Sur les ailes de la tentative – Entretien avec Trudi Lee Richards

27.04.2017 - Berlin, Allemagne - Pressenza Berlin

Cet article est aussi disponible en: Anglais, Espagnol, Allemand

Sur les ailes de la tentative – Entretien avec Trudi Lee Richards

 Il aura fallu à Trudi Lee Richards 12 années pour écrire sur Silo, nom de plume de Mario Rodriguez Cobos. Cet homme remarquable né en Argentine était un brillant penseur, un auteur prolifique, un champion de gymnastique et un orateur charismatique, qui a généré tout un mouvement dans les années 60 par son approche révolutionnaire de transformation personnelle et sociale non-violente. Il a développé le courant de pensée connu comme l’expression du nouvel humanisme ou humanisme universaliste, a fondé le mouvement humaniste, qui comptait en l’an 2.000 plus d’un million de militants sur les cinq continents. Dans ce nouveau millénaire, il a publié Le message de Silo, générant la naissance de la communauté internationale du message de Silo et la création de parcs d’études et de réflexion partout dans le monde. Lorsque le mouvement humaniste a conduit la marche pour la paix et la non-violence en 2009, il a pris la parole au sujet de la non-violence active devant le sommet des lauréats des prix Nobel de la paix, à Berlin.

Qui est Silo, appelé aussi le « sage des Andes » et pour quelle raison une personne n’ayant jamais entendu parler de lui devrait lire sa biographie ?

Silo est le nom de plume de Mario Luis Rodriguez Cobos, un auteur, penseur et guide spirituel des 20ème et 21ème siècles, né en Amérique du Sud. Son histoire devrait intéresser toute personne qui s’intéresse à des questions telles que pourquoi nous sommes ici, comment mettre fin à la violence, la vie se termine-t-elle avec la mort ?

C’était un homme absolument ordinaire, né en 1938 à Mendoza en Argentine. Il a repris l’exploitation agricole familiale alors qui’l était très jeune, épousé une jeune fille de son quartier, élevé deux fils et écrit des livres pendant son temps libre. Il était connu de ses voisins comme un père de famille, une personne gentille et amicale dotée d’un grand sens de l’humour et adorant la crème glacée aux fraises. Il est mort chez loi en 2010, entouré par ses amis et par sa famille, ayant passé toute sa vie dans la même petite ville de province.

Mais Silo était aussi un grand voyageur, un être humain remarquable, un auteur, penseur, poète et mystique mondialement connu. Beaucoup le considèrent comme l’un des plus importants guides spirituels de notre temps.

Son vaste héritage comprend :

  • Quinze livres principaux traduits dans plus de 20 langues, ainsi que de nombreuses causeries et des œuvres plus courtes dans une multitude de genres
  • La communauté du Message de Silo, un courant spirituel mondial oeuvrant pour la paix et la non-violence, inspirée par sa dernière œuvre majeure, Le Message de Silo
  • Le Mouvement Humaniste, mouvement mondial de militants pour la transformation sociale et personnelle par la non-violence active
  • L’Ecole de Silo, consacrée à la préservation et au développement de la connaissance humaine essentielle
  • Le réseau mondial des « Parcs d’études et de réflexion », refuges de paix et de non-violence sur les cinq continents, ouverts aux êtres humains quels que soient leur passé et leurs croyances.

Pourquoi Silo est-il aussi appelé « le sage des Andes » ?

J’ai trouvé pour la première fois l’expression « sage des Andes » dans le documentaire de Daniel Zuckerbrot portant ce titre. L’expression est choisie – durant toute sa vie, depuis son enfance, les Andes furent un important centre de gravité spirituel pour Silo. En 1969, il a prononcé son premier discours public à Punta de Vacas, un lieu isolé près du mont Aconcagua, qui allait devenir des années plus tard  le Parc d’études et de réflexion de Punta de Vacas. C’est là que Silo travaillait  avec les membres de son Ecole dans ce nouveau millénaire, et ce, presque jusqu’à sa mort en 2010.

Vous avez déclaré que la rencontre avec le Mouvement Humaniste vous a aidé à trouver votre propre voie pour sortir de la souffrance. Qu’est-ce qui a changé pour vous quand cela s’est produit ?

C’est fou. Jusqu’à ce que je rencontre les Humanistes en 1984, en gros je craignais tout – la maladie, la mort, la perte des gens que j’aimais. Après avoir commencé à travailler avec les humanistes, ma peur obsessionnelle s’est inexplicablement évanouie.

