L’économie sociale de la connaissance remet en question l’approche de privatisation qui a été donnée à la propriété intellectuelle avec des modèles commerciaux et de nouveaux produits électroniques.

Par Juan José Romero Salazar

Dans cette perspective, l’économie sociale de la connaissance devient un domaine d’étude qui vise à produire des outils pour rendre viable l’inclusion de la connaissance dans la société, et à promouvoir l’émancipation de l’humanité avec la liberté d’accès à l’information, qui ne doit pas être limitée ou supprimée par les intérêts économiques des minorités qui contrôlent les grandes sociétés de médias. Dans le domaine de la recherche, il s’agit de faire de la connaissance un bien infini, public et ouvert, dont la diffusion sert à construire une citoyenneté solidaire. Par conséquent, dans le cadre épistémique de l’économie sociale de la connaissance (1), l’objectif est de parvenir à l’appropriation sociale de l’information pour la production de connaissances pertinentes et utiles. Ceci est consistent avec une approche de la Décolonialité du Savoir – Pouvoir dans l’utilisation des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) (tecnologías de la Información y la Comunicación (TICs), comme une option épistémologique nécessaire pour démanteler la sphère idéologique de la domination cognitive, comme le proposent Herrera, Sierra et Del Valle, (2) pour partir à la recherche d’une nouvelle Communicologie latino-américaine, qui se base sur une épistémologie construite à partir du Sud pour avancer dans la destruction de la rationalité instrumentale, et remettre en question le paradigme de la communication imposé à partir de positions ethnocentriques.

L’objectif est d’avancer un processus de déstructuration des cadres cognitifs du capitalisme afin de repenser le travail immatériel et ainsi aller vers un changement de sa matrice productive. Comme le dit Derrida (3), la déconstruction propose la déstructuration de la pensée occidentale, en remettant en cause sa légitimité, afin de proposer une nouvelle épistémologie critique qui permet de se confronter à la pensée unique. Ainsi, la déconstruction aspire à se distancier de la logique discursive de la modernité occidentale, qui tend à médiatiser la pensée, qui devrait toujours être libre.

Il convient de rappeler que « la connaissance est le reflet de l’information », comme le dit Savater (4). Par conséquent, en termes strictement économiques, nous devons avoir un accès égal à l’information, qui doit être librement accessible, afin de convertir la connaissance en une Valeur d’Usage, utile pour élever la pensée et façonner l’intelligence de la totalité sociale; c’est-à-dire l’information doit être d’accès public pour construire la “bonne vie “ (el buen vivir) (5), dans les termes de la sagesse ancestrale telle que postulée par le principe du « Sumak Kawsay », qui conduit au dépassement profond de la commercialisation de la connaissance. De ce point de vue, il est inacceptable d’essayer de transformer la connaissance en une valeur d’échange comme n’importe quelle autre marchandise.

Nous devons souligner que l’économie sociale de la connaissance ne vise pas à opposer les nouvelles formes de production intellectuelle obtenues grâce aux TIC. Son point de départ est plutôt de dénoncer les mécanismes croissants d’une exploitation qui implique l’appropriation privée des connaissances afin de commercialiser le savoir par la manipulation du talent des travailleurs, qui sont dépouillés de la valeur ajoutée qu’ils apportent grâce aux TIC.

Il ne s’agit pas non plus de créer des positions orthodoxes qui peuvent conduire à la technophobie, qui implique une prédisposition irrationnelle qui évite toute recherche supplémentaire sur l’utilisation humanisée de la technologie, pour créer des conditions de protection des travailleurs et concevoir la connaissance comme un instrument de rédemption sociale et d’appropriation sociale de la connaissance, sans aucune limitation commerciale ou financière.

Il convient également de souligner que ce caractère social de la connaissance doit toujours respecter la propriété intellectuelle et les droits d’auteur, sans que cela ne conduise à une monopolisation de la connaissance dans une tentative de transformer fictivement la connaissance en une marchandise rare dans le but d’obtenir un avantage commercial sur son utilité publique. Comme l’a fait valoir Dantas (6), il est vrai que l’idée de brevet ou de droit d’auteur est née au XVIIIe siècle, reconnaissant le droit d’exploitation commerciale d’une idée originale à un inventeur ou à un auteur individuel : machines, biens de consommation, œuvres d’art. Mais depuis plus d’un siècle, ce principe libéral, typique des débuts de la révolution bourgeoise, a été remplacé par ceux qui s’approprient les droits de l’invention ou de l’œuvre d’art en payant leurs auteurs, qui acceptent de travailler pour un salaire qui ne représente qu’une partie du revenu. Le reste du revenu excédentaire est accaparé par ceux qui parviennent à gagner beaucoup d’argent grâce à leur « droit de monopole ».

