S’il est un domaine du savoir politique qui est encore trop peu compris, c’est bien la géopolitique. Cette dernière discipline examine les rapports de force internationaux (domination et résistance, colonisation, impérialisme, guerre) ainsi que les stratégies que les acteurs déploient pour préserver ou renforcer leur domination et exercer leur contrôle sur des territoires, des ressources ou des espaces stratégiques (zones tampons, zones d’influence, pénétration idéologique). Inversement, elle intègre les stratégies d’opposition à ces politiques.

Des obstacles à franchir

La recherche dans ce domaine est tout d’abord souvent subventionnée par les États. Les Think Tanks qui prennent en charge cette recherche (Brookings Institution, Rand Corporation) disposent de ressources immenses leur permettant de s’imposer, mais ils sont très souvent au service des États qui les financent. Une multitude d’organismes de la même nature sont aussi en état de dépendance envers ceux qui les financent. Comme chacun sait, on ne mord pas la main qui nous nourrit.

Un autre obstacle se dresse aussi devant ceux qui souhaitent comprendre la réalité géopolitique. Si le journalisme d’enquête existe dans le domaine municipal et à l’échelle nationale et que les journalistes ne se gênent pas pour critiquer les gouvernements en place sur ces divers sujets, il en va tout autrement des enjeux de politique internationale. Les « grands » médias traditionnels (ou médias établis) n’assurent plus le journalisme d’enquête dans ce domaine. On doit se contenter de quelques correspondants étrangers, mais qui ne font que rapporter des évènements, laissant peu ou pas de place à l’analyse, et de quelques agences de presse (AP, Reuters, AFP, Bloomberg). Autrement, on fait comme le New York Times, un journal qui entretient des liens privilégiés avec des US officials, mais qui, pour cette raison même, devient souvent une courroie de transmission pour une information qui est celle que ceux-ci veulent bien voir circuler.

À ces deux premiers obstacles s’ajoutent la discrétion des États qui ne révèlent pas toujours clairement leur politique extérieure. Ceux-ci agissent souvent en catimini (CIA, NED, USAID). Les ventes d’armes se font en secret, à l’abri des projecteurs médiatiques. Les plans se concoctent en vase clos. Les décisions se prennent dans des officines gouvernementales auxquelles personne n’a accès. C’est le chef d’État et une poignée de personnes de son entourage qui prennent les décisions. Les élus, les journalistes et le public, d’une manière générale, sont placés devant le fait accompli.

D’une manière générale, dans le domaine de l’international, les États émettent des interprétations ayant valeur de ligne officielle à suivre. Les médias établis et les « experts » autorisés répètent cette ligne ou en dressent des variantes. Les critiques ne peuvent porter que sur des détails, pas sur la ligne elle-même. Il est permis de dire que la politique de son pays n’est pas bien mise en œuvre, mais pas qu’elle est erronée, injuste, néfaste, condamnable ou en contradiction avec les principes solennellement proclamés. Le camp occidental est traité avec complaisance, tandis que ceux qu’il attaque sont vitupérés. Il y a même un vocabulaire quasi conventionné que les médias traditionnels reprennent en chœur pour déformer, tromper ou dissimuler la réalité. Par exemple, l’agression américano-israélienne contre l’Iran devient l’« offensive », les bombardements seraient des « frappes » et les victimes civiles des « cibles », les assassinats sont transformés en « décapitations », le Hezbollah est étiqueté « pro-iranien » mais Israël n’est pas qualifié de « pro-américain », le Hezbollah et l’Iran sont toujours « affaiblis », les pays attaqués par les États-Unis et/ou Israël sont dénigrés comme « régimes », les attaques israéliennes seraient des « représailles » et la résistance à ces attaques passent pour de la « violence » et du « terrorisme », la Russie et la Chine sont des « menaces », etc. Sur les questions internationales, le monolithisme règne et le pluralisme est découragé, voire interdit par une censure qui ne dit pas son nom. C’est pourquoi le public ne fait pas confiance aux médias traditionnels, organes de propagande pour l’impérialisme étasunien, et se tourne vers les médias alternatifs, indépendants du pouvoir politique ou économique, où le débat et l’esprit critique n’ont pas été étouffés.

