Il y a quelques mois, un rapport a été publié sous le titre « Étendre la forteresse », par le Transnational Institut et Stop Wapenhandel. Il s’agit de deux organisations de recherche et de sensibilisation sur les questions de démocratie, de politique et d’exportation des armements. Ce rapport fait suite à un autre texte publié il y a deux ans sous le titre « Guerres aux frontières : les trafiquants d’armes profitent de la tragédie des réfugiés ». La conclusion de cette première étude révélait que :

  • Les politiques relatives aux migrations et aux frontières de l’UE reposent sur le principe que les réfugiés et les migrants constituent une menace pour la sécurité de l’Europe et que la solution à ce problème est « la lutte contre l’immigration illégale », lutte qui utilise de plus en plus des moyens et du personnel (para)militaires.
  • Ceux qui ont mis en œuvre les politiques de l’UE visant à répondre au problème susmentionné ont contribué à l’essor du marché de la sécurité, à la construction de murs, à la fourniture de matériel militaire pour la surveillance des frontières et à la mise en place de systèmes de surveillance.
  • L’industrie qui vend des armes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, qui alimente les conflits, qui fait fi des droits humains, qui refoule les gens fuyant leur pays, est exactement la même industrie qui se taille la part du lion dans les contrats conclus pour la sécurité des frontières.
  • L’industrie de l’armement et de la sécurité a largement participé à la définition des politiques de sécurité aux frontières, ce qui leur permet aujourd’hui – grâce à leur lobbying – d’entretenir des relations permanentes avec les organes européens qui travaillent aux frontières et d’influencer les stratégies adoptées par l’UE.

 

Quoi de nouveau dans la deuxième étude des deux organisations ?

Pour les amateurs de chronologie, on peut lire année après année les étapes fondamentales que l’UE a franchies de 1992 à 2006 sur la voie de l’externalisation de ses frontières, expliquant ainsi que ce n’est pas un projet récent qui arrive en urgence pour répondre à la crise des réfugiés, mais plutôt une stratégie militaire et industrielle très bien conçue. Il y a aussi des éléments importants dans tous les évènements politiques et les sommets qui nous amènent, pas à pas et avec prudence, à l’établissement d’un Commissaire à la Défense et à l’engagement des états membres pour un « budget défense », dans le cadre du plan UE 2021-2027, de 76 milliards d’Euros.

Il est indiqué, avec des pourcentages, le profil des pays non membres de l’UE qui sont subventionnés par l’UE pour limiter l’afflux des réfugiés. Par exemple, 48% des pays (17 nations) ont un gouvernement autoritaire et seulement trois d’entre eux peuvent être considérés comme « libres ». 34% des pays (12 nations) présentent des risques extrêmes pour les droits humains, tandis que les 23 autres nations présentent des risques élevés.

Il y a aussi un autre point, bien plus important : les états de l’UE continuent à vendre des armes à ces pays même s’ils alimentent de nouveaux conflits, la violence et la répression, et contribuent ainsi à la création de nouveaux réfugiés. La valeur totale des licences délivrées par les états membres de l’UE pour l’exportation d’armes vers ces 35 pays au cours de la décennie 2007 – 2016 est supérieure à 122 milliards d’euros. 20 % de ces pays sont soumis à un embargo sur les armes décrété par l’UE et/ou l’ONU, mais la plupart d’entre eux reçoivent encore des armes de certains états membres ainsi que le soutien de l’UE à leurs forces armées et de sécurité sur des actions en rapport avec les migrations.

