Dialogue avec Tomás Hirsch / Chili : un système profondément inhumain

25.02.2019 - Santiago du Chili - ALAI

Cet article est aussi disponible en: Anglais, Espagnol, Italien, Grec

Dialogue avec Tomás Hirsch / Chili : un système profondément inhumain
(Crédit image : Agencia Uno)

« Le modèle chilien, qui est présenté à l’étranger comme le plus grand succès du néolibéralisme, présente une réalité très différente pour des millions de familles chiliennes », a déclaré Tomás Hirsch, député du Parti humaniste chilien (Élu du groupe Frente Amplio), dans une interview à l’Agence Latino-Américaine d’Information (ALAI). « Cela se traduit par l’écart croissant entre les revenus et la concentration de la richesse, ainsi que par l’endettement asphyxiant dans lequel se trouve la majorité des travailleurs. En fait, tous les indicateurs nous classent comme l’un des pays les plus inégaux de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), avec les pires taux d’éducation, de santé, de pensions, de qualité de logement, d’espaces verts par habitant… », ajoute-t-il. Ce « système profondément inhumain » ne priorise pas la qualité de vie. Voici un échange sur les orientations de la politique du gouvernement chilien, et la mise en doute sur sa qualité morale à critiquer le Venezuela.

Monsieur le Député, la critique du Président Sebastián Piñera à l’égard du gouvernement constitutionnel de Nicolás Maduro au Venezuela, dans le contexte de l’attaque du groupe de Lima et de l’OEA contre la révolution bolivarienne, est notoire. Nous aimerions passer en revue certains aspects dans votre propre pays pour vérifier la cohérence de l’attitude du gouvernement chilien.

La position du Président Piñera est une position d’incohérence qui frise le surréalisme politique. Le Chili doit être le seul pays au monde qui, 29 ans après la fin de la dictature continue à disposer d’une Constitution issue de la dictature, élaborée par un petit groupe d’hommes d’extrême droite et sans débat aucun, « votée » sans listes électorales, dans le but de pérenniser un système profondément antidémocratique. À l’exception de quelques retouches mineures, c’est toujours la même Constitution qui a maintenu le dictateur Augusto Pinochet au pouvoir. Pendant près de 20 ans, nous avons eu des sénateurs pointés du doigt et un système électoral totalement truqué. Et c’est partant de là que nous voulons donner des leçons de démocratie ?

Le Chili, tout en se vantant internationalement de sa prétendue réussite économique, a l’une des pires répartitions de revenus de la planète, avec un salaire minimum honteux qui ne suffit pas à la subsistance du million de travailleurs qui le perçoivent. Et il prétend donner des leçons sur les droits sociaux en partant de là ? Le système de retraite chilien, également créé sous la dictature et maintenu par le pouvoir entrepreneurial sur le monde politique, fournit des pensions misérables, proches du 25% du salaire perçu au moment de la retraite. C’est une véritable violation des droits humains envers les personnes âgées. En même temps, la santé et l’éducation sont des entreprises et non des droits, définis par le président lui-même comme des biens de consommation. Le Chili est le seul pays au monde où l’eau est 100% privée. Les ressources de la pêche ont été livrées à perpétuité par le premier gouvernement de Piñera à 7 familles, à partir d’une loi reconnue publiquement comme corrompue, approuvée sur la base de pots de vin octroyés aux ministres et parlementaires. Le cuivre, le lithium, les forêts, l’énergie, tout, absolument tout, a été dénationalisé et confié à des multinationales qui, bien sûr, parlent en bien de notre pays…

La police, les Carabineros du Chili, fait l’objet d’une enquête pour le plus grand vol qualifié de l’histoire de notre pays. Et pendant ce temps, ces mêmes carabineros continuent d’assassiner les Mapuches.

C’est depuis ce pays qu’on prétend donner des leçons sur la démocratie, la justice, les droits humains, l’égalité sociale ? C’est honteux de le suggérer.

