Les migrations : donner une réponse humaniste et universaliste

18.04.2018 - Rédaction France

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Les migrations : donner une réponse humaniste et universaliste
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Par Denis Dégé

Le thème des migrations et de l’interculturalité est au centre du l’actualité car l’Assemblée nationale française examine cette semaine [NDE. 16-20 avril 2018] le projet de loi « asile-immigration » qui durcit la répression des migrants. 

Les migrations ont toujours existé. On doit d’abord comprendre, reconnaître en nous-même et dénoncer l’emplacement mental des exploiteurs, des racistes et des “libéraux” qui est basé sur une vision “naturelle” de l’être humain justifiant son exploitation et les violences, en général. Parallèlement, nous devons encourager la formation de fronts d’actions qui valorisent la diversité et en particulier les aspects humanistes. Agir pour la reconnaissance de Tous, c’est connaître notre propre humanité !

 

 Situation actuelle

Aujourd’hui, différentes cultures cohabitent quotidiennement, se rapprochent et s’influencent mutuellement, comme cela ne s’était jamais produit auparavant. La mondialisation des moyens de communication, les guerres et l’occupation de territoire, le pillage des ressources, mais également l’instauration de grandes différences de conditions de vie et de survie entre diverses parties du monde ont produit des mouvements migratoires qui pour certains sont un problème, pour d’autres une chance et une possibilité d’ouverture. En tous cas, c’est un phénomène présent depuis toujours dans l’histoire, durant laquelle rarement un peuple a vécu isolé.

Pour comprendre ce qui arrive, il est important de faire la distinction entre ce processus de mondialisation croissant et la globalisation. La globalisation n’est pas autre chose que le comportement traditionnel impulsé par les empires. C’est la loi des systèmes fermés : les empires s’installent, se développent et font graviter autour d’eux d’autres peuples en essayant d’imposer leur langue, leurs coutumes, leurs vêtements, leur alimentation et tous leurs codes. Ces noyaux de pouvoir se concentrent et finissent dans l’arbitraire, la violence et le chaos. La mondialisation, elle, est un phénomène historique inéluctable, car se connecter, être curieux et apprendre sans limite est une intention humaine. L’être humain a besoin d’être conscient de l’autre, même s’il vit à des milliers de kilomètres. Il ne peut pas accepter les idées réductrices, les frontières et les murs qui empêchent son développement.

Si l’on veut voir le thème des migrations en processus, et les réactions qu’elles suscitent actuellement, il est nécessaire tout d’abord de comprendre de quelle histoire et “emplacement mental” cela provient. Nos comportements sont basés sur nos croyances, celles-ci sont imposées par la morale, la culture ou l’éducation que nous avons reçues. Ces valeurs ont été véhiculées par des centres impériaux, qui cherchaient d’abord le profit en se maintenant au pouvoir. À travers leurs outils de propagande (religions, partis politiques ou médias), ils ont instauré une vision naturaliste de l’être humain. Celle-ci leur permet de justifier “les lois du marché”, l’exploitation et la violence. Elle correspond au processus qui va de l’esclavage, en passant par le colonialisme et les théories économiques “libérales” en vogue aujourd’hui.

Parallèlement, l’être humain, dont le dessein est toujours de se libérer de la douleur et de la souffrance, cherche à échapper de ce déterminisme. La conscience de l’être humain est active, elle n’est pas une simple réaction ou passivité face aux conditions imposées. La conscience s’oppose aux conditions qui la font souffrir et prépare une situation future différente de celle qui est vécue actuellement[1]. Contrairement à ce qu’affirment les théories du marché et de la finance, l’être humain n’est pas corvéable à merci et n’est pas un animal. L’humain est un phénomène historico-social et non naturel, sa conscience est transformatrice du monde, elle est imprévisible et peut produire des événements inattendus[2]. L’Humain se projette et trouve les moyens pour vivre dans de meilleures conditions, à travers un lent processus fait d’avancée et de recul, mais toujours évolutif.

Considérer l’être humain comme primate donne lieu à différentes formes d’exploitation, de violences, et de discrimination dont sont victimes les migrants et les peuples non-occidentaux. Si nous adoptons une autre vision de nous-même et des autres, nous posons de bonnes conditions pour construire un lien de fraternité, de solidarité, et une nouvelle organisation humaine.

Histoire des migrations

Les études actuelles confirment que de grands mouvements migratoires existent depuis la préhistoire. L’examen de l’ADN et les isotopes montrent que chaque individu résulte de migrations successives. Presque tous les Européens présentent des gènes originaires du Moyen-Orient. Seuls quelques peuples ayant vécu en des lieux isolés de la planète ont une origine ancienne.

