Une occupation de courte durée pour l’un et prolongée pour l’autre
En Ukraine, la révolte populaire de 2013 et 2014 fut facilitée grâce à l’aide fournie par les États-Unis (tentes, autobus, nourriture, spectacles). Le coup d’État survenu le 22 février 2014 fut réalisé par le groupe néonazi Secteur droit dirigé par Dimitri Yarosh, ainsi que par le commandant de Maïdan, Andriy Parubiy, grand admirateur d’Adolf Hitler.
Dès le lendemain du coup d’État, un gouvernement composé de plusieurs membres appartenant au parti néonazi Liberté, dirigé par l’antisémite Oleh Tyahnybok, adopta des lois russophobes. Les populations de Donetsk et Lougansk réagirent en proclamant leur souveraineté. Une guerre civile, amorcée par le groupe néonazi Azov dirigé par Andriy Biletsky, s’enclencha pour neutraliser les aspirations autonomistes des oblasts de Lougansk et de Donetsk. Des milliers de civils russophones perdirent la vie à cause des bombardements de l’armée ukrainienne. De 2014 à 2022, la Russie a fourni à la région de l’aide militaire et logistique. Elle n’a pas reconnu leur indépendance, et ce dans l’espoir d’une solution qui préserverait l’État ukrainien. Elle est intervenue en annexant la Crimée pour des raisons stratégiques (sa base navale de Sébastopol sur la mer Noire), suite à un référendum massivement favorable. Elle a ensuite entrepris une opération militaire spéciale le 24 février 2022 et occupé quatre oblasts pendant sept mois. À la fin du mois de septembre, ces territoires étaient annexés.
En Palestine, la présence massive de colons étrangers introduits sur le territoire palestinien revient à une occupation en bonne et due forme qui permet la création de l’État d’Israël en 1948. Elle débute par l’expulsion de 700 000 Palestiniens et l’accaparement de grandes étendues de la Palestine. Cette annexion dure depuis 1948 et constitue la première étape de la mise en œuvre des ambitions expansionnistes de l’État israélien.
Une annexion légitime pour l’un et illégale pour l’autre
Certains prétendent que l’intervention militaire spéciale de la Russie en Ukraine le 24 février 2022 était elle aussi illégale. Cependant, du point de vue de la légalité, la présence russe dans le Donbass fut réalisée en accord avec l’article 51 de la charte onusienne qui autorise un État victime d’agression à demander l’assistance d’un autre État. Dans les jours précédant l’invasion, la Russie avait reconnu la souveraineté des États autoproclamés de Lougansk et de Donetsk et conclu avec ces deux entités des accords d’assistance mutuelle. La Russie est intervenue ensuite à la demande de ces deux États, conformément à l’article 51.
Le coup d’État, les lois russophobes, la guerre civile et le refus d’appliquer les accords de Minsk sont à l’origine des votes référendaires du mois de septembre 2022 largement favorables à l’intégration à la Russie des quatre oblasts. Cette annexion fut aussitôt, à la fin du mois de septembre, officialisée par la Douma.
L’occupation de Gaza et de la Cisjordanie, l’annexion de Jérusalem-Est et du Golan syrien sont des actes illégaux et dépourvus de toute justification. En plus d’aller à l’encontre des résolutions du Conseil de sécurité et de l’assemblée générale de l’ONU, l’annexion de territoires palestiniens est depuis l’arrêt de la Cour internationale de justice du 19 juillet 2024[11] illégale au sens du droit international. Il s’agit d’une incorporation forcée, imposée au peuple palestinien contre son gré.
Un péril réel pour l’un et un péril imaginaire pour l’autre
L’expansion de l’OTAN, une organisation militaire antirusse, maintenue en vie malgré la fin de la guerre froide, a donné lieu à l’installation de bases militaires encerclant la Russie. L’inclusion de la Géorgie et de l’Ukraine dans l’OTAN allait compléter cet encerclement dans la mer Noire. Le retrait américain du traité ABM en 2002 sur les boucliers antimissiles a ouvert la voie à l’installation de systèmes hybrides en Pologne et en Roumanie. Le retrait américain du traité INF sur les missiles nucléaires à portée intermédiaire en 2019 allait-il aussi conduire à l’installation de tels missiles à proximité de la Russie et, notamment, en Ukraine qui était devenue un membre de facto de l’OTAN?
