Le 17 janvier dernier, une voiture piégée a explosé à l’École nationale des cadets de la police dans la capitale colombienne, faisant 21 morts, 60 blessés et plus de 45 millions de personnes en soins intensifs [N.d.E. Population de la colombie en 2019], attendant de pouvoir retourner vivre dans un pays plongé dans un conflit et les effets dévastateurs de la guerre.

Une bombe a explosé et les dialogues, déjà fragiles entre le gouvernement colombien et l’Armée de libération nationale (ELN), ont volé en éclats, ainsi que la possibilité de continuer à construire une Colombie inédite que nous ne connaissons pas parce que fondamentalement cette violence nous a accompagnés, sous toutes ses formes d’expression, au cours de notre histoire, se forgeant comme un caractère national durant ces 60 années.

A la nouvelle de l’attaque, un frisson nous a traversés et la question récurrente fut « Une fois de plus » ? Nous avons été des millions de personnes à être en proie aux souvenirs et aux images d’une histoire très violente à laquelle ont participé plusieurs acteurs : l’Etat, les guérillas, le narco trafic, et le para-militarisme. Le monopole de la guerre en Colombie a fait l’objet de disputes permanentes ‑ et de quelques alliances ‑ entre ces fronts, et quand nous avons commencé à penser à la possibilité d’un pays pacifié, les gens qui veulent la guerre sont devenus « le miracle » avec l’explosion d’une bombe qui va justifier absolument toute action belliciste étatique et para‑étatique qui nous menace, encore et encore.

Le contexte

L’onde d’explosion de cette voiture piégée nous la ressentirons pendant longtemps encore. Cette attaque se produit dans le contexte de plusieurs actualités simultanées :

L’officialisme actuel : la droite, comme dans une grande partie de l’Amérique du Sud. Avec deux visages visibles, celui du président Iván Duque et celui de l’ancien président Álvaro Uribe Vélez. Dans son discours édulcoré de campagne présidentielle, il est apparu    clairement que, dans son intérêt, il ne poursuivait pas la politique de dialogue avec l’ELN dans son impératif besoin de ravitailler la guerre dont nous éprouvons tant de difficultés à nous débarrasser.

Assassinats systématiques de leaders et de dirigeants sociaux : à ce jour, 161 crimes de ce type ont été enregistrés. Les dénonciations et les réclamations dans le pays et à l’étranger n’ont pas cessé, mais le gouvernement n’y répond pas. Il n’y a aucune diligence dans les enquêtes montrant un désintérêt manifeste de l’État pour la vie et la mort des défenseurs des droits humains.

Corruption : Le Procureur général de la nation, Néstor Humberto Martínez, a fait l’objet de nombreuses revendications dans les principales villes de Colombie et à l’étranger, exigeant sa démission. Ceci, en raison de ses implications directes dans les scandales de corruption d’Odebretch, qui ont suscité une profonde indignation chez les gens dont les manifestations ont pris de plus en plus de force, devenant des faits difficilement tolérables pour les médias hégémoniques.

Mouvement universitaire : Comme conséquence du sous-financement de l’Université publique, les étudiantes et les étudiants colombiens mènent l’une des manifestations étudiantes les plus violentes du pays, et subissent les répressions brutales d’une des branches armées de l’État : l’Escadron mobile anti émeutes de la Police nationale (ESMAD). Dans l’un des pays où l’enseignement supérieur est un privilège et non un droit, ils ont appelé au chômage, et à force de persévérance, ils ont réussi à s’asseoir à la table du gouvernement national.

La bombe

Elle a explosé le jour même où des marches d’étudiants étaient prévues dans plusieurs capitales du pays et où l’on exigeait également la démission du procureur. Celles qui devaient avoir lieu à Bogota ont été suspendues, et celles qui ont eu lieu dans d’autres villes n’ont évidemment pas fait les manchettes. Le jour même de l’attentat, en un temps record pour la justice colombienne, le procureur général susmentionné est apparu dans les médias avec un grand succès, rendant compte des résultats de l’enquête qui semblait avoir été menée par le Mossad lui-même.

Les médias prépondérants qui mènent la même opération dans toute la région, ont donné une couverture médiatique à l’affaire (qui n’enlève évidemment rien à la mémoire des victimes) clairement déséquilibrée, par opposition à l’absence de couverture des meurtres systématiques de 160 personnes, ou d’un garde du parc national, perpétrés plusieurs jours auparavant. A cette nouvelle, la droite est allée prétendre que l’attaque était la preuve fiable de l’erreur d’avoir mené à bien les accords de paix avec les FARC, par exemple. Démontrant que c’était la plus grosse erreur du gouvernement sortant de l’ancien président Santos.

Jamais une attaque n’aurait pu être aussi utile à la droite, jamais.

Et c’est précisément ce niveau de coïncidences qui a habité la pensée de nombreuses personnes avec une inconnue aussi grande et partagée comme jamais auparavant.

En conséquence, le vendredi 18 janvier, le président Iván Duque, sur une chaîne nationale, a annoncé la rupture des dialogues, qu’il a toujours esquivés, avec l’ELN, demandant la capture de la délégation de 10 négociateurs de la guérilla qui se trouvent à Cuba. Un scénario absolument désespéré.

La marche

Maintenant ni les étudiants ni les citoyens ne demandent la démission du procureur général.

Elle a été organisée dans toutes les capitales du pays pour le dimanche 20 janvier par les secteurs alignés sur le gouvernement, et sous le slogan du rejet du terrorisme sous toutes ses formes, cette fois, assez curieusement, il était bien vu de marcher, en pouvant voir la nudité à la lumière, des profondes polarisations de la société colombienne.

