Le 1er septembre, en Allemagne, la journée est dédiée à la Paix par les syndicats et les organisations pacifistes.

Mais on veut nous faire croire qu’il y a une raison valable à la guerre ?!

Et malheureusement, nous tombons une fois de plus dans le panneau, délaissant les mouvements pacifistes pour reprendre en chœur les beuglements des bellicistes. Toute voix s’élevant contre le conflit et les livraisons d’armes, plaidant pour les négociations et la désescalade, se fait bâillonner sans ménagement. Personne n’est pour la guerre tant qu’elle n’est pas déclarée, mais dès que la mobilisation est ordonnée, tout le monde y va. Ce constat affligeant, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht l’ont payé jadis de leur vie.

En février, quelques jours après le début de l’attaque de l’Ukraine par la Russie, je suis allée rejoindre les rangs des pacifistes devant la Theatinerkirche à Munich, où j’habite, pour manifester notre volonté d’une solution autre que la guerre (le décor est historique puisque c’est ici, devant la Feldherrnhalle, qu’Adolf Hitler en 1923 a mis en scène un putsch, annonciateur du cataclysme, qui a échoué et s’est soldé par un bain de sang ; ce n’était que reculer pour mieux sauter). Les scènes qui se sont déroulées sous mes yeux m’ont glacé le sang : jamais je n’avais vécu une telle densité de violence et de haine, réclamant à cor et à cri des livraisons d’armes et empêchant la voix des pacifistes à tous crins de s’élever. Il flottait dans l’air survolté un agression aussi tangible qu’avant une bataille, j’ai même craint qu’on en vienne aux mains. C’était cauchemardesque, j’espérais que quelqu’un allait me pincer pour me réveiller. J’en ai été désarçonnée. Mais je sais qu’il faut tenir bon et ne pas mettre d’huile sur le feu pour alimenter le brasier, car d’autres pacifistes avant nous ont connu le même sort, qui les ravalait au rang de parias.

« La guerre, c’est la souffrance[1] »

« La guerre est inévitable » : jamais plus gros mensonge n’a été inventé ! La guerre n’a aucune raison d’être, si ce n’est le profit d’une poignée de psychopathes qui ne se mouillent pas les mains dans le sang des autres. Il faut le lavage de cerveau radical d’une idéologie dictatoriale au corset de laquelle il semble impossible d’échapper, ou la machinerie bien huilée d’une propagande alimentant la peur de l’autre et propageant l’image d’un ennemi sanguinaire pour que les êtres humains, pris au piège, se déchainent les uns contre les autres. Que les objectifs de ceux qui manipulent ces masses, oublieuses de leur profond désir de paix, paraissent alors dérisoires ! Patrie, honneur, nation, héroïsme, revanche, religion, frontières, et que sais-je encore, n’ont été au fil des millénaires que prétextes à se faire tuer et à s’entretuer. Que n’auront-ils, les grands de ce monde, été chercher comme allégations pour faire fi de l’essentiel, du don le plus précieux qui est… la Vie ?

L’absurdité totale de la guerre s’est traduite pour moi par la mort violente d’un rescapé des camps, l’Ukrainien Boris Romantchenko. Interné à Buchenwald, où il retournait lors des commémorations annuelles en tant que vice-président du Comité international de Buchenwald-Dora, il est mort de la main de son ancien sauveur : libéré par l’Armée rouge, il a trouvé la mort sous un tir russe qui a touché son immeuble. Quelle amère ironie du sort ! Qui a poussé le camp de Buchenwald, ennemi d’alors, à offrir de l’aide à la poignée de survivants âgés qui se retrouvent à leurs dépens coincés entre le marteau et l’enclume. Les vétérans et survivants de la Seconde Guerre mondiale ont lancé des appels à la raison qui sont restés sans écho. Qu’importe la sagesse des Anciens lorsque la machine mortifère est lancée ? Le ravitaillement en chair à canon toute fraiche ne connait ni frein ni retenue, il faut malheureusement plus qu’un mouvement pacifiste pour l’arrêter.

« Vous êtes jeunes, vous ne savez pas ce que c’est que la guerre[2] »

Les jeunes soldats embarqués dans la guerre d’Ukraine, qu’ils soient d’un côté ou de l’autre, en font les frais, tout comme avant eux tant d’autres générations sacrifiées de jeunes gens fauchés à la fleur de l’âge pour des raisons qui les dépassaient. Ce sont les mêmes hier et aujourd’hui — aspirant plus que tout à vivre leur vie et auxquels on a fait miroiter des victoires dont ils n’ont tiré aucun profit, qui quittent leur foyer pour ne plus y revenir et dont l’avenir est obturé par plus puissants qu’eux. Il leur aura fallu abandonner leur capacité de choix pour obéir les yeux fermés aux ordres venus d’en haut et se lancer dans un carnage dont ils n’ont absolument aucune idée, tant qu’ils ne s’y retrouvent pas plongés, et qui les marquera à jamais, eux, leurs proches et leur descendance, s’ils ont la chance d’en réchapper.

Quelle connerie la guerre !

Combien d’inutiles abysses creusés entre des peuples voisins qui finiront bien par se combler, vaille que vaille, puisque le vivre ensemble est inévitable. Pourquoi faut-il en passer par le déchirement des familles, par les blessures de l’âme et du corps, la destruction des foyers, la dévastation visible et invisible de l’environnement (77 ans après la fin de la guerre, on continue à désamorcer des obus non éclatés sur les chantiers de construction allemands et je tais ici les innombrables champs de mines à travers le monde), avant de lancer une passerelle d’entente ?