Les propositions faites par la Russie en décembre 2021 visant à assurer la sécurité de tous les pays en Europe furent rejetées par les États-Unis. La promesse de ne pas installer de missiles nucléaires à moyenne portée, faite par Biden à la toute fin de décembre 2021, fut retirée quelques semaines plus tard. Le 19 février 2022, Zelensky affirmait que, sans l’inclusion de l’Ukraine dans l’OTAN, il aurait le droit de ne plus être lié par le mémorandum de Budapest[12].
La Russie risquait de vivre constamment avec une épée de Damoclès au-dessus de sa tête, ne disposant que de quelques minutes pour réagir en cas d’attaque éventuelle. Face aux promesses non tenues, aux traités déchirés et aux accords non appliqués, la perte du lien de confiance était complète. La Russie faisait déjà l’objet de menaces par la présence des systèmes hybrides américains placés en Pologne et en Roumanie. Elle pouvait légitimement se sentir menacée par Washington. Le danger était donc réel, même existentiel. Il fallait réagir avant qu’il ne soit trop tard.
Israël fait-il face à des menaces de ce genre ? Les dangers qu’il invoque pourraient aisément être neutralisés. Il suffirait qu’il se conforme au droit international : qu’il renonce à l’occupation de la Cisjordanie, du Golan et du sud-Liban, retire les colons de ce territoire, mette fin au blocus de Gaza, accepte la création d’un État palestinien conformément aux résolutions de l’ONU, de l’Assemblée générale et de l’arrêt de la Cour internationale de justice de 2024. Il suffirait qu’il admette Jérusalem-Est comme capitale de ce nouvel État, n’entrave pas l’accès à l’Esplanade des mosquées/Mont du Temple et consente au retour des réfugiés sur le territoire de ce nouvel État. Israël prétend faire l’objet d’attentats terroristes venant du Hamas, mais ce sont des attentats causés par l’occupation illégale du territoire. Israël prétend qu’il a le droit de se défendre, mais un occupant n’est pas en situation de légitime défense. En vertu du droit international, ce sont les Palestiniens qui ont le droit de se défendre face à la puissance occupante. Certains membres du Hamas ont peut-être commis des crimes de guerre en Israël le 7 octobre 2023 (cela ne peut être déterminé que par une enquête impartiale), mais on ne peut se servir de ces accusations pour nier le droit que les Palestiniens ont de se défendre contre la présence illégale d’Israël sur leur territoire.
La menace « existentielle » dont Israël prétend être la victime est en somme le résultat de sa propre occupation coloniale illégale. C’est une menace qu’il a lui-même engendrée, et dont il se sert comme alibi pour poursuivre la quête du Grand Israël.
Le droit à l’autodétermination respecté par l’un et bafoué par l’autre
Le droit à l’autodétermination du peuple palestinien est violé non seulement à cause du génocide en cours, mais aussi plus généralement à cause de l’occupation et de la colonisation illégales du territoire palestinien. Le droit du peuple palestinien fait effectivement l’objet d’une violation flagrante, et cela est admis dans l’arrêt de la Cour internationale de justice de 2025.
