Si c’est Barbara Stiegler qui a tenu la plume pour écrire ce court essai, elle nous dit qu’il résulte d’échanges avec de chercheurs et académiques de diverses disciplines. Il en a résulté une analyse approfondie de ce qui s’est passé en France (et ailleurs) sur le plan de la démocratie lors des 9 premiers mois de la crise sanitaire due au virus de la Covid.

Un nouveau continent mental imposé à chacun.e

Alors que ce texte a été écrit au cœur même de la crise sanitaire, il parvient à prendre du recul et à tirer des enseignements globaux des trois phases vécues : 1er confinement, déconfinement, 2ème confinement. En effet, la Pandémie dont on parle ici est avec majuscule, pour signifier que ce qui est analysé n’est pas une maladie, mais le « nouveau continent mental » qui a progressivement recouvert le monde, un mode de pensée qui a été adroitement et méthodiquement imposé à chacun.e.

En France, des experts pas très compétents, mais proches du pouvoir

Le fil rouge qui parcourt l’ouvrage est celui de la mise entre parenthèses de la démocratie sous prétexte d’urgence. Alors même que l’on mettait en avant la seule approche sanitaire, on ne fit pas appel aux organismes et institutions qui avaient pour mission de gérer les questions sanitaires, mais on créa des comités ad hoc, avec des experts pas très compétents, mais proches du pouvoir. En France, concentré en une personne, le pouvoir présidentiel décidait seul sans s’encombrer d’autres avis comme l’aurait voulu une approche attentive aux institutions démocratiques.

Un système sanitaire désarmé et à des déserts médicaux

Ainsi, on imposa « à la population une politique répressive inédite, tout en continuant à désarmer le système sanitaire et à abandonner les déserts médicaux (ruraux et urbains) dans lesquels se concentrent les populations qui affluent aujourd’hui aux urgences. » Non seulement le pouvoir ne daigna pas voir qu’une grande part de la crise était due au désinvestissement dans l’hôpital public depuis des années, mais l’on continua à fermer des lits et à diminuer les budgets de la santé (autres que les achats des très coûteux de médicaments et vaccins proposés par l’industrie pharmaceutique).

Les comorbidités sont dues aux maladies de civilisation

Cette dissimulation de causes profondes des difficultés vécues s’est accompagnée de l’absence d’éducation des citoyens, notamment à la prévention : « Nombre d’experts ont joué ici un rôle trouble. Au lieu de favoriser une libre circulation du savoir, ils ont contribué à l’édification d’un monde binaire opposant les “populistes”, accusés de nier le virus, et les “progressistes”, soucieux “quoi qu’il en coûte” de la vie et de la santé. » L’auteur reprend ainsi la notion de syndémie[1] avancée le rédacteur en chef de la célèbre revue scientifique le Lancet car « le virus ne peut avoir de conséquences graves, dans l’immense majorité des cas, que sur des organismes déjà affaiblis, soit par le grand âge, soit par des facteurs de comorbidité ». Et ces comorbidités sont en grande partie dues aux maladies de civilisation qu’engendre le mode de vie imposé par la société industrielle. Résultat : « Ce modèle de développement aberrant dans lequel se sont enferrées nos sociétés a conduit à privilégier, contre tout le reste, un arsenal biotechnologique extrêmement coûteux. »

Pour faire accepter cette mentalité initiée d’abord en Chine, il a fallu l’arme de la peur, alimentée en continu par les messages alarmistes des médias et par la novlangue que nous avons tous apprise en quelques semaines. Et l’on a instauré un « régime d’exception » où chacun doit renoncer à ses préférences et à son autonomie et accepter les « consignes » édictées par la « doctrine sanitaire ».

La démocratie est désormais un inconvénient

Cette stratégie a permis à certains de déclarer sur une radio publique que « la démocratie est désormais le problème et non la solution : en contexte de pandémie, la démocratie est désormais un inconvénient, surtout si elle s’avise de devenir contestataire ». La crise permet ainsi de considérer « qu’une démocratie domptée par les classes dirigeantes est la seule issue qu’on pouvait opposer au dangereux pouvoir de la masse ». Et donc, « le droit de contester les décisions politiques, de s’interroger sur le bien-fondé d’une norme, le droit d’aller à sa guise dans l’espace public, celui de manifester son opinion dans la rue, tous ces droits imprescriptibles sont devenus des inconvénients à la limite de la légalité. » Les mesures souvent incohérentes imposées sans vraiment les expliquer ont brisé le lien de confiance entre la science et les citoyens.