La guerre froide était à son apogée, j’avais peur que la bombe soit lancée et que je vois mes bébés jumeaux si chers, brûler vifs sous mes yeux. J’étais désespérée et les Humanistes m’ont dit « nous pouvons changer les choses » alors je les ai rejoints.

Travailler avec eux a modifié la direction de mon énergie. Je suis allée dans la rue pour parler aux gens de la paix et la non-violence. J’ai arrêté de me concentrer sur moi et sur mes propres problèmes. J’ai commencé à tourner mon énergie vers l’extérieur, vers les autres, vers le monde. Cela a transformé mon expérience de qui je suis, cela m’a mis en contact avec quelque chose à l’intérieur de moi, une force interne et une bonté que j’ignorais posséder.

Comme Silo le disait souvent, il y a « quelque chose de grand et de bon » à l’intérieur de chacun d’entre nous. Ce « quelque chose » est en nous, mais c’est aussi plus grand que nous sommes. C’est fort, sage, bon et joyeux, sans aucune crainte.

Je pense que la plupart d’entre nous souffrons parce que nous ne sommes pas en contact avec ce qui est grand et bon à l’intérieur de nous. Quand quelque chose va mal, nous nous voyons comme des victimes de la malchance sans défense , ou nous sentons que nous avons mal fait quelque chose…

Mais quand nous sommes en contact avec notre force et notre bonté internes, et commençons à y faire appel, l’exerçant, nos contacts avec elle se renforcent de plus en plus, comme des muscles que l’on entraîne. Et cela nous aide à construire un nouveau centre de gravité. Alors nous commençons à sentir que nous allons bien, que nous n’avons pas à demander de l’aide à l’extérieur, à d’autres personnes ou à un dieu extérieur, parce que toute l’aide dont nous aurions besoin se trouve déjà à l’intérieur de nous-mêmes !

Trudi Lee Richards est une poétesse, auteure et traductrice.

Pourquoi avez-vous passé 12 années à écrire une biographie de Silo et comment l’écriture de ce livre a-t-elle infuencé votre vie ?

La fin de ma peur obsessionnelle était un énorme soulagement, un incroyable don. Cela m’a libéré pour donner le meilleur de moi-même, ce qui m’a procuré une grande joie. Après cela, ce que je désirais le plus était de partager ma bonne fortune avec d’autres. J’ai essayé de bien des manières au cours des ans, œuvrant pour un changement personnel et social via la non-violence active et le Mouvement Humaniste.

Mais quand le Message de Silo est paru, cela m’a touché plus profondément encore qu’aucune autre de ses œuvres. Cela m’a offert le don suprême. Cela s’ouvre comme une manière très simple et accessible d’entrer profondément en nous, en prenant contact avec le Sacré et le Profond. Cela nous démontre que nous ne sommes ni séparés, ni seuls, mais que nous sommes tous profondément liés. Que tout est possible quand nous vivons dans l’unité.

Ce petit livre est si universel, si accessible, que je savais qu’il pourrait aider beaucoup de personnes, si seulement elles le connaissaient.

Je me suis alors rendue compte que si j’écrivais l’histoire de Silo, je pourrais aider à diffuser la connaissance de son œuvre. J’aime écrire, ce serait donc une manière très unitive et joyeuse pour moi de faire quelque chose en retour, de réaliser une importante contribution à la diffusion de cette œuvre magnifique, dont le besoin est actuellement si fort. J’ai écrit à Silo, lui proposant d’écrire sa biographie – et à mon grand plaisir il a accepté !

En fait, l’écriture du livre était un processus complet – fascinant, frustrant, difficile et une leçon d’humilité. Silo m’avait prévenue qu’il ne m’aiderait pas et m’avait demandé de ne pas déranger sa famille. Très peu de choses avaient été écrites sur sa vie, mais beaucoup de monde le connaissait, aussi j’ai entrepris de nombreux voyages et échanges par email. J’ai pris contact avec tous ceux que j’ai pu trouver, qui le connaissaient et qui étaient d’accord pour partager leur expérience.

C’était plus compliqué que je ne l’avais imaginé ! Je me suis vite rendue compte qu’il existait tant d’histoires contradictoires sur Silo qu’il n’était pas possible pour moi de décrire une « vérité », dans le sens d’une relation précise et objective de sa vie. J’ai tenté différentes approches, jeté des tonnes de matériel. A un moment, j’ai pensé que la seule réponse serait d’écrire un roman. A la fin, j’ai cependant décidé que je pouvais combiner toutes ces histoires autour d’un cadre de faits véritables, en précisant clairement que ce que j’écrivais n’était pas la vérité absolue – chaque histoire, chaque anecdote n’était que la perception d’une personne, les souvenirs d’une personne, inévitablement teintés de sa propre expérience.