Un terreau fertile pour des théories du complot

Les insuffisances des médias traditionnels ont favorisé le développement des réseaux sociaux où divers intervenants livrent leurs opinions et analyses sur les stratégies des gouvernements. Ils remplissent le vide laissé par les « grands » médias, solidement logés aux abonnés absents, et concurrencent les centres de recherche subventionnés qui appuient la plupart du temps l’ordre établi. Si certains apportent une bouffée d’air frais faite d’analyses perspicaces, d’autres peuvent élaborer des opinions fantaisistes ou des théories dites complotistes. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle on a assisté au déploiement en parallèle de fact checkers, c’est-à-dire d’intervenants qui font carrière dans la critique de la « désinformation », de la « mésinformation » et de la « mal information ». Le pendule a cependant fini par aller dans l’autre direction, au point où, selon certains, il devient même problématique de postuler l’existence d’un complot, quel qu’il soit. Prétendre qu’un complot existe est désormais perçu comme étant le fait d’une théorie complotiste. On se retrouve dans la déplorable situation où les tares des réseaux sociaux s’ajoutent aux vices des médias traditionnels.

Une géopolitique de pacotille

En plus de permettre la fabrication de théories complotistes, la pauvreté du savoir géopolitique sur les réseaux sociaux se mesure de plusieurs autres façons. Comme dans les médias « grand public », on y psychologise et personnalise à outrance les conflits en diabolisant un chef d’État. Quand cela s’étale sur plusieurs années, le citoyen finit par fixer son jugement en fonction du portrait qui aura été dépeint ad nauseam. Ainsi en a-t-il été de Slobodan Milosevic, de Saddam Hussein, de Mouammar Kadhafi, de Bachar al-Assad et de Vladimir Poutine. C’est facile de les diaboliser parce qu’ils peuvent, comme tous les dirigeants du monde, sans exception, être critiqués. Il s’agit de se focaliser uniquement et unilatéralement sur eux en ne leur attribuant que des traits repoussants et en évacuant le contexte. La caricature du « méchant » est à la base de la propagande.

Une autre solution mal avisée consiste à projeter les traits caractéristiques du régime politique interne sur la réalité politique externe en sous-entendant que tous les faits géopolitiques peuvent s’expliquer à partir de la situation vécue à l’échelle domestique. Les dirigeants politiques autoritaires, fascisants ou tyranniques auront, selon ce point de vue, un comportement semblable à l’échelle internationale. Et toutes les questions internationales s’expliqueraient par la personnalité de certains dirigeants ou la nature de certains régimes. L’ordre international mettrait en scène, d’un côté, les tendances fascisantes présentes au sein de plusieurs sociétés et, de l’autre, la démocratie telle qu’elle pourrait en principe (mais pas nécessairement en réalité) être vécue au sein de nos propres sociétés. L’opposition entre l’autoritarisme fascisant et la démocratie (dans l’abstrait) est une opposition formulée en des termes qui se rapportent à la nature des régimes internes, mais elle est utilisée comme un cadrage suffisant pour rendre compte de la réalité géopolitique.

Il peut arriver que les deux niveaux coïncident. Par exemple, son idéologie et son régime sionistes font d’Israël une entité agressive et expansionniste. Mais, en général, il n’y a pas de relation automatique. Un État libéral (supposément « démocratique ») peut être impérialiste et belliqueux; l’histoire occidentale en offre plusieurs exemples. Un tyran à l’interne peut aussi être une victime à l’externe. Saddam Hussein a beau avoir commis des atrocités à l’endroit du peuple kurde, lui et son pays ont quand même fait l’objet d’une agression non provoquée venant des États-Unis. Dans le même ordre d’idées, une analyse réductrice des faits géopolitiques à partir des régimes internes conduira certains à expliquer le rapprochement entre Trump et Poutine par le fait qu’il s’agirait de deux chefs d’État autoritaires, alors que, si on adopte une perspective géopolitique, ce rapprochement (tout à fait de surface, d’ailleurs) s’explique par le fait que les États-Unis sont bien obligés de reconnaître leur défaite dans la guerre qu’ils ont provoquée. D’où notre texte antérieur de Pressenza insistant sur la différence entre les deux niveaux (« Lutter contre le fascisme oui, mais contre l’impérialisme aussi ! »)[1].