Lors d’une communication qui m’a été demandée par le Forum grec des réfugiés lors d’une récente conférence, j’ai cité quelques noms qui, à mon avis, devraient occuper une place « spéciale » dans tout dialogue public sur le sujet des réfugiés, en m’inspirant du contenu de ce rapport. Le géant français de l’armement, Thales, qui est également un exportateur majeur d’armes dans la région, est un acteur clé dans la fourniture d’équipements militaires et de sécurité aux frontières ainsi que de systèmes et équipements biométriques. Les principales sociétés de sécurité biométrique sont Veridos, OT Morpho et Gemalto (qui devrait bientôt être racheté par Thalès). Parallèlement, l’Allemagne et l’Italie financent leurs propres entreprises d’armement – Hensoldt, Airbus et Rheinmetall (Allemagne), Leonardo et Intermarine (Italie) – pour soutenir des projets de sécurité aux frontières dans certains pays du Grand Moyen-Orient, notamment en Égypte, en Tunisie et en Libye. En Turquie, d’importants contrats sur la sécurité des frontières ont été attribués à des fabricants d’armes turcs, tels qu’Aselsan et Otokar, qui utilisent des ressources pour subventionner leurs propres efforts dans le domaine des équipements militaires. Ce sont les mêmes entreprises qui avec leurs équipements aident la Turquie dans ses attaques contre les communautés kurdes.

 

La réflexion sur la question des réfugiés se limite à de la gestion

Qui parle des réfugiés aujourd’hui et que disent-ils ? Tout le monde en parle et c’est positif. Jusqu’à récemment, notre relation avec les réfugiés était historique : de Thrace, d’Asie Mineure, nos parents ou grands-parents qui sont partis en Allemagne, en Amérique, au Canada ou en Australie, les chansons sur les pays étrangers. Les réfugiés irakiens sont probablement passés sous notre nez, je ne parle pas des situations dans des pays où il y a des civils persécutés pour leurs convictions politiques.

Et puis le mouvement de masse en provenance de Syrie est arrivé et a favorisé (fortement) le mouvement de masse en provenance d’Afghanistan. Un petit rappel : en Afghanistan, ils sont en guerre depuis 17 ans. En Grèce, nous avons ouvert les maisons, rempli les camps d’accueil, loué nos hôtels, auberges et chambres, cuisiné pour les réfugiés ou avec les réfugiés, nous sommes assis sur les mêmes bancs d’école, offert une aide médicale, juridique, psychologique. Nous offrons des services et, dans de nombreux cas, nous en bénéficions.

Nous accusons l’Europe – à juste titre – de gérer la crise des réfugiés au lieu d’y mettre fin. Mais que faisons-nous ? Bien que nous soyons aujourd’hui plus proches des personnes déplacées que jamais auparavant, que nous ayons entendu leurs histoires plus que jamais, que nous disposions d’Internet et que nous puissions vérifier les données que nous pouvons trouver en ligne, nous faisons pratiquement la même chose que les gouvernements européens que nous accusons : nous gérons les situations. Nous portons les habits qu’ils nous demandent de porter.

Il y a des causes qui créent les réfugiés. La société et les organisations doivent le rappeler à chaque occasion. Chaque maillon du système doit, en fonction de ses possibilités, mettre en lumière les aspects du slogan que nous utilisons dans les rues : « L’UE et l’OTAN sont la même union ». Que signifie ce slogan aujourd’hui ? Comment lui donnerons-nous une version moderne ? Quels aspects ne sont pas abordés dans le débat public ? Pourquoi ? Quel est le rôle des gouvernements de l’UE et celui des députés européens qu’il nous sera bientôt demandé d’élire ? Que font les institutions démocratiques dans l’intérêt de l’industrie ? A quoi sert la montée de l’extrême droite et la peur diffuse qui en découle ? Cela fait-il partie du plan visant à « alimenter » encore davantage le paquet économique et de sécurité 2021-2027 de l’UE ? Dans ce contexte, quel est le rôle des organisations internationales et européennes des droits humains ? Quels sont leurs propres objectifs ?

Ce sont des questions qui « coûtent » en temps, en énergie et parfois même en argent. Il faut être indépendant pour parler de ces choses-là. Mais ils forment des axes de recherche et de revendication qui nous sortent de la marginalité, font de notre lutte un « grand courant » et mettent en lumière les véritables « bénéficiaires » de ce drame.

—————-

Cet article a d’abord été publié dans le journal AVGI (Enthemata), le 14 octobre 2018

Traduit de l’anglais par la rédaction francophone