Se nourrir. Derrière ces deux mots simples à la base de la pyramide de Maslow sur les besoins essentiels se cachent des dynamiques complexes qui se déploient différemment selon les réalités géographiques internationales, nationales, régionales et locales. Tous n’ont pas le même accès à la nourriture, que ce soit en raison des revenus disponibles et du prix des aliments, ou tout simplement parce que l’offre est moins variée à certains endroits. L’équipe de GRAFFICI s’est intéressée à quelques enjeux touchant l’alimentation dans l’ensemble de la Gaspésie.

Dans la ville de Percé, l’accès physique aux commerces d’alimentation est une chose. Trouver de la nourriture à un prix abordable en est une autre.

« Il y a les déserts alimentaires géographiques, qui se retrouvent souvent dans les extrémités des MRC, mais il y a aussi les déserts alimentaires économiques alors que la nourriture est de moins en moins accessible et que les demandes explosent aux banques alimentaires. Le principal facteur de la sécurité alimentaire, c’est vraiment le revenu », explique Charlie Paquette-Dupuis, coordonnatrice à Produire la santé ensemble, un organisme communautaire autonome de la MRC du Rocher-Percé qui vise à accroître l’autonomie alimentaire.

Selon l’Institut de la statistique du Québec, plus de 70 % des municipalités de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine se retrouvent dans le cinquième et dernier quintile de l’indice de vitalité économique.

Les services d’aide alimentaire ont effectivement vu les demandes exploser dans les dernières années. À L’Accueil Blanche-Goulet de Gaspé, le nombre de dépannages alimentaires a bondi de 146 % en cinq ans, passant de 302 à 743. Le nombre de personnes ayant bénéficié de ces services a, quant à lui, augmenté de 63 % pour les années de référence d’avant la pandémie à aujourd’hui.

Heureusement, plusieurs initiatives ont été mises en place. Dans un rapport datant de juin 2022 publié par Recyc-Québec, on arrivait à la conclusion que ce sont 16 % des aliments comestibles qui finissent par être perdus ou gaspillés à l’une ou l’autre des étapes de la chaîne d’approvisionnement jusqu’au client.

En Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine, les résidus alimentaires annuels sont estimés à 32 974 tonnes, en incluant aussi les parties non comestibles des aliments perdus ou gaspillés.

Pour contrer le phénomène, les Banques alimentaires du Québec ont déployé depuis 2018 le Programme de récupération en supermarchés. Lorsque les denrées ne correspondent plus à leurs normes habituelles et qu’elles sont toujours comestibles, un organisme vient les récupérer gratuitement pour les redistribuer directement ou encore les transformer avant de les repartager.

L’an dernier, ce sont 6,3 millions de kilogrammes de denrées d’une valeur de 57 millions de dollars qui ont ainsi été récupérés à l’échelle québécoise. Dans la MRC du Rocher-Percé, trois supermarchés ont jusqu’ici levé la main pour participer au projet, à savoir le Super C et le IGA de Chandler, ainsi que le IGA de Grande-Rivière. La collecte de nourriture s’effectue trois fois par semaine depuis maintenant trois ans.

Le chargé de projet Rolando Segura estime entre 20 et 25 tonnes la quantité d’aliments récupérés dans la dernière année. Une goutte d’eau dans l’océan, d’un point de vue régional, mais qui fait toute la différence pour ceux qui en profitent, que ce soit par la redistribution directe ou par la transformation à travers d’autres organismes alimentaires de la MRC.

« C’est la pointe de l’iceberg. En incorporant d’autres épiceries, et de manière indépendante aller chercher d’autres partenariats dans les pêches par exemple, on augmenterait la variété des ressources. Le potentiel est énorme », analyse celui qui est également cuisinier à la Vieille Usine de l’Anse-à-Beaufils.

La tournée des épiceries permet surtout de recueillir des fruits et des légumes, dans 40 à 50 % des cas. Viennent ensuite les produits laitiers – principalement du yogourt – le pain ainsi que les produits céréaliers.

« Les viandes et les protéines animales sont très rares. Les supermarchés font souvent eux-mêmes de la transformation puisque ça coûte cher », précise Rolando Segura.

Le taux de récupération des aliments donnés par les épiceries tourne autour de 85 à 90 %. Rolando Segura peut mettre son expertise à profit pour optimiser leur valeur. Les recettes de plats transformés, concoctées par Marjolaine Boudreau dans les bureaux du Programme de récupération en supermarchés à Grande-Rivière, servent notamment pour les plats congelés du Centre d’Action Bénévole Gascons-Percé.

« Les besoins sont très diversifiés, spécifiques ou durables dans le temps. Quelqu’un peut avoir une perte d’emploi, un imprévu sur la voiture ou être moins autonome tout simplement. Mais les demandes demeurent grandes », ajoute le chargé de projet.

La Maison Blanche-Morin, le Centre Émilie-Gamelin, les écoles primaires de Grande-Rivière et de Chandler via le Projet Écollation et le groupe Môman détente ont notamment collaboré à la démarche au fil des ans.

Le Programme de récupération en supermarchés est un projet pilote, pris en charge pour l’instant par le Réseau en développement social Rocher-Percé. Une incorporation en bonne et due forme est dans les cartons pour assurer la pérennité des opérations. Chose certaine, ce sont littéralement des tonnes de nourriture qui ont pris le chemin des tables gaspésiennes, plutôt que celui des poubelles ou du compostage.

« La quantité de nourriture jetée par les épiceries, c’est aberrant et ç’a n’a aucun sens, alors que beaucoup de familles ont de la peine à se nourrir. On est chanceux d’avoir ici des bons partenaires, mais il va falloir repenser le système de manière globale », conclut Charlie Paquette-Dupuis.

Jean-Philippe Thibault, Graffici, Gaspésie, septembre 2022

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Désert alimentaire: Un désert alimentaire est une région géographique dont les habitants n’ont pas accès à certains produits alimentaires réputés sains à des prix abordables.

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