Dans une perspective géopolitique, il s’agit avant toute chose de garder l’œil ouvert sur l’impérialisme et la résistance à l’impérialisme, sur les inégalités dans les rapports de force internationaux, sur les comportements sur la scène internationale, sur la distinction entre l’agresseur et l’agressé, sur le droit à la sécurité de tous les États et de tous les peuples, indépendamment de la nature des régimes. Les préférences en matière de régimes ne donnent aucun droit d’intervenir dans les pays dont la politique intérieure ne correspond pas à nos souhaits. Il appartient exclusivement aux populations concernées de décider de leurs affaires politiques intérieures, pas à des puissances étrangères, sous n’importe quel prétexte.

L’enjeu iranien

Venons-en cependant à l’Iran. (Pour un compte rendu de la situation actuelle, voir notre article de Pressenza « L’agression américano-israélienne contre l’Iran, la Realpolitik et la guerre mondiale »[2]) Certains reconnaissent l’existence de deux dimensions politiques spécifiques. Ils distinguent très bien les questions relatives à la politique interne des États et celles qui se rapportent à leur politique externe. S’agissant toutefois de l’Iran, ils recommandent, même dans le contexte présent, de ne pas éluder les problèmes liés au régime clérical issu de la révolution anti-chah de 1979 et tout particulièrement au sort qui est réservé aux femmes. Ceux qui s’en tiennent à la dimension géopolitique et qui refuseraient de s’orienter en fonction de la dimension interne seraient de facto de connivence avec le régime et devraient être accusés (par les partisans de la recherche du salut par l’interventionnisme impérialiste) de « campisme », à savoir, de cette propension à accepter en bloc l’ensemble des positions adoptées par un régime, autant dans ses politiques intérieures que dans sa politique extérieure.

Le défaut de cet argument est tout de même de ne pas voir que les enjeux de politique domestique concernent les Iraniens et Iraniennes, et non le reste du monde. Le Mossad ne devrait pas s’en mêler, pas plus que la CIA. Les États-Unis ne devraient pas imposer des « sanctions » unilatérales entraînant des milliers d’Iraniens et d’Iraniennes dans la mort. Ainsi par exemple, dans nos textes antérieurs, nous avons amplement condamné le génocide perpétré par Netanyahou à Gaza (« Israël à Gaza : une entreprise génocidaire ? »[3]), mais nous n’avons pas soulevé les malversations dont on l’accuse par ailleurs, et qui devraient le conduire à faire face à la justice au sein de son propre pays. Le suprémacisme, l’apartheid et le théocratisme de la société israélienne ne sont pas des motifs d’intervention, d’agression ou d’invasion d’Israël. Dans le même ordre d’idées, notre position à l’égard du régime théocratique iranien n’a pas à être évoquée non plus et pour la même raison. Nos opinions du régime américain sont très négatives, mais, en tant que non-Étasuniens, nous ne condamnons que ce que font les États-Unis au niveau international et nous laissons aux Américains la responsabilité de leur régime. En somme, tout pays agressé, l’Iran compris, doit être défendu, quel que soit son régime.

