous sommes très préoccupés, pas par ces derniers événements mais par le fait que ce qui vient de se passer puisse augmenter encore l’altération. Car certains risquent leurs vies, ils nous font nous confronter entre nous, nous discréditent, et produisent une réaction violente à la violence. Cette altération provient d’avant, elle provient de la pression de la dette, de la concurrence, du manque de solidarité et de la rupture des liens d’amitié. Elle provient de la croyance que nous pourrons nous en sortir chacun de notre côté, sans considérer les plus défavorisés. Non seulement les puissants sont responsables mais ils se sentent encore plus forts lorsque nous acceptons un système d’antivaleurs qui nous éloigne de l’affection et de la communauté. Il semble qu’une conscience collective s’éveille aujourd’hui, dont je fais partie. Mais dans la rue, nous sommes face à la sourde oreille du pouvoir et la répression est lâche et disproportionnée.

Qu’est-ce que je peux faire ?

Il n’y a pas de recettes ou d’issues faciles. Pour les privilégiés non plus, parce que la violence se retourne aussi contre leurs propres enfants, contre leur propre peuple et leur âme en sortira brisée. La première chose à laquelle je pense est de comprendre le sens de la protestation et d’agir en conséquence. Il s’agit de mettre fin à un système de violence économique qui s’exprime principalement par la dette financière de tous types, mais celle qui est liée à l’éducation ou à la santé, aux retraites ou aux transports, ça c’est est tout simplement scandaleux. Le conflit est là. Il est certain que je me suis endetté, mais les intérêts qui me sont facturés sont abusifs et incorrects. Payer la dette initiale, d’accord, mais sans la hausse des intérêts. Se rassembler pour le non-paiement des intérêts sur la dette est une priorité ; tout comme le non-paiement des services de l’eau jusqu’à ce qu’elle soit reconnue comme un bien commun administré par la communauté. S’organiser afin de limiter toute collecte qui implique des dettes et des intérêts est la tâche principale. Si les grandes entreprises doivent partir parce qu’ici, elles perdent de l’argent, c’est parfait. Nous devrons nous organiser pour les remplacer par une multitude d’entreprises à taille humaine.

Mais ne nous opposons pas à la violence par la violence, car elle provoque une contradiction et un affaiblissement personnel. En plus d’être totalement inefficace. Ce ne sont pas les excès qui produisent le changement, mais le peuple uni, désobéissant, au futur ouvert, dont les actions exposent l’attitude honteuse des criminels.

Apprendre à résister à la violence générée par la maltraitance avec laquelle les privilégiés traitent les plus défavorisés de ce système économique.

Il ne s’agit pas non plus de se résigner. C’est dans notre situation de vie concrète que nous devons créer des moyens de résister à la violence du pouvoir financier.

La première forme de résistance consiste à développer l’affection, l’amitié et la confiance entre nous, dans notre communauté éducative, professionnelle, familiale ou de voisinage. Nous sommes dans une déstructuration institutionnelle qui augmente et je ne pense pas que cela puisse s’arrêter. Mais je peux comprendre et m’orienter vers un mode de vie différent ; c’est-à-dire construire un environnement affectif, de communication directe (la technologie nous aide à nous coordonner, mais ne remplace pas le face à face et le cœur à cœur), et à donner des réponses créatives qui mettent en lumière la violence financière, la violence familiale et sexuelle, la violence raciale, la discrimination que nous subissons et que nous exerçons.

Nous pouvons réorienter notre activité quotidienne, nos talents et nos vertus pour aider les autres qui sont en proie au collapsus de ce système. Des actions pour nous unir, pour nous donner du courage, pour répondre aux besoins essentiels et faire ainsi honte aux puissants avec leurs profits démesurés.

Il convient de prendre en considération les 4 recommandations pour une action cohérente :

– La proportion dans les actions, en prenant en compte que le plus important est la vie et la liberté des personnes et, bien sûr, la sienne.

– L’opportunité dans les actions en apprenant à reculer devant une grande force et à avancer lorsqu’elle s’affaiblit.

– L’adaptation croissante à ce système de violences sans s’y résigner, mais en acceptant quelques codes mineurs pour survivre, tout en nous unissant pour transformer le principal : le système financier, les dettes et la gestion conjointe du bien commun.

– La solidarité dans les actions, sachant que nous sommes tous un et que ce que je fais à un autre, je me le fais à moi-même.

Nous devons faire quelque chose. Nous pouvons tous faire quelque chose de simple, mais qui oriente notre vie vers l’unité avec soi-même et vers l’unité avec mes êtres proches. À partir de là, nous pouvons commencer une construction sincère qui peut se développer et nous emplir de sens.

Je veux rappeler un exercice spirituel que nous a recommandé Silo pour cette époque de crise accélérée. Dans ce moment qui nous aliène et dans lequel on peut se perdre, je veux me connecter avec la clameur qui est dans mon cœur. Il s’agit d’une demande profonde pour l’unité dans notre vie et pour que s’éloignent la violence et la contradiction internes.

Détends-toi un moment, arrête le bouillonnement des informations, le téléphone portable, cette agitation. Apporte une bouffée d’air à ton cœur et, en même temps, Demande avec force la paix intérieure. Demande depuis la nécessité, d’aller vers l’unité, de retrouver l’affection et la confiance de tes êtres chers. Demande de t’éloigner de toutes les pensées qui te produisent violence et contradiction. Détends-toi, respire. Demande pour toi et pour tes êtres chers.

Soyons attentifs et faisons attention à comment nous nous traitons nous-mêmes et comment nous traitons les autres.

Avec toute mon affection,

Dario,
Parcs d’Étude et de Réflexion de Punta de Vacas
Au petit matin du 21/10/2019

 

Catégories: Amérique du Sud, Nonviolence, Opinion
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