Mimmo Lucano, l’ancien maire de Riace, le village de l’accueil, nous raconte son histoire.

Le livre de Domenico (Mimmo) Lucano a été publié dans sa version allemande peu après que son auteur a été condamné en Italie le 30 septembre 2021 à plus de 13 ans de prison — juridiquement pour avoir incité à l’immigration illégale, politiquement pour avoir manifesté sa solidarité avec des réfugiés en les accueillant.

Mimmo Lucano a été, de 2004 à 2018, maire de Riace, ce petit village de Calabre mondialement connu comme le Village de la bienvenue. En 2010, il s’est retrouvé à la troisième place du World-Mayor-Awards, autrement dit, il a été reconnu comme l’un des meilleurs maires du monde. En 2016, le magazine américain Fortune l’a intégré dans son classement des cinquante plus grands leaders internationaux, à côté d’Angela Merkel et du pape François. En février 2017, il a reçu le prix de la paix de la ville de Dresde.

Lucano décrit son enfance et son adolescence dans ce petit village de montagne touché par l’immigration : ses deux parents ont vu de leurs frères et sœurs partir outre-mer à la recherche de meilleures perspectives de vie, mais ils ne les ont jamais vus revenir. Ce qui fait la marque de fabrique de toutes ces familles, c’est la douleur qu’ont engendrée ces pertes et l’intérêt qu’elles portent aux phénomènes migratoires. En tant que membre de la classe moyenne — son père était instituteur, et lui-même le deviendrait aussi par la suite —, Lucano a pris très vite conscience de ses privilèges à côté de la pauvreté de ses amis d’origine prolétaire. Il s’engagea dans le mouvement « Lotta Continua », s’inspirant autant de courants anarchistes et antipsychiatriques que de la théologie de la libération. La reconnaissance qu’il a obtenue de la part de ses maîtres et de ses camarades de lutte confirme l’authenticité de ses combats politiques du côté des pauvres et des faibles, contre l’injustice et contre le pouvoir de la mafia.

Après avoir passé quelques années à Rome et à Turin, Mimmo Lucano rentre au village avec l’intention de s’immiscer dans la vie politique locale. Il situe les débuts de son Village de la bienvenue en 1998 lorsqu’un bateau de migrants kurdes s’est échoué à Riace. Avec des ami(e)s, il les prend charge au point même d’en oublier sa propre famille. C’est que le combat pour la liberté des Kurdes le fascine : pendant son mandat à la mairie, il décerne à Abdullah Öcalan le titre de citoyen d’honneur de la commune de Riace. Il arrive de plus en plus d’immigrés au village et Lucano crée avec ses camarades de lutte l’association « Città Futura » (en francais, la ville du futur), qui crée des emplois dans de petits ateliers et magasins pour des personne en quête de protection, qu’ils soient du coin ou pas. Ils sont soutenus par la coopérative européenne Longo Maï (pour plus d’informations sur Riace, cf. la prochaine parution de Graswurzelrevolution).

L’auteur explique comment la vie est revenue au village grâce aux immigrés. Il décrit les programmes d’accueil mis en place par l’État et leurs effets concrets. En tant que maire, il prend position pour les personnes en quête de protection, qui lui tiennent plus à coeur que la bureaucratie. L’histoire qui l’a le plus ému, c’est celle de Becky Moses, qui a fui le Nigéria.

Elle arrive à Riace en 2015 ; début 2018, elle se réfugie chez des amis dans le tristement célèbre camp de San Ferdinando pour éviter d’être refoulée après le rejet par les autorités de sa demande d’asile. Trois semaines plus tard, un feu se déclare dans le camp et elle brûle sous sa tente. À côté de son cadavre, on a retrouvé ses papiers d’identité, que Mimmo Lucano venait de lui faire. « Elle est inscrite pour toujours dans notre mémoire. », écrit-il, et aussi : « Comment se peut-il que le rejet d’une demande d’asile signifie la mort ? ». Il a fait ensevelir Becky Moses dans le cimetière de Riace.

Les autorités savaient à quel point la commune de Riace était ouverte à l’accueil et lui envoyaient souvent des réfugiés. Mais le travail est devenu de plus en plus difficile du fait de retards dans le versement de subventions publiques et, finalement, c’est l’œuvre de la vie de Mimmo Lucanos qui a été mise en danger par des mesures juridiques. Il raconte sans s’étendre comment, en octobre 2018, mis en état d’arrestation, il a finalement été banni de Riace. Il n’a fallu que 11 mois de plus pour qu’il obtienne le droit de revenir

Elvira Bittner, sa traductrice allemande, insiste dans son avant-propos sur la difficulté à traduire la langue de Mimmo Lucano, qu’elle décrit comme « souvent pathétique, archaïque, et très radicale ». Elle explique qu’elle a laissé les phrases telles quelles même si cela doit leur donner une saveur particulière pour le lecteur allemand.

La professeure de sociologie milanaise Giovanna Procacci, qui a suivi la procédure juridique intentée contre Lucano et vingt-six de ses compagnons de lutte, écrit ses impressions dans une postface circonstanciée. Elle met en avant les particularités constitutives du modèle d’accueil de Riace et resitue dans la défense européenne contre les migrants des processus dont on ne peut ignorer la motivation politique. La jurisprudence serait utilisée préférentiellement « pour bloquer et diffamer l’engagement humanitaires en faveur des migrants ». Le jugement serait « une attaque contre tous ceux qui croient aux vertus de la solidarité et au respect des droits de l’homme ».

Le modèle de Riace a redonné de l’espoir à beaucoup de gens ; le livre en donne des exemples émouvants, tant dans l’univers mental et affectif de Mimmo Lucano que dans son adhésion sans compromission à l’humanité dans un monde sans violence. Souhaitons-lui la diffusion la plus large possible.

Mimmo Lucano: Das Dorf des Willkommens (Mimmo Lucano : Le village de l’accueil). Aus dem Italienischen von Elvira Bittner, Verlag rüffer & rub, Zürich 2021, 288 Seiten, 28,50 Euro, ISBN 978-3-906304-87-8.

Mimmo Lucano: Das Dorf des Willkommens
La critique du livre par Elisabeth Voss est parue avec le même titre du livre, « Le vent a écrit mon histoire », le 20 décembre 2021 sur GraswurzelRevolution.
Traduit de l’allemand par Didier Aviat

L’article original est accessible ici