Mais il y a plus. Il existe une raison fondamentale pour résister à la tentation d’inclure les critiques d’un régime lorsqu’il est question d’enjeux relevant de la géopolitique. La raison est encore une fois bien simple. Cela aurait pour effet de constituer aux yeux des populations occidentales un motif valable pour intervenir. Prenons l’exemple de Saddam Hussein. Plusieurs dirigeants occidentaux ont entériné l’idée selon laquelle l’Irak disposait d’armes de destruction massive, qu’il était en partie responsable de l’attentat contre les deux tours du World Trade Center et qu’il importait de l’uranium à partir de l’Afrique. Même si tout cela était complètement faux, plusieurs se sont consolés, y compris les dirigeants politiques, en se disant que la guerre menée contre l’Irak par les États-Unis avait à tout le moins permis de se débarrasser d’un tyran. La situation interne de l’Irak est invoquée pour justifier l’agression non provoquée. Notons l’hypocrisie occidentale. Là où Saddam Hussein et l’Irak seraient critiquables, c’est dans l’agression contre l’Iran en 1980. Or, l’Occident n’en souffle pas mot. Pourquoi ? Parce que l’Irak était le proxy qui faisait la basse besogne des Occidentaux contre l’Iran. « Saddam » n’est devenu un « dictateur » qu’après la guerre contre l’Iran, lorsqu’il n’était plus utile à ses parrains. Le massacre de Halabja, perpétré contre les Kurdes en mars 1988, n’est dénoncé en Occident qu’en octobre 1988, après le cessez-le-feu de juillet 1988 entre l’Iran et l’Irak. Raison de plus de se méfier des qualificatifs répétés inlassablement et dont le but est de manipuler le public.

En Syrie, par exemple, à partir de 2011, l’aide apportée par l’Occident, la Turquie, les monarchies arabes et Israël aux groupes djihadistes terroristes a abouti à la fin de 2024 au renversement de Bachar al-Assad. Les ignorants de la géopolitique hausseront les épaules en se disant « tant pis pour ce tyran ». Or, c’est exactement ce que l’empire étasunien veut que nous pensions. Le chef local d’Al-Qaeda a pris le pouvoir et cette collusion avec le mouvement, pourtant naguère reconnu terroriste, permet aux Américains de contrôler la circulation du pétrole, de chasser la Russie et de faciliter à Israël l’élargissement de son territoire. L’histoire géopolitique a beau se dérouler sous nos yeux, les lunettes de propagande américaine font seulement voir un individu diabolisé et chassé du pouvoir. Aucun média établi ne parle des États-Unis qui occupent le tiers du pays, de la Turquie qui instrumentalise les terroristes, d’Israël qui comprend le sud de la Syrie dans le « Grand Israël ». Aucun média ne fait état des liens étroits entre les États-Unis et Al-Qaeda, mais la figure du tyran est maintenue pour brouiller la vue de l’opinion publique.

Or, la même chose risque de survenir concernant l’Iran. Les Américains et Israéliens auraient peut-être tort d’agresser l’Iran, mais, nous dit-on, leur intervention pourrait au moins permettre de nous débarrasser du « régime des Mollahs ». On nous fait miroiter l’amélioration du sort des femmes. Or, aucune agression impérialiste antérieure n’a eu cet effet. Que l’on pense à l’Afghanistan voisin où l’invasion étasunienne en 2001 était présentée au public occidental comme une campagne pour permettre aux filles afghanes d’aller à l’école. L’argument s’adressait aux naïfs et aux ignorants de l’histoire. Évidemment rien de tel ne s’est produit, comme le savait tout observateur de l’impérialisme ayant le moindre discernement. Dans un Iran transformé en néocolonie américano-israélienne, les femmes iraniennes pourraient connaître le même sort que leurs consœurs afghanes. Plutôt que de renverser « les Mollahs », Trump cherche simplement à les domestiquer pour les mettre, ainsi que le système en place, au service des États-Unis. Voilà pourquoi le prétendant au trône Reza Pahlavi est tenu à distance. Rappelons enfin que les États-Unis sont les responsables des « sanctions » qui ont contribué à étrangler l’économie iranienne et à appauvrir le peuple iranien, hommes comme femmes. La sollicitude exprimée pour ces dernières n’est que de la poudre aux yeux pour tromper les Occidentaux.