Le Venezuela est qualifié de « dictature » et son gouvernement de répressif. C’est particulièrement délicat dans un pays comme le Chili qui a subi un coup d’État virulent contre un président élu par le peuple et une dictature militaire sanglante pendant 17 ans. Parlez-nous de la position du présent gouvernement concernant cette période néfaste et de l’état actuel de la démocratie au Chili.

Malheureusement, nous sommes confrontés à une « renaissance » de la valeur de la dictature et de Pinochet. Sans aller plus loin, aujourd’hui (13 février) l’un des principaux sénateurs du gouvernement s’est déclaré Piñeriste-Pinochetiste. Une tentative de négationnisme de ce que furent les violations des droits humains pendant la dictature est en cours. Piñera prétendait installer comme ministre de la Culture un négationniste déclaré. Il ne faut pas oublier qu’en outre, pour son élection, Piñera a été soutenu, avec sa reconnaissance personnelle, par le « Bolsonaro » chilien, José Antonio Kast, un néo- fasciste populaire qui a le support croissant des parlementaires du gouvernement. Au Chili, selon tous les rapports internationaux, la torture continue, les Mapuches et les leaders sociaux et écologistes sont assassinés. Et le voile de l’impunité a fait en sorte qu’aucun des responsables ne se retrouve en prison. Et ceux qui ont été condamnés pour violation des droits humains, bénéficient d’installations luxueuses dans la prison 5 étoiles de Punta Peuco. C’est très regrettable de le dire, mais au cours de l’année dernière, nous avons vu un gouvernement qui vire par la force vers une droite dure.

Le gouvernement chilien dénonce souvent les violations présumées des droits humains au Venezuela. Nous avons assisté récemment au meurtre de sang-froid de Camilo Catrillanca – l’une des nombreuses victimes – et, malheureusement, il est souvent fait référence à la discrimination contre le peuple mapuche, à la répression et à la militarisation dans leur territoire ancestral. Pensez-vous que l’État chilien, et en particulier le gouvernement Piñera, respecte et défend énergiquement les droits humains ?

Au cours des dernières années, non seulement au sein de ce gouvernement, mais aussi dans ceux de l’ancienne Concertación [N.d.T. Coalition de partis politiques chiliens du centre et de la gauche, qui a gouverné entre 1990 et 2010], les droits humains ont été violés à maintes reprises, comme la Commission interaméricaine des droits humains et d’autres organisations internationales des droits humains l’ont exprimé à maintes reprises. Les Mapuches ont été assassinés de sang-froid. Des enfants mapuches ont même été attaqués avec des bombes lacrymogènes dans leurs écoles et abattus à bout portant. Et rien n’est arrivé aux criminels, toujours des Carabineros membres de la police ; ils sont tout au plus condamnés à des peines symboliques absurdes. De même, des centaines d’enfants et d’adolescents en difficulté sont morts au cours des 12 dernières années alors qu’ils étaient pris en charge par l’Etat au Sename (Service national pour les mineurs). Et dernièrement, nous avons été témoins d’attaques répétées contre différents lieux de mémoire correspondant aux endroits où la dictature a torturé et assassiné, et le gouvernement laisse faire et regarde ailleurs. Oui, nous pouvons dire avec insistance, bien qu’avec douleur, que les droits humains sont violés au Chili.

Un autre aspect qui est souvent critiqué comme l’un des problèmes majeurs du Venezuela est la corruption dans les rangs du gouvernement. Parlez-nous de l’éthique politique gouvernante au Chili.

La meilleure façon de répondre à cette question est de donner quelques exemples que tout le Chili connaît en détail :

La loi sur la pêche, promulguée par Piñera dans son premier gouvernement, est considérée comme un exemple presque parfait de ce que sont la corruption et les pots- de- vin. Des dizaines de députés et de sénateurs corrompus, de ministres et de sous-secrétaires qui ont reçu des millions de dollars, complètent des paragraphes de la loi rédigés par les grandes sociétés de pêche et envoyés par la poste au gouvernement. Tout ce qui précède est prouvé par la justice. Résultat ? La loi est toujours en vigueur sous prétexte qu’au Chili, une loi ne peut être annulée.