Face à ces errements, Barbara Stiegler considère que serait « une erreur de chercher un plan ou une stratégie. En imaginant un puisant complot, on prêterait beaucoup de rationalité à un pouvoir qui, en la circonstance, en a singulièrement été dépourvu. » Plus grave, toute critique des manipulations du savoir par le pouvoir est immédiatement accusée de complotisme, au mépris des avis d’autorités scientifiques reconnues. Et dans les médias on laissa aux provocateurs habituels, ultra-réactionnaires ou libertariens, le soin de défendre les libertés des individus contre la « dictature sanitaire », discréditant ainsi toute contestation bien plus pertinente.

La fabrique du consentement

Tout l’art a consisté à faire croire que les échecs constatés étaient dus à la déficience des populations et jamais celle des pouvoirs dominants. Des techniques de nudge (coup de pouce) aidaient à la « fabrique du consentement », rebaptisée ici en « acceptabilité sociale » des consignes. Toute forme de vie sociale et d’agora démocratique a été décrétée « vecteur de contamination ». Chacun était censé se replier sur son foyer. Certains s’y sont adaptés, mais « pour beaucoup d’autres, ce fut l’occasion de dégâts parfois irréversibles, détruisant des chemins fragiles de vie qui ne tenaient qu’à un fil ».

Le silence et la nausée

La première phase de l’épidémie avait donné lieu à de beaux espoirs pour le monde d’après. Mais le déconfinement doucha vite ces rêves et « après les grandes tribunes lyriques qui avaient envahi les journaux au moment de la tempête, ce furent le silence et la nausée qui s’installèrent durablement où l’on se contenta d’attendre passivement la 2ème vague. »

L’auteure aborde aussi le « virage numérique », programmé depuis longtemps et qui a pu s’accélérer ? En particulier dans les grandes écoles et universités, on a imposé le modèle des « formations hybrides » qui ne conviennent clairement pas aux étudiants, mais que l’on imposa sans chercher des alternatives qui pourtant existent. Mais le « solutionnisme technique » a été imposé et il a accéléré la course compétitive à « l’innovation », tant du côté numérique (e-learning, e-santé, applications de traçage) que de l’industrie pharmaceutique (médicaments, vaccins).

Les jeunes, élèves et étudiants, sont particulièrement critiqués par les partisans du « tout sanitaire ». Ils sont accusés de relâchement et de faire la fête. Si ces derniers temps des révoltes festives se dressent pour contester la trop dure discipline imposée (notamment les couvre-feux qui visent à les empêcher de sortir, ce n’est qu’une fraction minoritaire des jeunes qui, pour la majorité, restent bien (trop ?) sages.

Constituer des réseaux de résistance

Barbara Stiegler croit en la possibilité de résister : « Mais nous pouvons aussi tenter de nous unir, avec quelques autres, pour constituer des réseaux de résistance capables de réinventer la mobilisation, la grève, le sabotage, en même temps que le forum l’amphithéâtre et l’agora ». Elle se veut même optimiste : « Nous essaierons de montrer qu’au milieu de ce champ de ruines, il y avait, il y a toujours et il y aura, pour quelque temps encore, des alternatives et de formidables occasions de reconstruction. »

Alain Adriaens

Barbara Stiegler

De la démocratie en Pandémie

Santé, recherche, éducation

Gallimard, Tracts, 2021

59 pages, 3,90€

[1] La syndémie caractérise un entrelacement de maladies, de facteurs biologiques et environnementaux qui, par leur synergie, aggravent les conséquences de ces maladies sur une population. Richard Horton a attesté de l’origine sociale de la maladie, « Offline: COVID-19 is not a pandemic », The Lancet, vol. 396, no 10255,‎ 26 septembre 2020.

L’article original est accessible ici