[Chili] Interview de Claudia Aranda avec des jeunes de la «première ligne»

16.02.2020 - Redacción Chile

Cet article est aussi disponible en: Espagnol, Italien

[Chili] Interview de Claudia Aranda avec des jeunes de la «première ligne»
(Crédit image : Helodie Fazzalari)

Beaucoup de gens d’autres pays nous ont demandé d’interviewer les jeunes de la «première ligne», qui chaque jour affrontent les forces spéciales des carabiniers avec leur propre corps sur les principales places et avenues du Chili, en particulier autour de la Plaza Dignidad, l’épicentre de la protestation sociale qui se déroule depuis près de quatre mois consécutifs maintenant.

Sans ces jeunes, qui servent de cordon de protection face aux forces de l’ordre en les empêchant d’entrer dans les lieux où les gens manifestent, la répression aurait été encore plus brutale. C’est précisément à cause de ce «mur humain» auquel ils se confrontent chaque après-midi que les canons à eau ont du mal à avancer. Dès que les policiers lancent leurs bombes lacrymogènes, ces jeunes sautent pour les rattraper en l’air avant qu’elles n’explosent et courent les enfoncer dans leurs bidons d’eau afin de les désamorcer. Ils construisent des barricades avec tout ce qu’ils trouvent afin de bloquer les routes. Ils se défendent avec des boucliers improvisés en tôle, avec le bois de pancartes, avec du carton.

En fait, ils ont été publiquement reconnus par le juge Baltazar Garzón et de nombreux autres observateurs internationaux qui ont enregistré le travail de protection de ces volontaires.

Mais de là à obtenir une interview, c’était une tâche titanesque. Ils ne parlent pas avec la presse, ne font pas de déclarations et ne veulent expliquer à personne ce qu’ils font. Ils ne cherchent pas à être reconnus ou applaudis, et ne sont pas non plus motivés par l’argent. Tout ce qu’ils font est toujours fait dans l’anonymat, le visage couvert, ce qui protège également leur propre sécurité. Ils savent qu’ils sont devenus indispensables pour soutenir l’effervescence sociale dans les espaces publics et c’est cela leur seule récompense.

Ce sont les figures protectrices de notre peuple qui rendent possible l’expression sociale de masse.

Voici deux vidéos avec les interviews qu’ils nous ont accordé, entre deux attaques policières, lors d’une brève pause pour récupérer. Malheureusement, nous n’avons pas d’informations personnelles autour d’eux, nous savons seulement qu’ils mettent à disposition leurs corps depuis le 18 octobre afin que le Chili puisse retrouver sa dignité.

 

Transcription de l’interview vidéo :

La vôtre est une résistance avec toutes vos forces pour protéger les gens sur la Place de la Dignité. Pour que les personnes non-violentes, avec leurs casseroles et leurs cuillères en bois, leurs danses et leur musique, puissent rester là et manifester en paix contre la violence du système. Du coup, vous faites de la légitime défense ?

Oui, c’est ce que nous faisons. Pour protéger les personnes qui descendent dans la rue pour manifester pacifiquement. Ne nous traitez pas de violents, nous sommes là pour une raison.

Êtes-vous là pour résister à la violence du système ?

Oui, c’est tout. Pour permettre aux gens de sortir et de protester tranquillement, sur n’importe quelle place. Les places sont publiques, c’est notre droit de les utiliser pour toute sorte de manifestation. Ceux qui encouragent la violence et le pillage sont en fait les forces de l’ordre, pas nous. Ce que nous faisons, c’est tout simplement résister. C’est de la résistance.

Vous risquez votre vie tous les jours.

Oui, nous savons clairement à quoi nous sommes confrontés. Espérons que la télévision parlera aussi de nous et du travail précieux que nous faisons. Même vous, les journalistes indépendants, vous risquez votre vie pour venir nous interviewer dans la «première ligne». Sans vous, qui montrez dans les médias internationaux la fonction que nous avons ici, nous serions complètement oubliés.

Le gouvernement insiste pour vous traiter de «délinquants», pourtant les gens vous applaudissent, ils vous aiment de plus en plus, ils ont appris à vous connaître. J’ai vu comment ils vous embrassent sur les places.

C’est la meilleure récompense que les gens puissent nous donner, le plus grand merci pour nous. Le gouvernement nous qualifie de «criminels», mais je me pose la question : Où sont les vrais délinquants ? Les vrais criminels sont ceux qui, au Sénat et à la Chambre des députés, approuvent des lois en faveur des classes privilégiées. Leur seul intérêt est de sauvegarder leurs privilèges et de conserver leurs sièges. Ils n’adoptent pas de lois qui profitent à la population, mais seulement des lois «anti-pillage», «anti-barricades» : ils ne font rien d’autre que se protéger eux-mêmes. Ils essaient maintenant d’adopter le vote obligatoire, afin que leur siège soit assuré. Qu’en est-il des personnes sans emploi ? Les demandes de la population sont nombreuses. Pourquoi ne pas adopter une loi qui rendrait l’éducation gratuite ? Pourquoi un test de sélection donne-t-il seulement à certaines personnes le droit à l’éducation universitaire ? Pourquoi ne suppriment-ils pas ce test minable, permettant à tous les étudiants d’entrer à l’université ? Nous avons tous le droit d’étudier. Même les dirigeants parlent du «droit à l’éducation», mais en réalité ils ne le voient pas de cette façon. Ici, au Chili, étudier est un privilège. Ceux qui n’ont pas d’argent, qui ne peuvent pas se préparer à ce test et le réussir, n’ont pas le droit d’étudier.