SQM, le plus grand producteur mondial de lithium, a été offert par Pinochet à son gendre, Julio Ponce Lerou. Au cours de ces dix dernières années, il s’est consacré à acheter les parlementaires de tous les partis politiques du duopole [N.d.T. Se dit d’un marché où deux vendeurs se partagent toute la production]. Tous les cas sont documentés, les hommes d’affaires ont avoué et les parlementaires ont reconnu avoir reçu des versements. Résultat ? Tous sont parvenus à des « accords » avec la justice et aucun d’entre eux n’a été condamné.

Il y a seulement deux jours a été révélé comment Piñera, dans sa première période, a pris des dispositions (réussies) pour obtenir une plage privée devant l’une de ses nombreuses maisons près des lacs du sud du Chili. C’est un petit échantillon de ce qui se révèle chaque jour dans notre pays : que la corruption et surtout l’abus de pouvoir se sont installés dans la politique chilienne.

La principale motivation des gouvernements des États-Unis et de l’Europe, qui promeuvent et soutiennent la tentative de coup d’Etat contre le gouvernement de Nicolas Maduro, est l’énorme richesse en ressources naturelles du Venezuela, aujourd’hui gérées par l’État. Le Chili est également un pays riche dans ce domaine. Dites-nous à qui profitent les ressources naturelles de votre pays.

Au Chili, les ressources naturelles ont depuis longtemps cessé d’appartenir aux Chiliens. Le cuivre, autrefois nationalisé par Allende avec le soutien unanime du Congrès national appartient aujourd’hui à 80% aux multinationales. Le lithium, une richesse stratégique, à 2 groupes économiques ; les ressources de la pêche données à 7 familles ; l’eau privatisée dans un contexte mondial unique ; l’énergie entièrement gérée par des groupes multinationaux. Et à part ça, les pensions sont gérées par quatre groupes étrangers. Le pays tout entier est entre des mains privées.

La politique étrangère du Chili ne semble pas avoir de soutien propre et s’aligne automatiquement sur les desseins des États- Unis, quelle en est la raison, selon vous ?

Il y a une photo honteuse qui a circulé sur les réseaux sociaux il y a quelque temps. Au cours de sa visite aux États-Unis, lorsqu’il a rencontré le président Trump, le président Piñera lui a montré un drapeau nord-américain qui contenait à l’intérieur un petit drapeau chilien. Voir l’image reproduite dans le monde entier fut une honte nationale, mais en même temps une preuve à quel point ce gouvernement, sans aucune dignité, s’aligne avec le gouvernement et les politiques interventionnistes des États-Unis. Il en va de même lorsqu’il s’agit de signer des traités internationaux, dans lesquels le Chili a accepté des conditions absolument défavorables aux petites et moyennes entreprises nationales. Derrière cette attitude servile, il y a clairement des intérêts économiques en jeu. La droite politique et commerciale chilienne est profondément liée aux intérêts nord-américains et le président lui-même fait partie de ce lien.

Pensez-vous que les attaques permanentes des gouvernements de droite contre le Venezuela sont un moyen de détourner l’attention des problèmes qui touchent leur pays ? En plus de ce qui a déjà été dit, qu’est-ce qui devrait être changé au Chili ?

Le Chili doit passer de la démocratie « formelle » actuelle à une véritable démocratie, avec une participation sociale effective. Pour cela, la première chose à faire est de nous doter d’une nouvelle Constitution générée par une Assemblée Constituante. D’autre part, nous devons progresser plus rapidement vers un État qui garantisse les droits sociaux fondamentaux. Récupérer nos ressources stratégiques est une autre tâche urgente. Au niveau international, nous affilier de manière constructive à l’Amérique latine, en contribuant au renforcement des droits humains et de la démocratie dans la région.

Le Chili doit cesser de prétendre être ce qu’il n’est pas. Il doit cesser de donner des « leçons » à d’autres pays et se concentrer sur la résolution des multiples et énormes problèmes sociaux que nous avons ici.

 

Article publié dans la Revista América Latina en Movimiento Por el patio trasero 19/02/2019

 

Traduit de l’espagnol par Ginette Baudelet

Catégories: Amérique du Sud, Droits humains, Interviews
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