Réalité politique ou « choc des civilisations » ?

Un dernier obstacle doit être franchi pour parvenir à une juste compréhension de la réalité géopolitique. Ainsi que le premier ministre canadien semble l’avoir fait, on peut croire à la fin du monde unipolaire, à la fin d’un ordre mondial fondé sur des « règles » et à l’abandon de l’idéologie néolibérale, comprise comme un panneau publicitaire dans notre vitrine que l’on se sent obligé de montrer.

Est-ce à dire qu’on admet réellement le monde multipolaire (et non le monde unipolaire envisagé par les États-Unis en 1991 avec le démantèlement de l’URSS), qu’on défend le droit international (au lieu d’un ordre mondial fondé sur des « règles » conçues par les États-Unis) et qu’on souscrit à une mondialisation respectueuse du droit des peuples (au lieu de l’idéologie néolibérale préconisant l’effacement des frontières, l’affaiblissement des États et une confiance aveugle dans les oligarques apatrides)?

Il y a différentes façons de concevoir le monde multipolaire, de rejeter un ordre mondial fondé sur des « règles » et d’abandonner l’illusion néolibérale. On vient d’en évoquer une, mais certains souscrivent plutôt au « choc des civilisations », au sens de Samuel Huntington. Selon ce point de vue, il existerait désormais plusieurs civilisations irréductibles (ça c’est le monde multipolaire). En vertu de notre appartenance à la civilisation occidentale, au centre de laquelle se trouve l’Amérique, les États-Unis auraient le droit de s’imposer partout dans notre hémisphère, y compris au Venezuela, à Cuba et au Nicaragua.

Toujours selon ce point de vue, notre civilisation, fondée sur les « valeurs judéo-chrétiennes » serait mise à l’épreuve par les civilisations chinoise, russe et iranienne. Il faudrait donc lutter contre ces civilisations, car elles seraient agressives à notre endroit.

Ainsi, le 29 juin 2022, dans le cadre de la Déclaration de Madrid, les membres de l’OTAN ont décrit la Chine comme une menace aux intérêts vitaux de l’OTAN. On pouvait y lire : « Nous nous trouvons face à une compétition systémique de la part d’acteurs, parmi lesquels la République populaire de Chine, qui portent atteinte à nos intérêts, à notre sécurité et à nos valeurs, et qui cherchent à fragiliser l’ordre international fondé sur des règles. »[4] Cette narration au sujet d’une menace chinoise a toutes les allures d’une théorie complotiste.

La Russie, quant à elle, constituerait une menace pour l’Europe entière. Dans cette optique, les pays européens sont soumis à l’injonction de Donald Trump de hausser leurs investissements militaires à la hauteur de 5% de leur PIB respectif. Ils se sont aussi conformés à la directive de Pete Hegseth du mois de février 2025 d’appliquer une « division du travail », les USA s’occupant de la Chine et les Européens de la Russie. De façon surprenante, les principaux leaders européens se sont montrés plus bellicistes que le pouvoir impérial américain. Ne reculant devant aucune incohérence, ils répétèrent que la Russie n’avait pas vraiment avancé sur le territoire ukrainien, mais qu’elle constituait quand même une menace visant tous les pays membres de l’Union européenne. Ce narratif transpose le complotisme à l’échelle internationale.

En Iran, enfin, on s’en est remis au danger que représenterait la menace nucléaire à l’égard d’Israël. En 1992, Netanyahou affirma que l’Iran pourrait posséder la bombe d’ici 3 à 5 ans. La même affirmation fut faite en 1995. En 2009, il prétendit devant les membres du Congrès américain que l’Iran serait à un ou deux ans de l’arme nucléaire. En 2012, à l’ONU, il brandit un diagramme de bombe dessinée pour illustrer le fait que l’Iran pourrait avoir assez d’uranium enrichi pour une première bombe d’ici le printemps ou l’été 2013. En 2015, Israël prévenait le Congrès américain que l’Iran pourrait n’être qu’à quelques semaines de l’arme nucléaire. La même rengaine fut reprise en 2025-2026 pour justifier les agressions israéliennes. Il affirma cette fois-ci que l’Iran pourrait produire une arme nucléaire dans un délai très court, de l’ordre de quelques mois. Autrement dit, une puissance disposant de 80 à 300 bombes nucléaires serait la victime potentielle d’une agression nucléaire provenant d’un pays qui n’en détient pas. Il est difficile dans ce contexte de ne pas apercevoir une même propension à transposer le complotisme à l’échelle internationale.