Beaucoup de gens ont marché, beaucoup sont restés à la maison. La marche a reflété un fort soutien à la Police Nationale, une question qui reste à analyser mais à laquelle les gens se joignent en signe de solidarité. La douleur collective et sa manipulation n’est pas une manœuvre nouvelle, mais elle est encore très efficace, surtout dans les sociétés où la pensée critique est peu développée, comme la nôtre.

Des secteurs politiques alternatifs se sont joints à la marche, d’autres pas. A Medellín (deuxième ville du pays avec une forte concentration idéologique Uribiste), un fait s’est présenté qui a révélé la nature de notre concentration : Un jeune homme de 17 ans portait une pancarte de réclamation pour l’assassinat des dirigeants sociaux et un T-shirt sur lequel figurait « Non à la guerre de Duque et Uribe », parce que la marche avait été présentée comme étant ouverte, inclusive et en rejet de toute forme de terrorisme. Mais non. Ils l’ont agressé, ont cassé la pancarte, l’ont menacé, et la police, la même pour laquelle les vêtements ont été déchirés, en observant la scène n’a absolument rien fait, car il était mineur.

L’attribution

Le lundi 21 janvier, un communiqué était publié dans lequel l’ELN s’attribuait le fait. Une décision si maladroite et incompréhensible que jusqu’a présent son exécution était remise en cause par les guérilleros qui dialoguaient avec l’Etat et avec ceux qui l’occupent actuellement. Dans le communiqué, ils dénoncent les manquements de l’Etat et des forces armées et expliquent pourquoi ils ont choisi l’école de police comme cible : « (…) c’est une installation militaire, où les officiers qui effectuent ensuite le renseignement reçoivent instruction et formation (…)».

Le caprice

Face à la rupture des dialogues, il faut voir comment les choses se dérouleront. A cet effet, il existe des protocoles secrets préalablement signés par les parties, dans lesquels sont énoncées les considérations qui doivent être appliquées et dont font partie les pays garants. Le gouvernement de Duque a demandé à Cuba de capturer la délégation et de l’extrader. Le gouvernement de Cuba (dont la participation a été très importante dans l’histoire récente de la Colombie) a répondu qu’il respecte les protocoles déjà signés, qui protègent évidemment la délégation, et je dis évidemment parce que personne ne s’assiérait pour négocier la possibilité d’une peine d’emprisonnement ou de mort en cas de cessation du dialogue. La réponse n’a servi à rien au gouvernement colombien. La Norvège, le pays garant, a répété à l’État colombien ce qui est convenable, à savoir que les protocoles doivent être respectés, mais le gouvernement Duque a dit de façon capricieuse qu’il ne les reconnaît pas.

Face à un problème diplomatique très tendu, nous ne devons pas perdre de vue que la progression de la droite dans la région a agi comme un singe avec un rasoir, que la frontière entre la Colombie et le Venezuela est la plus longue pour les deux pays, et que le gouvernement des États-Unis a déjà commencé à tronquer la non reconnaissance du gouvernement de Nicolás Maduro, avec toutes ses implications possibles dans l’avenir.

Le discours

Le gouvernement cherche maintenant à convaincre et à obtenir des alliés qui supportent son caprice, et pour cela, l’opinion publique qui se forge à travers les médias est nécessaire. Ils ont opéré un virage discutable, léger mais catégorique en se référant à la condamnation de l’acte, et à la non-reconnaissance des protocoles, en omettant dans les communiqués les plus récents le caractère d' »école de police » et de « policiers » comme cibles et victimes de l’attaque, en les présentant comme « étudiants assassinés » dans une attentat terroriste dans une institution « pédagogique ». Point.

Faisant appel aux mêmes tactiques discursives du « héros » et de l' »héroïsme » dont les médias se sont emparés, ils ont appelé les citoyens à marcher. Des étudiants, qui maintenant de manière incroyable sont importants pour un État qui ne se souciait pas qu’un étudiant perde un œil dans une marche réprimée par l’ESMAD, des étudiants qui sont maintenant importants dans un pays où l’enseignement supérieur n’est pas obligatoire, mais où le service militaire l’est car si l’accès à l’éducation était un droit garanti par l’État, ces victimes de l’attaque n’auraient pas été victimes et auraient été formées dans une université publique et non dans l’école des miliciens.

La paix

Ce bien si précieux. Affirmer qu’elle est en lambeaux est une déclaration très délicate, car c’est ignorer complètement l’accord que l’État et les FARC ont conclu après une confrontation historique datant de quelques décennies. De plus, parce que cette affirmation implique de jouer le jeu de la droite, c’est ce qu’ils veulent entendre, parce que c’est précisément ce que la droite a toujours soutenu et d’où elle a justifié ses actions étatiques et para-gouvernementales de guerre. Cette position est celle qui permet de rompre les dialogues et de revenir à la page zéro.

La paix est le produit de la justice sociale et cela n’existe pas en Colombie.

Pour vivre dans ce pays que nous ne connaissons pas, nous devons d’abord commencer à examiner les profondes inégalités et manipulations dans lesquelles nous vivons, avant de le remilitariser en tuant des gens au nom de la patrie, ou en boycottant maladroitement ce qui a été réalisé par une attaque.

Si nous n’avons pas compris qu’en Colombie, nous n’avons jamais obtenu la paix par les armes, nous n’avons rien compris. Nous avons l’obligation historique de continuer à dialoguer, de cesser de compter les morts, les exilés, les persécutions et les personnes disparues.