Pourquoi avez-vous intitulé votre livre Sur les ailes de la tentative ?

Ce titre est lié à un thème central pour Silo : l’échec. En 1969, les amis de Silo ont voyagé en Argentine et au Chili, disant partout qu’il allait parler à Punta de Vacas, sur les hauteurs des Andes. Ils disaient que son enseignement était « pour ceux qui portent l’échec ». Environ 200 personnes sont venues et Silo leur a parlé de la guérison de la souffrance. Critiquant l’effet boule de neige de la violence dans le monde, il a exhorté son auditoire à trouver la paix intérieure et à porter ce message à d’autres.

Ce discours a permis de lancer le Mouvement Humaniste, qui œuvre depuis lors à apporter la paix aux individus et à la société par la non-violence active.

Trente ans plus tard, en 1999, Silo a de nouveau pris la parole à Punta de Vacas. Dans ce discours, il a reconnu que le Mouvement Humaniste avait échoué et que l’antihumanisme triomphait – du moins pour le moment. Au même moment, cependant, quelque chose de nouveau naissait : « la première civilisation planétaire de l’histoire humaine. »

En 2004, Silo a parlé pour la troisième fois à Punta de Vacas, devant des milliers de gens. Ses premiers mots ont déclenché l’hilarité :

« Nous avons échoué », dit-il, « mais nous continuons d’insister ! »

Quand tout le monde se fut calmé, il a poursuivi avec des mots parmi les plus émouvants qu’il ait prononcés :

 « Nous avons échoué et nous continuerons d’échouer encore mille et une fois car nous chevauchons les ailes d’un oiseau nommé « tentative » qui vole par dessus les frustrations, les faiblesses et les petitesses… »

Plus loin dans le même discours, il a déclaré « Il y aura la paix et on comprendra par nécessité qu’une nation humaine universelle commence à se dessiner. »

J’étais présente, debout sur ce flanc de montagne aride, quand il a prononcé ces paroles. Et quand il a dit « il y aura la paix », nous avons tous commencé à pleurer, à rire et à nous réjouir.

Non pas que nous pensions qu’il était un prophète, mais c’était notre ami, une personne que nous aimions et estimions énormément. Nous l’avions vu travailler sans relâche durant des décennies, face à une situation apparemment désespérée, sans jamais abandonner, partageant toujours sa « certitude de l’expérience » que tout irait bien, que « si vous répétez les actes d’unité intérieure, rien ne pourra plus vous arrêter. »

C’est pourquoi ma biographie est intitulée « Sur les ailes de la tentative ». Parce que plus que tout, ce qui animait Silo était sa profonde, implacable et patiente intentionnalité. Il n’a jamais abandonné, même après des échecs répétés, face à des situations désespérées et face à la violence la plus horrible.

L’intentionnalité de Silo s’enracinait dans son Objectif clair et inébranlable, sa foi profonde dans la Vie et dans le Futur – une foi qui n’était pas naïve mais fondée sur une expérience de vie. Cette même intentionnalité continue de nos jours d’inspirer la multitude de ses amis, qui continuent d’affronter la violence par la non-violence, la haine par l’amour, l’amertume par la réconciliation.

Dans notre société, où la réussite est tellement valorisée, la volonté de Silo d’admettre que le projet d’humaniser la terre avait échoué était très inhabituelle. Pourquoi avait-il adopté cette attitude ?

Silo avait vu que la réussite n’est pas du tout ce qu’on en pense. Nous pensons que nous serons heureux si nous réussissons, mais la lutte pour le succès produit toujours de la frustration. Si nous ne réussissons pas, nous souffrons en raison de l’échec. Si nous réussissons, notre contentement n’est que temporaire et provisoire – nous savons que les choses changent tout le temps et que la perte va advenir, d’une manière ou d’une autre.

La grande question est comment être heureux à l’intérieur, sans dépendre de la réussite. Silo dit que la souffrance vient de la contradiction et que nous pouvons apprendre à dépasser cette contradiction si nous abandonnons le thème de vouloir réussir à tout prix, si nous acceptons nos échecs.

Dans son discours sur « la recherche d’un objet », il a parlé de l’échec et de la contradiction ainsi que du travail de « la main vide ».

