Tomas Hirsch, vers une société moins violente

27.07.2018 - Santiago du Chili - Pía Figueroa

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Tomas Hirsch, vers une société moins violente
Images de Domenico Musella

Nous avons interviewé Tomás Hirsch, député humaniste du Frente Amplio, pour lui demander son avis sur le nouveau projet de loi récemment présenté au Congrès, qui sanctionne l’incitation à la violence, à la haine et au négationnisme.

Pressenza : Qui l’a présenté le projet de loi ?

Tomás Hirsch : Les sept parlementaires de l’opposition de la Commission des Droits humains, plus les trois parlementaires qui participons à la Commission de la Constitution, de la Législation et de la Justice. Le projet devra passer par les deux commissions, de sorte qu’il a de bonnes chances de faire son chemin rapidement.

Pressenza : Qu’est-ce que vous cherchez avec ça ?

T.H. : Construire une société moins violente. C’est l’idée fondamentale : Comment évoluer vers une société moins violente, ou autrement dit, Nonviolente ? Il existe actuellement de nombreuses lois qui punissent la violence elle-même, la violence physique, la violence religieuse, la violence raciale, la violence raciale, la violence culturelle. Presque tout le Code pénal punit les actes de violence. Mais il y a une forme de violence qui consiste à inciter d’autres personnes à commettre des actes violents. Et cela n’est pas sanctionné au Chili.

Lorsque, par exemple, quelqu’un appelle pour battre des immigrés ou attaquer les Mapuches. L’incitation consiste en des déclarations, des mots ou des actions qui motivent les autres à agir violemment. C’est ce que cette loi vise à sanctionner. Il s’agit de quelque chose que nous, les humanistes, avons toujours dit, quand nous avons maintenu que nous acceptons tout le monde sauf ceux qui incitent à la violence, qui font une apologie de la violence, qui la valident. L’une des façons les plus actives de la valider est de motiver les autres à agir violemment. C’est de l’incitation.

Dans d’autres cas, c’est ce que nous appelons les auteurs intellectuels. Il y a des auteurs intellectuels de crimes contre l’humanité, par exemple. Celui qui planifie l’action. Hitler n’a probablement tué personne et n’a jamais allumé le gaz dans les camps de concentration. Et ici Gordon a dit qu’il n’a même pas tué un petit oiseau. Oui, mais ils ont planifié et ordonné des actions qui ont mené à un génocide ou à des crimes contre l’humanité.

C’est-à-dire, la responsabilité intellectuelle, cela est bien typifié. Mais pour ce qui est de la violence quotidienne, non. Ainsi, l’incitation à la violence et à la haine sont pénalisées avec ce projet de loi. Parce que la violence s’exerce aussi par l’incitation à autrui.

Et le projet intègre également un élément que nous avons considéré comme fondamental, à savoir la sanction du négationnisme. Il s’agit de nier, d’ignorer ou de déformer des faits historiques qui sont déjà prouvés de façon fiable.

Par exemple, les violations des droits humains au Chili, ils sont légalement prouvées par les rapports Rettig et Valech. C’est donc un fait réel que les droits humains ont été violés ici. Quiconque le nie, comme nous l’avons vu récemment dans le cas même d’un parlementaire, serait puni par cette loi.

En Allemagne, le pays qui a initié les projets qui sanctionnent le négationnisme, par rapport au nazisme, on ne peut pas dire que le génocide ou l’holocauste n’existait pas. Il y a des faits historiques qui le confirment.

Ce sont des délits historiques. Au Chili, il y a le cas des crimes contre l’humanité commis pendant la dictature et aussi l’extermination des peuples autochtones, des Mapuches et autres.

Pressenza : Il peut y avoir un changement culturel majeur en supposant que le négationnisme est un délit. Tu as cité des documents qui ont une validité juridique et historique, reconnus au niveau national en matière de droits humains, comme le Rapport de la Commission Valech et les deux Rapports de la Commission Rettig. Mais quel document similaire pourrait-on avoir dans le cas des peuples autochtones et spécifiquement les Mapuches ? Y a-t-il une histoire « officielle » que l’on peut consulter ou y a-t-il des versions historiques ?

T.H. : Il y a des documents qui ont été signés vers 1870, appelés les Parlements. Ce sont ces parlements qui ont déclaré la paix avec les peuples autochtones, dont l’un des plus importants est le Parlement de Quilín. Quelques 200 loncos (NDT. Chefs des communautés Mapuches) et autorités mapuches ont participé à ce Parlement, tandis que de l’autre côté se trouvaient les autorités chiliennes et ce Parlement a été signé, avec lui la paix a été convenue.

Ensuite, ce Parlement est trahi et le massacre du peuple mapuche commence, ce qui est entièrement documenté. Il est très clair où se sont déroulés ces massacres, combien ils ont tué, etc… ce sont des données officielles. Donc je ne sais pas si dans ce cas on peut parler de négationnisme ou non, mais ces événements se sont produits et à partir de là on parle de Pacification de l’Araucanie.

La Pacification a à voir avec les Parlements, mais elle s’est transformée en massacre et, par cette procédure, ils ont pris des centaines de milliers d’hectares aux communautés mapuches.

Donc le négationnisme commence par ne pas reconnaître qu’il s’agissait de pacifier l’Araucanie, le nom lui-même l’indique. Mais cette Pacification était en fait une guerre d’extermination et il y a beaucoup de documents à ce sujet.