L’idée principale de l’économie sociale de la connaissance est de démontrer que les nouvelles technologies de l’information mettent en place les processus de socialisation des citoyens, et sont utilisées pour créer une virtualisation qui altère les processus de coexistence communautaire et supprime les liens naturels, remplaçant le territoire par le cyberespace. Il est désormais courant d’admettre que l’ère de la digitalisation favorise la mondialisation par l’échange d’informations grâce à des médias qui permettent une communication caractérisée par l’instantanéité, l’immédiateté et la délocalisation. Mais en général, elle favorise une dépersonnalisation du contact humain, car, même lorsqu’il est interactif, l’échange est généralement déformé par l’anonymat des acteurs qui interagissent à travers les réseaux électroniques.

Il est également lieu commun d’accepter que cet environnement digital est contrôlé par des entreprises (Google, Facebook, Microsoft), qui gèrent le lobby international, afin de faire pression sur les élites du pouvoir mondial. Face à ce scénario de contrôle privé de l’informatique et de la microélectronique, il est nécessaire de sensibiliser les citoyens afin de dévoiler les intérêts qui agissent au niveau planétaire pour maintenir un ordre hégémonique de la communication et de l’information. Il s’agit de révéler que l’environnement mondialisé imposé par la globalisation du capital est contrôlé par les grandes entreprises, qui non seulement restreignent le droit à la libre information, mais menacent aussi la souveraineté scientifique de nos pays du Sud.

En Amérique latine, les gouvernements autonomes doivent faire preuve de fermeté institutionnelle et d’audace politique pour que les technologies électroniques, la télématique (téléphonie + informatique), les logiciels Internet et les plateformes de Facebook, WhatsApp, Twitter, puissent être utilisés de manière constructive pour faire face à la désinformation qui se transmet sur les réseaux électroniques. En outre, il s’agit d’organiser notre peuple latino-américain en tant que sujet historique, afin de promouvoir l’économie sociale de la connaissance et d’explorer des alternatives de coexistence solidaire, à travers l’appropriation sociale de la connaissance dans l’environnement digital, d’où l’on peut promouvoir l’auto-organisation et la gouvernance dans l’espace public. Un exemple est ce qui peut être fait par le biais de vidéoconférences et de plateformes, grâce à la réelle possibilité offerte par les entreprises de communication virtuelle telles que Zoom, jusqu’à présent sans restriction, pour maintenir un bon contact. Ces technologies de l’information ont inévitablement une fonction d’intermédiaire dans le développement local, non seulement sur le plan physique, mais aussi sur le plan symbolique, en contribuant à la formation de l’imaginaire collectif pour l’activation des politiques publiques. D’où l’importance de promouvoir le libre accès à l’information et la coordination avec le gouvernement en ligne (N.d.T.: en Colombie, le gouvernement en ligne vise à améliorer la transparence, l’efficacité, et l’inclusion sociale grâce aux TIC), afin de parvenir à une synergie sociale par le biais de groupes communautaires organisés pour la cogestion citoyenne.

En général, en Amérique latine, la gestion de l’espace virtuel est de plus en plus privatisée afin de favoriser la restauration des nouvelles formes de capitalisme cognitif. Le réseau de télécommunications continue d’être manipulé par des entreprises qui imposent des modèles sociopolitiques afin de favoriser l’ingérence contre l’autodétermination de nos peuples, ce qui signifie faire pression sur le droit à la libre information de nos pays. Le cas vénézuélien est emblématique, puisque la multinationale américaine Directv (N.d.T.: un pourvoyeur américain de télévision) a récemment suspendu les communications pour plus de deux millions d’abonnés, qui se sont retrouvés sans accès aux chaînes de télévision (7).

Dans le cadre du scénario imposé par le courant néolibéral avec le « mercantilisme » qui régit la consommation digitale avec l’utilisation des réseaux informatiques, il est nécessaire de maintenir une connectivité et une accessibilité gratuites chez les peuples de notre digne Amérique latine. Cela ne sera possible que si les courants anticolonialistes parviennent à établir une souveraineté technologique au service de l’échange de connaissances qui valorise notre patrimoine culturel, afin de faire face à l’ethnocentrisme et de renforcer la réflexion épistémologique basée sur la cosmovision de nos peuples insoumis du Sud.

 

– Juan José Romero Salazar, docteur en sciences économiques, Master en gestion universitaire. (Université de La Havane). Sociologue (Université Centrale du Venezuela). Courriel : romerosalazar@gmail.com

Du même auteur :

Économie sociale du savoir ou commercialisation du savoir. Un débat nécessaire pour l’Amérique latine.

