Piero Giorgi : Empathie, solidarité, coopération, nonviolence, spiritualité et respect de la nature pourraient nous unir

11.04.2018 - Madrid, Espagne - European Humanist Forum 2018

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Piero Giorgi : Empathie, solidarité, coopération, nonviolence, spiritualité et respect de la nature pourraient nous unir

À l’approche du Forum Humaniste Européen, nous profitons de l’occasion pour interviewer nos conférenciers sur les idées qui sous-tendent le Forum.

Piero P. Giorgi est un neuroscientifique italien dont l’enseignement l’a conduit de Bologne au Royaume-Uni, en Suisse puis à l’Université du Queensland à Brisbane en Australie, où il a créé un programme de Master en Études de la Paix avant de prendre sa retraite en 2004.

Forum Humaniste Européen, FHE2018 : Piero, qu’est-ce qui a suscité votre intérêt pour la paix et la nonviolence ?

PG : En 1986, lors d’une marche pour la paix le dimanche des Rameaux, j’ai découvert que la paix devait être étudiée et pas seulement clamée dans les rues. Ensuite, j’ai pensé à utiliser mes connaissances sur le cerveau humain et le comportement pour enquêter sur l’origine de la violence. Trente ans plus tard et de nombreuses publications, je peux présenter avec confiance la nouvelle hypothèse d’une nature humaine non-violente (rien à voir avec J. J. Rousseau) soutenue par six éléments de preuves scientifiques et pluridisciplinaires. Le terme « nature humaine » fait référence à notre évolution bioculturelle (pas seulement à la biologie) [1].

FHE2018 : Il y en a beaucoup qui voient l’être humain d’une manière « darwinienne », comme un produit de la survie du plus fort. Pour certains, les êtres humains sont « naturellement » violents. Qu’en pensez-vous ?

PG : En tant que brève introduction, il faut savoir que a) les termes « évolution » et « survie du plus apte » (les deux termes ne sont pas corrects) n’ont jamais été utilisés par Charles Darwin, mais par Herbert Spencer (quelqu’un qui n’était pas scientifique, mais presque un charlatan), et que b) la transmutation des espèces a d’abord été proposée par Jean B. de Lamarck (1809), alors que Darwin a proposé « seulement » la sélection naturelle (1859) comme mécanisme pour expliquer la transmutation des espèces.

Pourquoi les médias et l’éducation scolaire ne mentionnent-ils que Darwin en se référant à « l’évolution », et pas Lamarck ou les auteurs modernes (Julian Huxley, George G. Simpson, Francisco J. Ayala, etc.) qui ont donné une présentation correcte et une mise à jour de cette importante théorie de la biologie ?

Pourquoi est-il fait référence à la terminologie erronée de H. Spencer comme aux mots de Darwin, et pourquoi cela s’est-il si bien répandu dans le public ? Malheureusement, la science n’est pas exempte d’influences politiques.

De plus, l’idée fausse selon laquelle les êtres humains sont « naturellement » violents, ce qui a déjà été refusé il y a des décennies, continue à être soutenue par les gouvernements (qui aiment être exonérés des changements sociaux radicaux nécessaires pour prévenir la violence), par les couches supérieures de la société (qui se sentent « naturellement » prêtes à dominer les affaires humaines), et aussi par les couches moyennes (qui sont perturbées par la perspective d’avoir à changer leur style de vie et leur attitude conservatrice).

Cependant, un nombre de plus en plus croissant de scientifiques (en particulier les neuroscientifiques et les anthropologues) fournissent maintenant des preuves solides pour soutenir la nouvelle idée selon laquelle notre espèce, Homo Sapiens, est naturellement non-violente (en termes d’évolution bioculturelle et non génétique), et que la violence est apparue récemment (il y a 5-6.000 ans) à travers un processus culturel « rapide » (voir le lien mentionné ci-dessus). Cette tragédie humaine s’est produite après l’invention de la production alimentaire et l’apparition conséquente de grands établissements humains stratifiés, dans lesquels nous avons progressivement perdu notre humanité par l’introduction de la violence structurelle, de la violence directe et de la guerre.

