Quelle est la question ?

11.02.2019 - Santiago du Chili - Redacción Chile

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Quelle est la question ?
(Crédit image : Magaly Navarrete)

Par Howard Richards

« La question est de savoir si la finance va promouvoir la croissance économique et le niveau de vie ou générer du crédit improductif et se servir du gouvernement pour donner satisfaction aux exigences des créanciers, en imposant l’austérité et en réduisant de larges couches de population à un asservissement à la dette. »

Ce résumé du pétrin dans lequel nous sommes est de la plume de Michael Hudson. Il pourrait être de Yanis Varoufakis, ou avec de légères modifications, de Joseph Stiglitz, Robert Reich, de Stephanie Kelton, conseillère de Bernie Sanders, ou d’un autre des distingués érudits engagés pour le bien commun, ceux que j’appelle « les Économistes du côté des Anges » (EA).

Je commencerai par développer le genre de point de vue que j’adopte par un télégramme en sept points. Il s’agit de mettre en exergue des idées typiques des EA :

  1. L’histoire de l’économie n’est plus enseignée, parce que si on le faisait, les étudiants pourraient apprendre quelque chose.
  2. Des progrès sociaux réguliers ont été accomplis dans des périodes passées, il faut entendre « le passé » comme étant par exemple, les trente glorieuses de la social-démocratie en Europe après la seconde guerre mondiale, l’ère progressiste aux Etats-Unis et les régimes post-coloniaux de première génération dirigés par des intellectuels (Kwame Nkrumah, Milton Obote ….)
  3. Depuis 1980 environ (élections de Ronald Reagan, Margaret Thatcher et Helmut Kohl), la classe des rentiers est parvenue à réécrire les règles du jeu économique en sa faveur.
  4. L’économie mondiale a été délibérément (et souvent secrètement) conçue pour réduire les revenus du travail et augmenter les revenus du capital.
  5. Une machine de guerre idéologique néolibérale s’en est prise au monde entier, privatisant les avoirs publics et décimant les droits sociaux humains, cherchant à remodeler virtuellement toute institution, au service d’une philosophie politique et éthique ultra-individualiste, et en pratique au service de ce que Karl Marx appelait le capital fictif (la banque, la finance sans production matérielle préalable). La machine idéologique a été imposée par la force et la fraude, laborieusement et prétentieusement déguisées en raison.
  6. Les idées économiques justifiant l’accumulation illimitée par un petit nombre et l’austérité pour le plus grand nombre, ainsi que souvent le militarisme et l’irresponsabilité écologique, ont été dans le meilleur cas fausses. Dans le pire des cas, elles sont inexistantes, ou pire encore, il s’agit de délires fallacieux dépourvus de tout soutien par des recherches ou théories crédibles.
  7. Un impératif moral découle du point de vue exposé ci-dessus en style télégraphique : nous devrions redresser ce monde gouverné par la fausseté. C’est-à-dire : expulsons les voleurs du temple ! Faites entrer les Anges ! La révolution politique !

Je vais à présent vous envoyer un deuxième télégramme en sept points. Je ne prétends pas exprimer le point de vue de qui que ce soit à part moi-même. Je ne prétends pas non plus que d’autres n’ont pas déjà dit cela mieux que moi. Cela résume ce que j’ai conclu jusqu’à présent de mes lectures d’autres auteurs et de mon expérience (peut-être avant tout mon expérience de vie au Chili avant, pendant et après le coup d’Etat contre Salvador Allende le 11 septembre 1973).