« Tant que tu ne reconnais pas qu’il n’y a pas d’issue, que ta vie est un cercle vicieux, une contradiction continuelle dépourvue de sens, tu ne peux pas commencer à travailler sur toi-même sérieusement. C’est aussi simple que ça… Nous voulons dépasser la contradiction, dépasser la souffrance. Nous définissons notre travail non comme celui de la main pleine, mais de la main vide… »

Pour illustrer ce propos, il a continué par cette histoire nous contant l’épisode de ce singe :

« Vous savez comment on attrape certains singes : on met du riz dans un tronc d’arbre par un petit trou, puis le singe passe la main dans le trou, prend le riz mais ne peut ressortir la main. Il voit qu’il va se faire attraper mais ne veut pas lâcher ce qu’il tient dans la main. Le singe souffre d’une grande contradiction… »

Silo parle souvent de l’importance de dépasser la douleur et la souffrance, et il a aussi parlé de la non-violence active et du développement personnel comme moyens d’arriver à un changement social. Pourquoi ces thèmes étaient-ils si importants pour lui ?

Silo a vu les gens autour de lui tenter de mettre fin à la souffrance d’une seule manière.

Certains se concentraient sur le changement social, tentant de modifier le monde mais négligeant leurs propres besoins, internes, personnels et spirituels. Ils finissaient par s’épuiser et abandonner, désabusés et pleins de rancœur.

D’autres, les « chercheurs spirituels », s’efforçaient de mettre fin à leur propre souffrance, mais ignoraient la souffrance des autres et la crise dans le monde autour d’eux. Ils se sont isolés et sont devenus névrotiques dans leur obsession de leurs propres problèmes personnels. J’étais l’une de ceux-là.

Silo savait qu’aucune des approches ne fonctionnait. Voyant la vie comme une structure globale, où l’intérieur et l’extérieur sont les deux faces d’une même pièce, il savait que la seule façon d’amener un changement profond et durable, qu’il soit personnel ou social, était de travailler sur ces deux aspects en même temps. Parce qu’en réalité, nous ne sommes pas séparés et isolés, nous vivons dans un même monde et partageons la même humanité, essentielle.

C’est pourquoi « traite les autres comme tu aimerais être traité » est si central dans l’enseignement de Silo. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut aider les autres et s’aider soi-même.

Dans le Message de Silo, se trouve une merveilleuse expérience appelée « Bien-être » où nous venons ensemble demander le meilleur pour nos amis et nos êtres chers qui vivent des moments difficiles. Chaque fois que je prends part à cette expérience, je me sens mieux moi-même parce que nous sommes vraiment connectés profondément. Traiter bien les autres, c’est vraiment bien me traiter. C’est la voie vers une vie cohérente, avec soi, les autres et le monde.

Présentation du livre en Europe:

  • 07.05.2017, Parque de Estudio y Reflexión Toledo, España
  • 08.05.2017, Centro de enseñanzas alternativas, en Málaga, España
  • 10.05.2017, Espacio Ronda, en Madrid, España
  • 11.05.2017, Casa del Libro (Pseo. de Gracia, 62), en Barcelona, España
  • 12.05.2017, Salita Spandau, Berlín, Alemania
  • 13.05.2017, Parque de Estudio y Reflexión Schlamau, Alemania
  • 14.05.2017, Parque de Estudio y Reflexión La Belle Idée, Francia
  • 19.05.2017, Parque de Estudio y Reflexión Attigliano, Italia

Entretien par Nina Siebenborn et Reto Thumiger

 

Trudi Lee Richards est une poétesse, auteure et traductrice vivant dans le nord de la Californie. Dans les années 70, quand ses études en littérature anglaise de l’université de Stanford ne pouvaient éteindre sa perplexité sur le sens de la vie, elle s’est lancée dans une recherche qui l’a finalement conduite à l’œuvre de Silo. Adhérent au Mouvement Humaniste, elle est devenue une militante non-violente, publiant un journal indépendant, orientant des réunions hebdomadaires et voyageant beaucoup tout en élevant trois enfants. Au début des années 2000, elle s’est installée dans le nord de la Californie pour écrire, réfléchir sur la vie, apprendre à jouer du Bach au clavier et soutenir une communauté d’amis inspirés par le message de Silo. Sa poésie et d’autres publications, notamment Soft Brushes with Death, Experiences on the Threshold, et Fish Scribbles, sont disponibles sur www.wingedlionpress.org, ainsi que les œuvres d’autres siloistes de par le monde.

 

Traduit de l’anglais par Serge Delonville

Catégories: Humanisme et Spiritualité, Interviews
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