Maintenant que nous savons qui nous sommes (notre nature humaine est non-violente), nous pouvons commencer à éliminer les niveaux élevés de violence perpétrés contre les êtres humains et le milieu environnant.

FHE2018 : Est-ce que vous prendrez la parole dans le groupe de travail sur l’éducation Humaniste et Nonviolente ? Pouvez-vous nous parler de certains des principaux thèmes que vous jugez importants à développer dans ce domaine ?

PG : L’éducation peut agir de plusieurs façons, pas seulement dans la formation scolaire formelle.

« L’éducation » la plus efficace pourrait fonctionner de façon non verbale pendant les cinq premières années de la vie : les relations entre les mères et leurs bébés sont complètement différentes des relations actuelles, et les modèles sociaux offerts aux jeunes enfants (qui sont naturellement conçus pour imiter) très différents de ceux actuels. Au cours de ces premières années de la vie, nous avons la possibilité de créer des êtres humains (non-violents), mais ce n’est pas ce que nous faisons.

Au cours d’une autre période importante de la vie, entre cinq et quinze ans, nous pourrions utiliser l’éducation scolaire formelle pour préparer des citoyens efficients, c’est-à-dire des jeunes créatifs et socialisés, mais nous préférons préparer des élèves obéissants et de futurs consommateurs conservateurs. Dans ce cas, conservateur signifie structurellement violent.

Les adolescents maintiennent encore certaines formes d’idéalisme (curieusement, très démoralisées), qui peuvent prendre des directions destructrices ou constructives. Une fois encore, les modèles sociaux constructifs pourraient influencer le choix en question, mais ceux-ci sont rares et ignorés par les médias.

Les jeunes adultes sont généralement trop occupés à entrer dans le jeu compétitif du consumérisme pour essayer un style de vie non conventionnel comme la nonviolence. Les cas de conversions sont trop rares pour répondre à l’urgence actuelle de lutte contre la violence (nous sommes une espèce en danger d’extinction rapide).

La vieillesse pourrait réserver des surprises de sagesse tardive, mais trop tard pour jouer un rôle efficace.

FHE2018 : L’idée du Forum est de rassembler des personnes de différents domaines et de découvrir « ce qui nous unit ». Pour vous, pourquoi est-ce important que ce Forum ait lieu et, à votre avis, qu’est-ce qui nous unit ?

PG : En tant que scientifique professionnel étudiant la nature humaine, j’ai toujours cherché des traits communs entre les êtres humains. Les philosophes, sociologues et anthropologues classiques se sont concentrés, au contraire, sur les diversités des 6-7 000 cultures humaines existant sur Terre et sont arrivés à la conclusion que cette diversité rend impossible la définition de la nature humaine. Au lieu de ça, j’ai suivi les idées modernes des biologistes évolutionnistes et j’ai découvert plusieurs preuves évidentes selon lesquelles l’Homo sapiens du paléolithique, il y a au moins 50 000 ans ou même avant n’était pas violent.

Curieusement, tous les chasseurs-cueilleurs nomades contemporains (de quelque 20 cultures) sont également non-violents. Ces deux types de modèles lointains représentent les véritables êtres humains et peuvent servir à définir la nature humaine (attention, J.J. Rousseau n’a rien à voir avec cela).

C’est ce qui pourrait nous unir : l’empathie, la solidarité, la coopération, la nonviolence, la spiritualité (pas la religion) et le respect de la nature. Mais peu à peu nous avons perdu ces caractéristiques humaines et adopté la violence sur le plan culturel en éduquant très efficacement les enfants à devenir violents, parce que cela favorise la minorité qui conduit les sociétés stratifiées modernes.

 

[1] Pour un résumé voir sur www.pierogiorgi.org/detailed-academic-cv-and-publications/peace-studies/

 

Traduit de l’espagnol par Ginette Baudelet

Catégories: Education, Europe, Interviews
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