Par Abraham Behar

Que veut dire « prévention secondaire » ? C’est quand devant un fléau sans traitement curatif possible, on se donne les moyens du dépistage, pour isoler les cas suspects, préserver le plus grand nombre, et proposer ensuite une thérapeutique et au cas par cas.

Quand le monde fût saisi par une folie collective dans au moins 30 états, pour avoir dans chaque pays sa bombe atomique nationale, IPPNW et d’autres ONG ont su faire campagne avec succès, contre cette prolifération « horizontale ». La contagion s’étendait bien au-delà, avec de nombreuses tentatives d’accéder au programme atomique militaire, y compris à partir d’un simple réacteur expérimental !

La création de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (IAEA) basée à Vienne le 29 juillet 1957, chargée de la promotion de l’énergie nucléaire et « de modérer les applications militaires » n’a fait que mettre de l’huile sur le feu.

Il a fallu la création du traité de non-prolifération nucléaire (TNP) le 1er juillet 1968, et sa prolongation indéfinie le 11 mai 1995, pour que notre campagne contre cette étrange frénésie atomique porte ses fruits, et s’apaise peu à peu, grâce surtout aux sanctions économiques pour les contrevenants. Il ne reste aujourd’hui qu’un seul dossier en suspens : celui de l’IRAN.

Petit rappel sur les bases techniques de la prolifération nucléaire :

Pour faire une bombe atomique, il faut obligatoirement utiliser des matériaux fissiles, de l’uranium 235 de grade militaire (enrichi à 95 %) et du plutonium 239. La compétition de fabrication de l’un ou l’autre est inégale : l’enrichissement de l’uranium naturel à 95 % d’uranium 235 fissile se faisait par diffusion gazeuse (exemple le complexe GEORGE BESSE à Pierrelatte) et nécessitait une très grande énergie, soit celle fournie par une centrale nucléaire entière ! Cette voie était hors de portée de nombreux pays, jusqu’à l’invention à la fin du 20e siècle des centrifugeuses par le docteur ABDUL QUADIR KHAN, père de la bombe pakistanaise, et exportateur du procédé vers plusieurs pays et surtout vers l’IRAN. Mais dès le début, la fabrication de plutonium et sa séparation chimique pour en extraire le plutonium 239 semblait être à la portée de tout le monde. Tout a commencé avec le concept « d’atome pacifique » du président EISENHOWER, et l’accès libre pour tous à la technologie du réacteur, dit de recherche et déclaré pacifique. L’aventure atomique française (et Israélienne au début) a suivi ce chemin avec le réacteur « OSIRIS » dans les 2 pays, de même l’IRAK avec le réacteur « OSIRAK ».

133 pays se sont rués vers cette merveille, car au début le combustible était de l’uranium naturel, le modérateur était du graffite et la production était du plutonium 239. Il a fallu mettre le holà à cette fièvre du plutonium, d’une part en limitant la puissance à 5 MW (grâce au bricolage, des réacteurs ont pu atteindre les 300 MW), et surtout on a substitué aux réacteurs plutonigènes d’autres réacteurs fonctionnant à l’uranium enrichi (en dessous de 5 %) avec une production de « bon » plutonium nettement plus difficile, car la production est majoritairement du plutonium 240.

L’extension du nucléaire civil destiné à produire de l’électricité a pallié à ces difficultés : le Canada a mis sur le marché des centrales à uranium naturel modéré à l’eau lourde, de type « CANDU » merveilleusement plutonigène, ce qui a permis à l’Inde de réussir sa bombe, tandis que le Pakistan en restait à l’uranium 235 pour la sienne.

Gordon Edwards et Susan O’Donnell (1) ont signalé une évolution dans la position canadienne : « le plutonium est une fabrication humaine, car il est le sous-produit de n’importe quel réacteur nucléaire ». C’est « le Dr Jekyll et Mr Hyde » de ce genre de matériel : d’un côté, c’est le truc pour fabriquer l’arme atomique, mais d’un autre côté, c’est le combustible nucléaire essentiel ! La question cruciale reste : pouvons-nous avoir l’un… sans l’autre ?

En 1974, l’INDE a fait exploser sa première bombe en utilisant le plutonium 239, extrait du « très pacifique réacteur nucléaire canadien », envoyé comme cadeau à ce pays ! Par la suite, on a découvert que la Corée du Sud, le Pakistan, Taiwan et l’Argentine, tous clients de la technologie nucléaire canadienne étaient tous en passe de suivre l’exemple indien, et ceci avec l’aide des USA pour faciliter le retraitement du combustible usé.