Capitalisme cognitif et précarité du télétravail. 14/09/2020

L’économie vénézuélienne va-t-elle faire naufrage ? 29/05/2015

 

Notes :

(1) La notion de cadre épistémique utilisée ici renvoie essentiellement au contexte dans lequel s’élabore le processus de reconstruction conceptuelle de la réalité en vue de produire des connaissances. Nous souscrivons à l’argument développé par Becerra et Castorina (2016), qui soulignent que le cadre épistémique : « … est un produit de facteurs historiques de nature socio-politique et philosophico-religieuse […] qui renvoie à une certaine vision du monde, une conception ou une vision de la nature et de la société ».

BECERRA, Gastón. Castorina, José (2016) : Sur la notion de « cadre épistémique » du constructivisme. Une comparaison avec la notion de « paradigme » de Kuhn. Revista Iberoamericana de Ciencia, Tecnología y Sociedad – CTS, vol. 11, n° 31, 2016.

(2) HERRERA H Eliana. SIERRA C Francisco. DEL VALLE R Carlos (2016) : Vers une épistémologie du Sud. Décolonialité du Savoir – Pouvoir informatif et nouvelle communicologie latino-américaine (Decolonialidad del saber poder informativo y nueva Comunicología Latinoamericana. Une lecture critique de la médiation à partir des cultures indigènes. Chasqui. Revista Latinoamericana de Comunicación N.º 131, avril – juillet 2016 (section monographique, p. 77-105).

(3) DERRIDA, Jacques (1989) : La déconstruction à la frontière de la philosophie. Editorial Piadós. Buenos Aires.

(4) SAVATER, Fernando (1997). La valeur de l’éducation El valor de educar. Editorial Ariel. Colombie.

(5) Le Buen Vivir ou bonne vie a été adopté comme principe constitutionnel en Équateur et est inclut dans le plan national pour la bonne vie 2009-2013, qui stipule que la bonne vie est basé sur le « Sumak Kawsay », considéré comme une cosmovision des êtres humains et de leur environnement naturel et social pour : « La satisfaction des besoins, l’obtention d’une bonne qualité de vie et d’une mort digne, la possibilité d’aimer et d’être aimé, l’épanouissement sain de tous, en paix et en harmonie avec la nature, et la prolongation indéfinie des cultures humaines. Le Buen Vivir implique disposer de temps libre pour la contemplation et l’indépendance, et que les libertés, les opportunités, les capacités et les potentialités réelles des individus croissent et s’épanouissent de manière à atteindre simultanément ce que la société, les territoires, les diverses identités collectives et chaque individu – considéré comme un être humain à la fois universel et unique – considère comme un objectif de vie souhaitable (tant sur le plan matériel que subjectif, et ceci sans produire aucune forme de domination d’un autre) ».

(6) DANTAS Marcos (2016) Travail matériel important et plus grande valeur 2.0 dans les conditions de capital-information. Trabalho material sígnico e mais-valia 2.0 nas condições do capital-informação.
Disponible sur : http://marcosdantas.com.br/conteudos/wp-content/uploads/2016/03/Capitalismo-Cognitivo-Capitulo-Marcos-Dantas.pdf

(7) Depuis le 19 mai 2020, la société Galaxy Entertainment de Venezuela, opérateur de Directv au Venezuela a cessé de fournir le service de télévision par abonnement, malgré une décision de la Cour suprême de justice (TSJ) qui exhorte la Commission nationale des télécommunications (CONATEL) à rétablir le service, ce que la société Galaxy Entertainment du Venezuela a refusé de faire, et ne s’est pas reconnectée aux satellites de la société. Cela a conduit le gouvernement vénézuélien à établir un accord avec la société Scale Capital S.A., qui a acheté Directv Venezuela et réactivé la communication le 14 août, par le biais d’un accord avec Directv Latin America LLC, qui lui permet de fournir le service en utilisant l’infrastructure installée de Directv Venezuela pour l’activation des opérations et la restitution de la communication gratuitement pendant les 90 premiers jours.

Il convient de souligner que la décision de Directv de cesser les transmissions viole « les droits constitutionnels à la communication, à la liberté d’expression, à l’accès à l’information et aux loisirs ». Cette société refuse de se conformer à la décision du TSJ, car sa société mère, AT&T, a respecté les sanctions imposées par le gouvernement américain aux chaînes Globovisión et Pdvsa Tv. Les deux chaînes sont autorisées par le CONATEL à opérer au Venezuela, cette sanction a donc une nuance purement politique contre la souveraineté du Venezuela à gérer ses télécommunications.

 

Traduction de l’espagnol, Evelyn Tisher

L’article original est accessible ici