Que dire cependant du droit à l’autodétermination du peuple ukrainien? Les mémorandums de Budapest de 1994 n’obligeaient-ils pas tous les signataires de respecter l’indépendance de l’Ukraine, de même que sa souveraineté et ses frontières existantes? On pouvait en effet lire :
« La fédération de Russie, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord et les États-Unis d’Amérique réaffirment leur engagement envers l’Ukraine, conformément aux principes énoncés dans l’Acte final de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, de respecter son indépendance et sa souveraineté, ainsi que ses frontières existantes. »
Si, de son côté, la Russie a signé le mémorandum de Budapest, a reconnu l’État souverain d’Ukraine en 1994 et accepté les Accords de Minsk, peut-on dire des autres signataires du mémorandum qu’ils en ont respecté les principes? Les États-Unis ont financé l’Ukraine à la hauteur de 5 milliards de dollars à partir de 1991. Ils ont encadré la révolte, appuyé le coup d’État et contribué à la nomination de ses représentants. Il est difficile d’être plus irrespectueux de l’indépendance et de la souveraineté ukrainienne, l’Ukraine s’est retrouvée sous une tutelle américaine.
Que dire du respect des accords d’Helsinki de 1975 garantissant l’inviolabilité des frontières, le respect de l’intégrité territoriale et la promesse de non-ingérence? Ne confirment-ils pas l’existence du droit du peuple ukrainien à l’autodétermination? En s’opposant à l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN au point d’envahir ce pays, la Russie n’est-elle pas responsable d’une violation tout aussi flagrante du droit à l’autodétermination du peuple ukrainien?
Il faut tout d’abord prendre note du fait que le peuple ukrainien s’est révolté en 2013-2014 à cause de la décision prise par le président Viktor Ianoukovitch de ne pas joindre l’Union européenne. Les estimations sont qu’une majorité d’Ukrainiens voulaient joindre l’Union européenne, mais que seule une minorité voulait adhérer à l’OTAN. Les États-Unis, les dirigeants de l’OTAN et les dirigeants ukrainiens ont quand même décidé de faire avancer le projet d’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN.
En outre, lors des élections présidentielles du mois de mai 2014 faisant suite au coup d’État, la population s’est prononcée en faveur de Petro Porochenko, de son programme de paix et du rétablissement des droits linguistiques de la minorité russophone. Cela n’a pas empêché le groupe néonazi Azov de provoquer une guerre civile, puis à la minorité au pouvoir, de convaincre la Cour de justice du caractère inconstitutionnel des lois de 2012 visant à protéger les russophones. De la même manière, en 2019, la population ukrainienne a voté en faveur de Volodymyr Zelensky à la hauteur de 73% des bulletins de vote à cause de son programme de paix et de sa volonté affichée d’appliquer les Accords de Minsk. Les pays de l’OTAN avaient une autre idée en tête que la paix avec la Russie et n’avaient que faire des Accords de Minsk. Enfin, en 2025, la population ukrainienne souhaitait la reprise des négociations et se montrait favorable à la conclusion rapide d’une entente conduisant à la paix.
Le respect du droit à l’autodétermination du peuple ukrainien n’exigeait-il pas à chaque fois de respecter le vœu de la population? N’y a-t-il pas eu de l’ingérence américaine et occidentale? Malgré l’expression de la volonté populaire plusieurs fois exprimée, les États-Unis, l’OTAN et la minorité bandériste poursuivent la confrontation avec la Russie. La population ukrainienne entière se trouve ainsi prise en otage et engagée contre son gré dans une guerre sans merci et de laquelle elle ne peut que sortir perdante. Il était difficile de manifester plus d’ingérence que cela dans les affaires ukrainiennes. Le droit à l’autodétermination du peuple ukrainien a donc, en effet, été violé, mais c’est par la minorité bandériste et les dirigeants de l’OTAN.
L’un est sur la défensive et l’autre est à l’offensive
La différence la plus importante est peut-être la suivante. Les visées expansionnistes d’Israël sont explicites. On envisage la création du Grand Israël. Netanyahou brandit ouvertement aux Nations unies une carte géographique montrant un pays d’Israël sans la présence d’un État palestinien. La Cisjordanie est appelée plutôt la Judée et la Samarie. Israël s’empare du nord de Gaza et applique la même recette pour la Cisjordanie, le Sud du Liban et la Syrie. Les dirigeants affirment réaliser un projet biblique. Israël est à l’offensive.
