Au Québec, les femmes en bonne santé qui vivent une grossesse normale sont admissibles à un suivi par une sage-femme. De plus, ces services de sage-femme sont gratuits pour toutes les femmes qui possèdent une carte d’assurance-maladie. Au sein du réseau des universités québécoises, c’est l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) qui offre le programme de baccalauréat en pratique sage-femme. Celui-ci a pour but de former des sages-femmes autonomes offrant aux femmes et à leur famille des soins de première ligne sécuritaires et professionnels tout au long de la période périnatale. 

Ainsi, au Québec, la pratique de sage-femme a commencé à être légalisée et encadrée depuis plus de 20 ans. Malgré leur légitimité reconnue, quelle place occupent les sages-femmes dans notre système de santé actuel ? Qu’en est-il de l’accessibilité à leurs services ? De la Mauricie en passant par la Gaspésie et Vancouver avec un arrêt dans la communauté de Chisasibi, le nouveau film documentaire intitulé Sages et Rebelles, dont l’avant-première a eu lieu récemment à Trois-Rivières, aborde ces enjeux encore méconnus et peu médiatisés. 

Isabelle Padula : Bonjour Claudie, comment pourrais-je t’introduire en quelques phrases ?

Claudie Simard : Je suis la réalisatrice d’un documentaire, Sages et Rebelles, mon premier film et je l’espère non mon dernier. J’ai un parcours en arts et en communications et je suis ainsi revenue à mes premières amours après un passage de dix ans en information. J’ai grandi et j’ai fait mes études en musique à Trois-Rivières. Ensuite, j’ai quitté la région, mais avec les enfants, l’appel d’avoir un équilibre de vie a fait en sorte que je suis revenue à Saint-Boniface en Mauricie depuis quelques années, où je vis le bonheur avec ma famille. 

De quelle façon t’es-tu sentie interpellée par cet enjeu lié à la pratique sage-femme ?

Personnellement, je n’ai pas eu accès à ce service, car il n’y en avait pas dans la région où j’étais à ce moment-là, en Abitibi, et je n’avais jamais vraiment entendu parler de cette alternative. Ce n’est pas tout qu’il existe un service de sages-femmes, il faut aussi que la population en soit informée. 

Pourquoi avoir choisi de traiter cet enjeu sous la forme d’un documentaire ? 

Je trouvais que le documentaire permettait de laisser  parler l’image. Un reportage est davantage intellectuel et informatif, tandis qu’avec le cinéma documentaire, je pouvais laisser vivre des moments. Quand j’ai assisté à des rencontres, ça m’a bouleversée la façon et le respect que les sages-femmes portent au pouvoir. C’est une dynamique d’égalité et de soutien. Le « prendre soin » que les sages-femmes ont envers les femmes qu’elles accompagnent, c’est révolutionnaire. J’ai assisté à deux accouchements pour réaliser le film et j’ai pleuré parce que j’aurais aussi voulu vivre cela comme accouchement. 

Présente-moi brièvement les personnes et les organisations de la Mauricie qui ont été des ressources pour ton documentaire.

Nous avons eu la chance d’aller à la Maison de naissance de la Rivière à Nicolet, la seule maison de naissance en Mauricie et au Centre-du-Québec. Maude Lapointe y travaille et elle est une des trois sages-femmes du documentaire. Des étudiantes du programme de baccalauréat de l’UQTR sont également présentes dans le documentaire pour témoigner de la difficulté des parcours des études et de certaines inégalités. Et j’ai également été en lien avec L’auberge autogérée des étudiantes sages-femmes de Trois-Rivières, qui propose un hébergement répondant aux besoins spécifiques des étudiantes du baccalauréat en pratique sage-femme. Il y a un lien fort avec la Mauricie dans le documentaire.

Sages et rebelles, pourquoi avoir choisi ce titre?

D’un côté, j’ai rapidement compris que ça prenait une très grande sagesse pour accompagner des femmes dans un moment aussi intense que celui de l’accouchement. De l’autre, j’ai été surprise de constater combien les sages-femmes dans toute leur sagesse se heurtent à des fermetures du système dans lequel elles doivent faire preuve de détermination pour aller à contre-courant. C’est ce contre-courant qui représente le côté rebelle. De vouloir prioriser la femme qui accouche et non pas seulement l’enfant à naître et de redonner le pouvoir aux femmes dans l’accouchement, c’est aller à contre-courant. Dans le milieu médical également, les sages-femmes sont à contre-courant. Elles ne se considèrent pas elles-mêmes rebelles, mais elles sont au centre d’une lutte de reprise de pouvoir dans l’accouchement à laquelle elles participent malgré elles. 

Quels sont les défis pour réaliser un film documentaire au Québec ?

Le financement est complexe, long et insuffisant. Du côté des diffuseurs, il y a une demande, mais il faut arriver avec un sujet méconnu et de l’heure. Concrètement, entre autres avec la façon dont sont octroyés les budgets, ça va nous prendre presque trois ans à le réaliser.  Ainsi, il faut trouver un sujet méconnu, porteur d’actualité, qui nous touche au fond du cœur et dont on est la personne désignée pour le porter comme réalisatrice. Ce sont beaucoup de critères à réunir dans un même moment. Je suis membre du regroupement les Réalisatrices Équitables qui vise à atteindre l’équité pour les femmes dans le domaine de la réalisation au Québec et faire en sorte que les fonds publics soient accordés de façon équitable aux réalisatrices. Il est important de donner une voix plus juste aux femmes et à leurs préoccupations sur nos écrans.

Tout au long de leur vie, les femmes vont traverser des épisodes de changements tels que l’adolescence, l’entrée dans la sexualité, le désir ou le refus de grossesse, la ménopause… Est-ce que la sage-femme a actuellement les compétences pour être placée comme professionnelle de référence pour la santé globale de la femme ?

Le champ de pratique et d’expertises des sages-femmes va au-delà de la grossesse. Il y a entre autres l’allaitement, la santé sexuelle et reproductive des femmes. En ce qui concerne la contraception pour les adolescentes, les sages-femmes auraient la compétence pour le faire. Ce sont les provinces qui déterminent les champs de pratique, mais il y a une chasse-gardée. Ces compétences sont là et on ne les utilise tout simplement pas. 

Le film documentaire Sages et Rebelles peut actuellement être visionné gratuitement sur Tout.tv au https://ici.tou.tv/sages-et-rebelles.

Isabelle Padula

L’article original est accessible ici