Depuis la naissance de l’humanité, les populations étaient mobiles, même si les moyens de transports étaient peu développés. Bien sûr, l’immigration de grands contingents va augmenter et devenir permanente, avec la traite des noirs, la révolution industrielle et sa conséquence le colonialisme, avec la baisse de la natalité en occident et la nécessité de main d’œuvre pour les usines et pour les tâches ingrates. La colonisation va marquer un tournant dans l’histoire de l’immigration.

En France par exemple “l’État de droit n’est pas un article d’exportation dans l’Empire. C’est un arbitraire colonial qui a présidé à la circulation des hommes. Celle-ci était soumise à la volonté de la seule métropole, et plus précisément de l’administration, car la réglementation était assurée par des arrêtés et des décrets, non par des textes de loi, ce qui court-circuitait le contrôle parlementaire. C’est le pouvoir colonial qui a imposé le recrutement de centaines de milliers d’hommes, travailleurs et soldats, entre 1914 et 1918, puis renvoyé manu militari ceux qui, après la victoire, étaient devenus indésirables. Il a puisé et refoulé les travailleurs en fonction de la conjoncture économique. La libre circulation entre l’Algérie et la France n’a été établie qu’en 1946, au moment où l’édifice craquait. C’est une gestion coloniale des hommes qui a transposé en France même les méthodes de l’administration indigène, avec la création d’organismes ad hoc depuis les années vingt. Encartée, fichée, surveillée par des services spécialisés, cette population est soumise à une surveillance étroite, beaucoup plus serrée et toute-puissante que celle des étrangers provenant d’Europe dans la même période.” [3]

Les centres impériaux posent depuis très longtemps les autres civilisations, en particulier les musulmans, comme des “résistants” incapables de s’assimiler à leurs valeurs. Pourtant, si l’intention des responsables politiques occidentaux était l’intégration des populations appelées à faire tourner les usines, ils auraient donné de l’importance à la formation, à l’éducation de la main d’œuvre et de leurs familles. Ce qui est mis en valeur par l’État, ce n’est pas la “liberté, l’égalité et la fraternité”, c’est la valeur centrale de l’argent, de la compétition et de la chosification de chaque être humain, considéré objet manipulable en fonction des besoins économiques.

 L’origine des migrations actuelles

Les migrants fuient la guerre, la corruption et les régimes totalitaires présents dans leur pays. Ils fuient la violence économique : la misère, le chômage, le pillage des ressources, le manque d’espoir, la violence et les frustrations qui génèrent le terrorisme. Ils partent parce qu’ils ne peuvent fonder une famille ou quitter leurs parents faute d’argent. Ils partent, non pas de gaîté de cœur, car ils ne verront plus leurs familles et leurs amis…

La responsabilité des Puissances étrangères dans les conflits en Afrique est plus qu’évidente. Cela s’explique par le fait qu’elles sont les principales destinataires des ressources pillées, mais aussi les principales fournisseuses d’armes aux belligérants. Si elles ne participent pas elles-mêmes à ce commerce, ce sont des groupes qui jouissent de leur protection qui se livrent à de tels pillages. Parfois, sous couvert d’accord de coopération militaire et de défense, ces puissances étrangères volent au secours d’un dirigeant africain faisant face à une rébellion, et de ce fait, en profitent pour signer des contrats d’exploitation de ressources à des prix très bas pour “faire payer la facture de leur intervention” [4].

Nous savons déjà, qu’avec la globalisation financière, les conflits et les guerres seront nombreux. De plus, cette culture antihumaniste, ne donnera aucune réponse au problème du changement climatique, et les ressources vitales comme l’eau ou l’énergie seront privatisées. L’avidité des extrémistes financiers conduira à de nouvelles migrations massives, pour cause de déséquilibre écologique et désordres psychosociaux. Il n’est même pas impossible que des régions jadis prospères soit marginalisées, comme ce fut le cas souvent dans l’histoire. Cela donnerait lieu à une sorte de “renversement migratoire”, comme le décrit avec humour le film “Africa paradis” de Sylvestre Amoussou[5].

L’acte de désobéissance : aider les migrants

Depuis quelques années, l’acte de solidarité tend à être criminalisé et les méthodes d’extrême droite sont incorporées dans l’arsenal répressif des “sociaux-démocrates”.

Aujourd’hui, il est nécessaire de créer des communautés dans lesquelles on recueille les idées, les croyances et les attitudes humanistes de chaque culture qui, au-delà de toute différence, existent au cœur des différents peuples et individus. On ne peut plus être manipulé, en croyant naïvement les formateurs d’opinion qui exhortent les gens à supporter la situation actuelle comme s’il s’agissait d’une crise insignifiante et passagère. Dans toute action de solidarité, on peut aider à prendre conscience des origines et des croyances qui nous conduisent au désastre actuel.