Peut-on s’aventurer au point de déceler des ambitions analogues du côté de la Russie?
Il n’y aurait pas eu d’annexions des oblasts de Lougansk, Donetsk, Kherson et Zaporijja si l’Ukraine, parrainée par la France et l’Allemagne, n’avait pas renoncé à donner suite aux accords de Minsk et si l’émissaire de l’OTAN, Boris Johnson, n’était pas intervenu comme mandataire des États-Unis pour interrompre les négociations russo-ukrainiennes d’Istanbul de 2022 qui avaient progressé. La reconnaissance de l’autonomie de Lougansk et de Donetsk aurait été consacrée, solution semblable à celle qui fut adoptée en 2008 en faveur de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, dans le conflit avec la Géorgie.
Il était dans l’intérêt de la Russie de maintenir ces deux oblasts à l’intérieur de l’Ukraine, car les russophones qui y vivaient pouvaient infléchir en partie les politiques adoptées par Kiev. C’est la raison pour laquelle on doit prendre au mot la position russe de l’époque qui favorisait les accords de Minsk, incluant la création de gouvernements autonomes et non la reconnaissance de leur souveraineté.
D’ailleurs, il n’y aurait pas eu de réactions autonomistes de la part de ces deux oblasts si le gouvernement en place n’avait pas dès le 23 février 2014 abrogé la loi de 2012 protégeant les droits linguistiques des citoyens ukrainiens russophones.
Enfin, il n’y aurait pas eu d’annexion de la Crimée de la part de la Russie en 2014 si la minorité néonazie (Secteur droit, le parti Liberté) financée, appuyée et encadrée par les États-Unis n’avait pas instrumentalisé les manifestations légitimes des citoyens ukrainiens et procédé à un coup d’État. La Crimée avait déjà voté en faveur de l’annexion à la Russie en 1991 et la Russie avait refusé de tenir compte de ce vote. Bien au contraire, elle avait reconnu la souveraineté de l’Ukraine dès 1994. C’est donc seulement en tant que réaction au coup d’État du mois de février 2014 que la Russie a finalement décidé avec l’accord de la population de cet oblast d’annexer la Crimée.
Ces faits mettent à mal l’interprétation selon laquelle la Russie serait elle aussi à l’offensive. Elle est plutôt sur la défensive.
Ukraine, Israël : deux types de relations pour un même impérialisme
Une dernière asymétrie peut être mise en exergue. Les États-Unis appuient l’Ukraine, plus précisément le régime de 2014 à Kiev. Cet appui s’explique non pas par le souhait de venir en aide au peuple ukrainien, mais bien au contraire par la politique de s’en servir pour affaiblir la Russie, quitte à ce que ce soit jusqu’au dernier Ukrainien. Cette intention peut être documentée (Voir Rand Corporation, ‘Expanding Russia’, 2019)[13]. C’est tant pis pour la nation ukrainienne, qui fait office de victime sacrificielle. Le pays « allié » des États-Unis est, en réalité, un peuple dont ils abusent à des fins impérialistes.
L’appui américain à Israël s’explique par la volonté de dominer le Proche-Orient et soumettre l’Iran (voir Brookings Institution – ‘Which way to Persia?’ 2009[14], et en particulier la section intitulée ‘Leave it to Bibi’). L’objectif est toujours impérialiste mais ici le pays soutenu n’est pas une victime. Il est lui-même un oppresseur, une partie prenante de l’impérialisme et sa tête de pont dans la région. Si l’Ukraine est manipulée et entraînée à sa perte; Israël est un acolyte zélé prêt à prendre les devants.
[11] https://www.icj-cij.org/sites/default/files/case-related/186/186-20240719-jud-01-00-fr.pdf
[12] https://kyivindependent.com/zelenskys-full-speech-at-munich-security-conference/
[13] https://www.rand.org/pubs/research_reports/RR3063.html
[14] https://www.brookings.edu/articles/which-path-to-persia-options-for-a-new-american-strategy-toward-iran/