  1. Dans des temps très très anciens (comme dirait Marcel Mauss) les humains pouvaient se définir l’un envers l’autre comme amis ou ennemis, mais il a fallu des siècles d’évolution culturelle pour que nous apprenions à établir des relations de clients et vendeurs. La création de la structure profonde de la société de marché (comme dirait Karl Polanyi) a été lente, inégale et pénible, à des rythmes différents selon les endroits.
  2. Lorsqu’il est établi, l’échange simple (le point de départ dans le 1er chapitre du Capital de Marx) conduit inexorablement, accéléré par les forces causales de beaucoup d’autres structures, à une organisation physique (körperliche Organisation) de la production des moyens de subsistance dirigée par l’accumulation du capital, engrangeant uns plus-value (Mehrwert) et la réinvestissant à répétition pour produire davantage de plus-value. (Chapitre 25)
  3. La structure de base profonde, l’échange simple, est appelée la séparation marchande par André Orléan, « irresponsabilité institutionnelle » par E.F. Schumacher, et das Tauschprinzip par Theodor Adorno — la caractérisation de la société moderne par Charles Taylor’s comme « société des affaires » y faisant écho, alors que la notion est anticipée par la définition que donne Sir Henry Maine (1861) du principe de modernité comme « contrat ». C’est le E = mc² des sciences sociales. Ses conséquences n’ont pas de limites.
  4. Dans un régime d’accumulation, toute institution doit servir l’objectif majeur d’attraction du capital en rendant l’investissement profitable. Le passage de régimes d’échanges simples aux régimes d’accumulation est mis en lumière par la « loi de substitution » d’Alfred Marshall. Elle énonce que les méthodes plus efficaces de fabriquer des produits (et donc de gagner de l’argent en les vendant) éliminent les anciennes méthodes moins efficaces. Ce passage est aussi illustré par la loi de supériorité du détour de production d’Eugen von Bohm-Bawerk. Elle énonce qu’une production plus fortement capitalisée et avec un plus long détour, des technologies plus sophistiquées et plus de mercatique, finit par l’emporter sur le marché. Ceci est illustré par l’observation de John Locke selon laquelle la fortune et le pouvoir se renforcent mutuellement. Avec plus d’argent vous pouvez recruter plus de soldats et construire de plus grandes flottes. Vous pouvez utiliser le pouvoir militaire pour acquérir plus d’argent. Selon Paulo Freire et Leon Tolstoï, derrière l’exploitation économique, la garantissant quand elle ne la génère pas directement, se trouve toujours la violence.
  5. Les social-démocraties post seconde guerre mondiale (selon Jürgen Habermas) n’ont jamais été ni stables ni soutenables. Ils ne pouvaient pas concilier l’Etat providence avec le besoin de diminuer les impôts pour attirer le capital. Leur déconfiture graduelle et continue a une cause structurelle profonde, das Tauschprinzip.
  6. Le banquisme contemporain est érigé sur les ruines de la social-démocratie. Le régime précédent d’accumulation, fondé en partie sur l’augmentation des salaires pour soutenir un investissement profitable en augmentant la demande des ménages, a été remplacé par un nouveau régime qui met l’accent sur la production d’argent directement avec l’argent via le crédit. La transition d’un régime à l’autre a été dirigée par le besoin structurel de rendre l’investissement profitable, afin que les processus essentiels de la vie puissent continuer, indépendamment de toute théorie économique ou politique ou de tout plan délibéré.
  7. Les économies de guerre promouvant des dépenses publiques déficitaires, qui ont conduit le monde à la dépression des années 1930, sont devenues permanentes sous l’empire de la social-démocratie et du banquisme. La cause profonde du déficit public permanent (et de la dette privée en spirale) était la dépression ; la cause des dépressions (selon Hyman Minsky) réside dans l’instabilité inhérente au système, la cause de cette instabilité est sa structure profonde : l’irresponsabilité institutionnelle.

Mon second télégramme suggère une modification du premier, en ajoutant une question clé. Comme pour Bucky Fuller la nouvelle question pourrait être : « L’humanité peut-elle se promouvoir de la classe d’évolution deux (égoïsme entropique) à la classe un (coopération syntropique) ? »

 

Traduit de l’anglais par Serge Delonville

Catégories: Economie, International
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