Il n’y a qu’à voir la fracture qui s’est opérée, pas si loin de nous et il n’y a pas si longtemps de cela, en ex-Yougoslavie ; il n’y qu’à regarder comment le Rwanda panse ses plaies ; il n’y a qu’à évoquer les traumatismes des Irakiens, des Afghans, des Syriens ; il n’y qu’à compter les victimes en Colombie, au Chili, en Argentine, au Cambodge, en Arménie ; il n’y a qu’à penser au Yémen oublié, qu’à compléter la liste interminable… pour se persuader que toute guerre est intolérable et que la guerre est une connerie, comme le disait Prévert. Et pas des moindres car :

« La guerre, c’est le nihilisme. Et le nihilisme, c’est le néant.[3] »

Je l’entends arriver d’ici : voici le moment venu de l’argument massue, celui qui ferait passer les pacifistes pour de grands naïfs (employé ici dans le sens d’idiots accomplis), puisque la guerre est censée défendre nos valeurs. Mais quelles sont les valeurs plus dignes d’être reconnues que celle de la Vie ? La vie de chaque individu, non pas noyée dans la masse informe d’un peuple, mais en ce qu’elle fait de lui un être unique, pour lui-même et son entourage. Où déceler la naïveté dans cet aveu ? Toute victime dont la vie s’éteint est une victime de trop, peu importe l’endroit où elle se trouve ; et il ne faut jamais se lasser de le redire, au risque de se voir accuser de ressasser. Au cynisme imperturbable des bellicistes, je préfère de loin la soi-disant naïveté des pacifistes. Ce n’est pas elle qui cause les grands dégâts, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, mais c’est elle qui tente de les limiter. D’autant plus ardemment devant la menace d’une guerre atomique…

L’amour et l’amitié (qui est une forme de l’amour) n’ont que faire des frontières, des races, des religions, des milieux, des âges, des sexes… Quand on leur laisse la place dont ils ont besoin pour s’épanouir, ils le font au-dessus des tranchées de la Première Guerre mondiale, lorsque des soldats échangeaient des cigarettes au cours d’une accalmie, ou que de nos jours, ils se partagent le même poste de garde entre Moldavie et Transnistrie.

C’est la bande-annonce d’un film sortant actuellement en Allemagne qui m’y a fait repenser, ainsi que le documentaire émouvant de Christoph Boelke, Die Spur des Vaters (La trace du père).

Dans le premier, un Juif orthodoxe et un bédouin se retrouvent face à face dans une situation précaire et d’ennemis héréditaires deviennent les meilleurs amis du monde. Bien sûr, c’est une comédie mais avec de l’humour, n’est-il pas plus facile de démonter (ou surmonter) les préjugés qu’avec un fusil ?

Dans le second, le fils part 50 ans après la guerre à la recherche des étapes de son père en Russie lors de l’invasion des troupes nazies dont il faisait partie. Au cours de séquences émouvantes, il interroge des témoins âgés qui se remémorent, parfois les larmes aux yeux, de ce que les Allemands leur ont fait endurer. Mais une vieille femme se souvient aussi de soldats qui laissaient des cigarettes ou d’un soldat venu réquisitionner toute la nourriture disponible, qui avait poussé un morceau de lard du pied sous un lit, discrètement, pour lui laisser à elle et sa famille un petit quelque chose, honteux qu’il était de les laisser mourir de faim.

« Que diriez-vous du déclenchement de la Première Paix mondiale ? »

Comment ne pas évoquer la Women’s March initiée par Yael Deckelbaum, comment ne pas penser à Combatants for Peace et Woman Wage Peace, ces mouvements porteurs d’espoir qui se sont aventurés à la rencontre du « meurtrier » de l’autre côté, et qui ont rencontré des êtres humains en proie au même chagrin, à la même détresse face à la folie meurtrière incessante qui les a privés d’un membre de leur famille ou de leurs amis ?

Et que dire de toutes ces histoires d’amour, nées pendant la Seconde Guerre mondiale entre travailleurs étrangers et Allemandes ou Allemands et femmes des pays occupés, en dépit des interdictions impitoyables, et qui se sont soldées par des pendaisons, des exécutions sommaires et des humiliations ineffaçables ? N’est-ce pas la preuve que l’amour est plus fort que la guerre insensée et son cortège mortifère ?

Tous ce gestes, toutes ces résurgences de sentiments humains au sein d’un conflit, si infimes soient-ils, effacent bien des affres et des tourments. Ils redonnent espoir en ce que l’humain préserve de meilleur en lui, lorsque l’inhumanité se répand comme une marée noire, et ont souvent la force d’un talisman.

Dans nos veines coulent le même sang, fusent les mêmes sentiments et émotions, régissent les mêmes besoins. Bravons les soi-disant différences pour dire OUI à la Vie, qui nous anime toutes et tous, nous la grande famille humaine, ici et sous tous les cieux qui sont aussi les nôtres, comme l’air que nous respirons et l’eau que nous buvons.

Qu’attendons-nous pour faire la Paix ?

 

[1] Citation traduite, tirée du film de Christoph Boelke, Die Spur des Vaters.

[2] ibid

[3] ibid