Tout ce que vous venez de dire, vous le considérez comme violent ?

Pour moi, tout cela est de la répression. Tous les étudiants devraient avoir le droit d’entrer à l’université, quels que soient leurs moyens et leur identité. L’éducation devrait être gratuite. Il en va de même pour les soins de santé, qui doivent être dignes pour tous. Il n’est pas juste que certaines personnes puissent se permettre de se rendre dans une clinique pour y faire des examens appropriés, alors que tous ceux d’entre nous qui se rendent dans des centres de santé publique, on nous donne du paracétamol et on nous renvoit chez nous rapidement.

Vous avez été dans la rue pendant trois mois consécutifs. Vous avez les traces des blessures de ces trois mois, des brûlures causées par l’eau contaminée des canons à eau, votre corps est marqué par les gaz lacrymogènes et les chevrotines utilisées par les carabiniers. Pouvez-vous nous montrer ?

Oui, je peux. Heureusement, ces blessures sont déjà en train de cicatriser. J’en ai aussi beaucoup dans les hanches, c’est là que les carabiniers frappent de plus en plus fort.

Ils vous frappent plus fort dans les hanches ?

Oui, dans les hanches pour essayer de nous neutraliser, mais nous sommes habitués à cela maintenant. Bien sûr, nous n’aimons pas qu’on nous tire dessus, mais nous luttons et nous acceptons cette tâche difficile et ingrate pour que l’État revienne un jour entre les mains du peuple.

Et qu’on donne au peuple ce qui est du peuple.

Pourquoi avez-vous mis le drapeau chilien à l’envers ?

Comme un acte de rébellion. Comme ce gouvernement ne me représente pas du tout, je ne m’identifie pas en lui. La seule chose que le gouvernement fait, c’est nous opprimer de plus en plus, en exploitant notre main-d’œuvre. Il n’est pas normal, par exemple, qu’avec les kilomètres de côtes que nous avons au Chili du nord au sud, il soit moins cher de manger de la viande que du poisson. Nous ne sommes pas des exportateurs de viande, mais il est moins cher de manger de la viande que des fruits de mer.

C’est tout à fait vrai. Il n’y aura donc pas de paix pour vous sans justice ?

Non, absolument pas. Il n’y aura pas de paix tant qu’ils n’auront pas écouté les demandes du peuple, mes demandes et celles de tous nos camarades, sœurs et frères, d’Arica à Punta Arenas. Aussi les demandes de notre peuple Mapuche, à qui leurs terres doivent être rendues. Le chalutage devrait également être interdit, avec plus de ressources pour les petits pêcheurs qui travaillent dur pour atteindre à peine le salaire minimum. Ce salaud de président Sebastián Piñera dit qu’il soutient les petits pêcheurs, mais ce n’est pas vrai du tout. La sécheresse, comme on peut le voir dans les reportages à la télévision, augmente de plus en plus, mais à cause de qui ? À cause des grands exportateurs de fruits et légumes. Même les fruits et les légumes sont très chers pour nous, les Chiliens. Les grands industriels du secteur attribuent tous les meilleurs produits à l’exportation vers les pays étrangers. Les petits producteurs, quant à eux, distribuent des fruits et légumes pour les marchés du pays. Les grands producteurs, pour avoir de meilleurs produits et des profits plus élevés, consomment toute l’eau et drainent les rivières, ce qui provoque la sécheresse. Alors qu’ils s’en fichent des gens. Tout cela doit changer, c’est pour cela que nous sommes ici. Et nous sommes aussi là pour nos frères qui, à force de jeter des pierres, ont eu une tendinite et ne peuvent plus être en première ligne.

 

Transcription de l’interview vidéo :

Vous luttez contre la violence du système, donc c’est de l’autodéfense pour protéger les manifestants.

Exactement. Nous nous défendons. Je participe à de nombreuses manifestations depuis des années et il y a quelques années, c’était différent. Les pacos (carabiniers) dans les manifestations restaient tranquilles et ne touchaient pas aux jeunes qui protestaient. Au contraire, maintenant ils tirent et ils frappent des gens qui ne font rien du tout. Et donc les jeunes à capuche, les gars de la «première ligne», se battent contre les forces de l’ordre, comme vous pouvez le voir ici. Ils combattent les chevrotines, ils combattent les gaz lacrymogènes. C’est très différent ce que nous faisons, qui est de jeter une pierre à un policier qui a une armure et un casque, qui le protègent totalement, de ce qu’ils font : tirer du gaz lacrymogène à bout portant ou une chevrotine contre nous qui sommes ici avec un simple T-shirt, qui ne nous protège pas du tout. Ce que nous faisons, c’est simplement nous défendre. S’ils n’attaquaient pas et n’étaient pas aussi brutalement répressifs, nous ne répondrions pas de cette manière. Mais malheureusement dans ces conditions, avec des gens qui n’en peuvent plus, nous avons perdu toute peur et nous y faisons face ouvertement. Nous aurions probablement dû le faire il y a longtemps.

Sans justice, il n’y aura pas de paix ?

C’est exact. Tant qu’il n’y aura pas de pain pour les pauvres, il n’y aura pas de paix pour les riches.

 

Article traduit de l’espagnol par Domenico Musella

Catégories: Amérique du Sud, Interviews, Jeunes, Video
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