Il est nécessaire de promouvoir la relation entre les peuples par l’organisation de rencontres et d’enceintes d’échange entre des personnes de différentes cultures, non seulement dans l’intention qu’elles se découvrent mutuellement, qu’elles reconnaissent les inquiétudes et aspirations des unes et des autres, mais aussi pour que cet échange donne lieu à un dialogue véritable orienté vers la recherche de points communs présents dans le cœur de tout un chacun. On veillera à créer des communautés multiples par leurs origines, pour contrecarrer l’intention du système de marginaliser et isoler la lutte d’une catégorie de la population pour ensuite la prendre pour cible.

Il est nécessaire de dénoncer et de lutter quotidiennement contre toute forme de discrimination manifeste ou larvée, au travers de campagnes qui incitent à la pleine application des droits humains, pour la libre circulation des êtres humains sur la planète et pour que chacun ait la possibilité de choisir le lieu et les conditions dans lesquelles il veut vivre, pour améliorer le présent en construisant un futur commun.

Enfin, nous pourrions créer ou obtenir des espaces dans les médias afin de sensibiliser sur les problématiques de l’immigration et de la vie dans des sociétés ouvertes et multiples. Ces moyens de diffusion devraient mettre en avant l’attitude particulière universelle qui caractérise les moments humanistes, ainsi que les facteurs qui ont fait disparaître ces caractéristiques[6] dans leur histoire. Nous pourrions informer sur les conditions qui seraient aujourd’hui nécessaires pour que ces moments s’expriment à nouveau et qu’ils soient perfectionnés. Nous pourrions dénoncer les attitudes antihumanistes des individus et des sociétés qui se manifestent par la discrimination et la violence.

La Nation Humaine Universelle

En fin de compte, il est peu probable qu’un système impérial, concentré et violent, puisse se réformer. C’est pourquoi, parallèlement au chaos destructif dans lequel se dirige ce système, il est nécessaire de fonder des groupes, des communautés organisés sans hiérarchie, basés sur l’expérimentation et la fondation de la démocratie réelle et sur la Nation humaine universelle.[7]

C’est dans cette alternative que parient les humanistes d’aujourd’hui. Ils ont trop foi en l’être humain pour croire que tout finira stupidement. Et s’ils ne se sentent pas à l’avant-garde du processus humain, ils sont disposés à accompagner ce processus dans la mesure de leurs forces et là où ils sont bien positionnés.[8]

Lutter pour la reconnaissance de toutes les diversités, accompagner les personnes qui n’ont pas les mêmes droits et sont victimes de violence et de discrimination, c’est se sentir pleinement “humain”. C’est donner un sens à son existence et être acteur des changements indispensables que demande notre petite maison fragile, notre planète, et toute la bienveillance que réclame notre humanité pour son évolution.

 

Bibliographie 

 

Notes

[1]        Voir Silo, Lettres à mes amis, Quatrième lettre à mes amis, § III et § IV et Contributions à la Pensée, Discussions Historiologiques, chap.3, § II et § III, Éditions Références, Paris.

[2]        Comme on l’a vu avec la révolution iranienne, la chute du bloc soviétique ou les “printemps arabes”, personne n’aurait prédit ces événements quelques temps avant. Malheureusement, il ne manque qu’une orientation libératrice à ces processus révolutionnaires.

[3]       Liauzu Claude, Immigration, colonisation et racisme : pour une histoire liée. Hommes et Migrations, n°1228, Novembre Décembre 2000. L’héritage colonial, un trou de mémoire, pp. 5-14.

[4]       Pillage des ressources et conflits en Afrique : Quelle réparation ? (Esmathe Gandi)

https://blogs.attac.org/groupe-afrique/article/pillage-des-ressources-et-conflits

[5]        http://africa.paradis.free.fr/

[6]        Il s’agit des moments historiques présents dans toutes cultures où une attitude humaniste a été mise en avant selon les six points suivants :

  1. L’être humain comme valeur et préoccupation centrale
  2. L’affirmation de l’égalité de tous les êtres humains
  3. La reconnaissance de la diversité personnelle et culturelle
  4. Le développement de la connaissance au-delà de ce qui est accepté comme vérité absolue
  5. L’affirmation de la liberté d’idées et de croyances
  6. Le rejet de la violence.

[7]         Nous faisons référence à cet article qui développe les principes de la démocratie réelle. https://www.pressenza.com/fr/2018/03/democratie-formelle-democratie-reelle-2/

[8]        Silo Parle, Présentation du livre « Lettre à mes Amis », Santiago du Chili, 1994, Éditions Références, Paris, 2013.

Catégories: Diversité, Europe, Humanisme et Spiritualité, Opinion
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