Ces trois théories complotistes impliquant la Chine, la Russie et l’Iran tracent les contours d’un faux « choc des civilisations ». Ce sont trois écrans de fumée masquant les ambitions hégémoniques du tandem États-Unis / Israël. Ainsi, le discours de Davos du premier ministre Mark Carney annonçant la fin du monde unipolaire, la fin d’un ordre du monde fondé sur des « règles » et la fin de l’idéologie néolibérale n’est pas nécessairement lié à la critique de l’hégémon américain, car c’est un discours compatible avec la doctrine du « choc des civilisations ». Pour accéder à la réalité géopolitique telle qu’elle se présente sous nos yeux, il faut comprendre que la doctrine du « choc des civilisations » est une diversion qu’il faudrait impérativement mettre au rebut.

Conclusion

Lorsqu’on fait face à une agression impérialiste, la priorité est de la repousser car son succès garantirait le renforcement ou l’instauration des pires maux que l’on redoute pour un pays. Qu’on soit d’accord ou pas avec son régime, une mainmise impérialiste ne peut qu’empirer sa situation. Il est nécessaire donc de prioriser : écarter le danger de mainmise étrangère et de perpétuation de la réaction intérieure d’abord, entreprendre les transformations intérieures souhaitées ensuite. Il faut savoir séquencer. Cela s’appelle avoir une stratégie. On ne combat pas « le régime » pendant que les bombes pleuvent sur l’Iran et que l’existence même du pays est en jeu. Il faut s’occuper du problème principal du moment, la souveraineté et l’indépendance, quitte à traiter l’autre après. Il en a été ainsi dans les luttes de libération nationale et même durant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il a fallu mettre provisoirement en sourdine l’opposition aux impérialismes britanniques et français pour barrer la route à l’impérialisme allemand plus dangereux.

Au-delà, il faut prendre acte de la panique qui s’empare de l’impérialisme américain et de sa volonté d’affaiblir les États qui lui tiennent tête. Il faut comprendre que cet impérialisme est mondialisé et que l’État américain est prêt à tout pour se maintenir en place comme seul hégémon. À l’époque actuelle, il n’existe qu’un seul État impérialiste, les États-Unis d’Amérique. Il affronte tous ceux qui lui opposent une résistance nationaliste, dont les États russe, chinois et iranien. Quoi qu’on pense du pouvoir iranien, il est nationaliste et défend le pays contre une agression impérialiste. Pour comprendre l’impérialisme à notre époque, voir l’ouvrage de Samir Saul : L’Impérialisme, passé et présent. Un essai (2023). Pour comprendre le nationalisme à notre époque, voir l’ouvrage de Michel Seymour : Nation et autodétermination au XXIe siècle, 2024. Enfin, pour comprendre la conjoncture géopolitique actuelle, voir notre ouvrage commun Le conflit mondial du XXIe siècle (2025).

Notes

[1] https://www.pressenza.com/fr/2025/12/resister-au-fascisme-oui-mais-a-limperialisme-aussi/

[2] https://www.pressenza.com/fr/2026/03/lagression-americano-israelienne-contre-liran-la-realpolitik-et-la-guerre-mondiale/

[3] https://www.pressenza.com/fr/2023/11/israel-a-gaza-une-entreprise-genocidaire/

[4] https://www.nato.int/cps/fr/natohq/official_texts_196951.htm