Plusieurs années après l’explosion de la bombe indienne, l’administration US de CARTER a fait cesser son soutien à ce retraitement plutonigène. Actuellement, la politique canadienne du retraitement a aussi changé pour rejoindre la position américaine, même s’il n’y a pas eu le même haut niveau d’annonce par le gouvernement canadien ». Faut-il pour autant s’attribuer à nous seuls la gloire de la victoire dans ce domaine ? Sûrement pas ! 3 faisceaux de raisons ont conduit à un net recul des ambitions atomiques de nombreux États

Les trois raisons du recul de la prolifération nucléaire horizontale :

1 – La raison politique :

Même si les effets sont restés localisés, notre action envers les opinions publiques a eu des résultats politiques, hors de toute contrainte internationale. C’est la Suède, parfaitement capable de construire sa bombe qui a la première décidée, par un vote de son parlement, de ne pas le faire ! L’Afrique du Sud a suivi puis le couple Argentine/Brésil. Cela ne veut pas dire que la communauté internationale n’a rien fait. Nous avons un exemple avec l’Iran où la pression des sanctions économiques relayée par les citoyens a conduit aux accords politiques de renoncement au nucléaire militaire par ce pays. Accord annulé par TRUMP malheureusement.

2 – Les raisons techniques :

Les réacteurs, plutonigènes ou pas, ont une durée de vie limitée. Ils ont vieilli, leur entretien a coûté de plus en plus cher sans avoir de résultats tangibles. En acheter un neuf, et assurer en plus la très chère gestion des déchets nucléaires a découragé comme nous le verrons la majorité des pays. Même Israël s’est résigné à acheter (en fait financé par les USA) un réacteur, mais à uranium enrichi et donc très peu plutonigène. Il est installé en Galilée.

3 – le rôle de la crise économique :

Pour les plus engagés dans la course à l’arme atomique, leur programme était comme une danseuse qu’ils pouvaient se payer en période de prospérité. La crise économique et la baisse considérable du prix du baril de pétrole ont mis l’entretien de cette danseuse au-dessus de leurs moyens. C’est la raison majeure du coup de frein au programme nucléaire militaire en Algérie, en Égypte et aussi en Arabie saoudite. Même la Corée du Sud (et peut-être aussi le Japon) a renoncé, faute de moyens.

L’état des lieux en 2021 :

1 – Que reste-t-il de la prolifération nucléaire basique ?

Presque rien, le reflux est considérable, en témoigne la présence nombreuse de friches atomiques comme à Kinshasa, en République Démocratique du Congo.

Mais ce recul n’est pas total, il existe encore des programmes atomiques militaires comme au Moyen-Orient, il existe aussi encore des réacteurs plutonigènes en fonction comme en Iran, mais ils sont sous contrôle. Le problème actuel reste le rebond d’intérêt pour l’uranium 235 très enrichi et accessible grâce au procédé d’enrichissement par centrifugeuse, et surtout le danger de la surabondance de plutonium 239 et d’uranium 235, d’où l’intensification d’un trafic de matériau fissile (facilité par l’absence d’un traité international pour le contrer). Néanmoins globalement, et, quel que soit le facteur décisif dans ce recul, la situation s’est nettement améliorée, ce qui explique la disparition quasi totale de cette question dans le débat international.

2 – La nouvelle actualité : la prolifération atomique des États nucléaires non officiels :

Le silence sur la prolifération traditionnelle favorise les manœuvres des pays possédant réellement des têtes nucléaires, sans pour autant accéder à la soi-disant « capabilité nucléaire ». Sur les 3 pays concernés (et uniquement 3, car il n’y a aucune preuve en faveur de l’existence d’une bombe atomique israélienne, puisqu’il n’y a jamais eu d’essais), seule la Corée du Nord défraie la chronique par ses gesticulations et ses tests d’essais tous ratés, le dernier a aussi détruit le site de ses essais.

Pendant ce temps, à bas bruit, l’Inde poursuit un programme militaire ambitieux sans avoir la moindre remarque de la communauté internationale. Et, à son niveau, le Pakistan fait de même. Cette prolifération de deuxième génération est pourtant extrêmement dangereuse, car elle augmente le risque de conflit entre ces 2 pays, avec des retombées mortifères pour toute la planète, comme l’a démontré Robock.

En guise de conclusion :

Actuellement la prolifération nucléaire est quasi morte. Faut-il pousser un puissant cocorico, car nous avons bien besoin de victoires, ou constater simplement que la conjoncture actuelle, surtout économique, reste le facteur principal de ce succès?

Plus modestement, tirons les leçons de ce long combat difficile mené par l’IPPNW sur nos fondamentaux, c’est-à-dire notre priorité à la prévention de la guerre nucléaire, véritable priorité de santé publique.

Bibliographie :

Gordon Edwards et Susan O’Donnell: Will Canada remain a credible nonproliferation partner; The Bulletin of the atomic scientists, 26 juillet 2021