Pressenza : Toutes les perspectives qui s’ouvrent sont très intéressantes. Par exemple, cette année, le Musée de la Mémoire et des Droits humains mène un programme très complet sur les droits indigènes et la mémoire indigène.

T.H. : Eh bien, le rôle des Musées de la Mémoire dans le monde est très intéressant. L’idée de ces musées est née en Allemagne après l’Holocauste et devient une nécessité pour différents peuples et cultures.

Il y a des Musées de la mémoire – avec des noms différents – sur l’Holocauste, mais aussi sur de nombreuses dictatures qui ont existé dans le monde. Aux États-Unis, il y a eu beaucoup de controverse au sujet du génocide des tribus autochtones nord-américaines. Les Musées de la Mémoire, d’une certaine manière, sont dans ce champ du rejet du négationnisme.

Si vous avez un Musée de la Mémoire, vous pouvez le voir. Et si vous le rendez visible, eh bien, c’est déjà assez difficile à nier.

Et il y en a sur un large éventail de sujets. L’année dernière, j’étais au musée qui a été installé à New York sur le Ground Zero, où se trouvaient les tours jumelles. Peu importe ce que vous ressentez au sujet du 11 septembre, ce musée new-yorkais est très impressionnant. Il y a des dizaines de milliers d’objets et vous ne pouvez pas nier que cela s’est produit.

Au contraire, en Turquie, par exemple, il est interdit de parler du peuple kurde, il est interdit de le mentionner. Il y a eu un génocide contre le peuple kurde. Il n’y a pas de musée de la mémoire, et encore moins une loi contre le négationnisme.

Pressenza : En d’autres termes, cette troisième partie de ce projet de loi qui sanctionne l’incitation à la violence, à la haine et au négationnisme : cette troisième partie concernant le négationnisme, si le projet de loi le sanctionne, cela ouvre la voie à une culture qui arrête l’invisibilité, qui éclaire des faits qui ont été niés jusqu’à présent.

T.H. : Imagine-toi que jusqu’à il y a quelques mois au Chili, l’Église catholique niait qu’il y avait des abus sexuels à l’intérieur de cette organisation. Ce que le bureau du procureur général a découvert, ce sont des faits qui ont toujours été niés, plus de 130 cas d’agresseurs religieux. A l’avenir ces faits pourraient être niés ou déformés. Une telle loi empêcherait le négationnisme de cette situation, qui est déjà une situation structurelle de l’Église catholique, en l’occurrence. Alors vous pouvez, par cette loi, dénoncer un cardinal ou un archevêque qui dans le futur pourrait dire « regardez, cela n’a pas eu lieu », pour nier des faits qui ont été juridiquement prouvés.

Je trouve les trois parties très intéressantes. Le négationnisme est une nouveauté. Mais il est également très intéressant de punir l’incitation à la haine et à la violence. D’une part, nous, les humanistes, nous promouvons la liberté d’expression, donc deux principes sont en jeu ici. Nous disons qu’il faut qu’il y ait liberté d’expression. Mais quelle est la limite de ce droit ?

L’une des choses que j’ai apprises en travaillant sur ce projet est que « inciter » est un verbe qui implique une action envers quelqu’un d’autre. Si je vous incite, je suis en train de vous motiver, en générant une action que vous allez réaliser.

Le fond du problème est la fameuse question de savoir jusqu’où va ma liberté. Nous, les humanistes, nous avons un principe qui dit « traitez les autres comme vous aimeriez être traité », mais nous avons aussi un principe qui dit : « Tant que vous ne faites pas de mal aux autres, faites ce que vous voulez avec liberté ».

Je peux donner une opinion, mais cette loi ne m’empêche pas de le faire. Mais je n’incite pas à la haine quand je donne une opinion personnelle. Je peux exprimer mon opinion tant qu’elle ne motive pas les autres à la violence ou à la haine. C’est différent quand je commence à exprimer mon opinion publiquement, à travers les médias, sur la voie publique, etc… cherchant à motiver les autres.

Je trouve très intéressante la justification de la présentation d’un tel projet. Nous sommes tous d’accord pour dire que nous vivons dans une société profondément violente et que cette violence est pratiquée de nombreuses façons, tout en la validant. La violence économique, par exemple, est pleinement validée. Mais il en va de même pour de nombreuses autres formes de violence, tant sociales qu’individuelles, et comment progresser intégralement vers la création d’une culture de la non-violence ?

Je crois qu’une loi ne suffit pas ; en aucun cas, il faudrait beaucoup de choses. Une transformation personnelle est très nécessaire, de même qu’une transformation sociale. Je crois qu’il est essentiel de construire de nouveaux liens humains, de nouveaux systèmes de relations, une transformation culturelle, le renforcement des liens sociaux. Je n’ai aucun doute que cela renverse la violence. Connaître l’autre, établir une relation avec l’autre. Sortir de la méfiance individualiste, entrer en relation avec les autres. Ce que ce projet cherche, au-delà de la sanction, c’est de modifier le regard, de valoriser la Nonviolence, la coexistence, d’arrêter l’invisibilité et de commencer à assumer collectivement notre histoire.

Catégories: Amérique du Sud, Interviews, Nonviolence, Politique
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