Tomás Hirsch : « La valorisation de la diversité est ce qui rend la convergence possible »

04.02.2018 - Santiago du Chili - Pía Figueroa

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Tomás Hirsch : « La valorisation de la diversité est ce qui rend la convergence possible »
(Photo Dalia Chiu)

Nous avons interviewé Tomás Hirsch, député humaniste du Front large, une coalition qui s’est formée il y a un an au Chili. Cependant, plusieurs tentatives de convergence entre les forces politiques progressistes du pays ont eu lieu avant cela.

Pressenza : Pouvez-vous résumer brièvement ce processus, avec ses différents moments clés ?

Tomás Hirsch : Depuis l’époque de la dictature, il y a toujours eu des tentatives et des tendances à la convergence entre les forces politiques chiliennes. Cela s’est produit régulièrement et constitue un aspect historique du processus politique chilien car, si vous regardez dans le passé, le gouvernement de Salvador Allende était celui de l’Unité populaire et avant lui c’était le Front populaire. Je dirais donc que la formation de coalitions qui travaillent ensemble est une caractéristique de la politique chilienne. Cela a une très grande valeur pour nous car nous sommes formés à une construction qui valorise la diversité. Cet aspect s’est souvent révélé très difficile mais il a toujours été présent.

Le rétablissement de la démocratie résulte de la convergence entre des forces politiques très diverses, notamment des forces très conservatrices, gauchistes, et même marxistes.

Dans le cas du Parti humaniste, nous sommes, d’une certaine manière, tributaires de ce processus et nous avons toujours pris part à ces intentions de convergence, avec la Concertación, lors de la candidature aux présidentielles de Cristián Reitze avec la Nouvelle gauche, puis avec Juntos Podemos (Ensemble, nous pouvons) et enfin avec le Front large. Ainsi, ce que nous vivons aujourd’hui a un passé et découle d’un processus. Cela comporte également des difficultés telles que la tendance aux multiples fragmentations dans cette diversité, ce qui est une caractéristique de la gauche chilienne. La gauche est fragmentée en 20, 30 ou 40 micro-partis ou micro-organisations qui cherchent constamment une manière de se rejoindre et de converger. Cela se produit aujourd’hui également. Ce schéma comporte donc ces difficultés mais la tendance est au travail avec les diversités.

Pressenza : Selon vous, quels sont les éléments fondamentaux qui ont permis la création d’une si grande alliance, au-delà des différentes réalités sociales et politiques, qui pourrait être reproduite ailleurs ?

Tomás Hirsch : Je pense qu’il y a plusieurs facteurs. Tout d’abord, une érosion profonde des coalitions traditionnelles qui organisaient le modèle politique et économique du pays depuis plus de 25 ans. Une dégradation en termes de crédibilité, d’absence de projet, de perte de leadership et de capacité à apporter des repères. C’est-à- dire, dans tous les sens du terme, qu’une érosion de ces coalitions a lieu actuellement.

Deuxièmement, le fait que le Parti communiste soit entré au gouvernement a laissé la voie libre à d’autres organisations qui se sentent alors plus libres de rechercher la convergence. Au sein de la gauche traditionnelle, on observe une tendance à une relation « je t’aime/moi non plus » avec le Parti communiste, ce qui n’affecte pas le Parti humaniste mais plutôt les autres organisations de la gauche chilienne qui finissent par agir avec ou dépendre de ce que le Parti communiste fait ou ne fait pas. Le Parti communiste est, historiquement, la force politique la plus claire de la gauche, mieux organisée, plus stable dans le temps, et cela même après la chute du socialisme réel en URSS. Je dirais que c’est le Parti communiste qui maintenait cette grande cohésion et l’adhésion des électeurs, 6 ou 7 % des votes constants dans le temps.

Enfin, je dirais que les mouvements étudiants qui se sont mobilisés en 2011 au Chili ont compris, fruit de l’expérience d’autres pays, en particulier l’Espagne, l’importance d’être politiquement organisés et ne pas se limiter à la dynamique étudiante et leurs revendications spécifiques. Ils ont rapidement compris qu’il était nécessaire de dépasser les revendications étudiantes pour atteindre la transformation structurelle du modèle et cela a contribué à la possibilité de travailler ensemble sur un projet à long terme et non pas seulement en termes de lutte pour une éducation avec telles ou telles caractéristiques.

Pressenza : Au sein du Front large, quel rôle a eu la candidature féministe de Beatriz Sánchez dans le résultat électoral ? De quelle manière les propositions radicales qu’elle a exposées, telles qu’une taxe pour les personnes très riches, ont-elles influencé les résultats ?

Tomás Hirsch : Je pense que la proposition d’une taxe pour les très riches n’a pas influencé les résultats. Je pense qu’elle n’était pas largement connue et comprise et qu’il y a un sentiment de peur à chaque fois que le mot « taxe » est prononcé. Nous sommes un pays conservateur de manière générale. Je dirais que le fait qu’elle soit une femme, qu’elle ait proposé une candidature féministe, qu’il y avait un grand nombre de femmes candidates au sein de la coalition, était pertinent.

Si nous étudions les résultats du vote du Front large, il y a clairement une tendance croissante au vote en faveur des femmes. Les femmes ont obtenu plus de votes que les hommes et ont été élues dans une plus grande proportion par rapport aux autres coalitions. Les conseillers régionaux élus sont toutes des femmes, 7 députés sur 20 sont des femmes, ce qui reste une minorité, mais ces 35 % correspondent à trois fois le pourcentage national qui est d’environ 14 %. Il y a donc une différence importante.

Le programme de gouvernement de Beatriz Sánchez comporte de nombreux éléments pouvant être définis comme féministes, mais par-dessus tout je dirais que ce qui a le plus influencé était sa position, son attitude, son style, son ton. Outre le fait d’être féministe, elle a adopté un ton très honnête, très transparent, très égal, très horizontal, très sincère. Dans un environnement dans lequel la politique avait perdu toute crédibilité, dans lequel tout politique sème le doute, et pour des raisons justifiées, et bien, cette femme journaliste connue pour dire ce qu’elle pense, dire haut et fort ce que des millions de personnes ressentent, a fait naître une grande empathie envers sa candidature. Je dirais que ce qui a le plus marqué a été une phrase qu’elle a prononcée le premier jour de sa campagne. Elle a dit : « Le fait que je sois candidate montre que tout le monde dans ce pays peut être candidat et devenir Président du Chili. » Je pense que cela a eu un impact plus important que bon nombre de ses propositions. Il me semble que les propositions du Programme en faveur de la majorité a établi un cadre, un ton général, mais il ne s’agissait en aucun cas de décider à la place des gens. Si nous demandions aux votants combien de propositions ils ont retenues, ils mentionneraient certainement l’éducation gratuite, la fin de la gestion privée des retraites, mais beaucoup d’autres soutiennent cela. Le style était donc vraiment l’élément le plus important.

Pressenza : Après l’élection de Sebastián Piñera en tant que président, vous avez déclaré « aujourd’hui au Chili deux projets perdurent : celui de la droite et celui du Front large », tandis que la majorité qui est au pouvoir depuis ces dernières années a pratiquement disparu. Quel est le projet à long terme du Front large dans ce contexte ?

Tomás Hirsch : Tout d’abord, réaffirmer ce que je viens de dire. C’est vrai. La Nouvelle majorité n’a plus de projet politique et social, elle n’a plus de projet de transformation du pays. Je l’ai dit précédemment et je le répète. Elle s’est transformée en une société limitée, une société d’arrangement, mais sans projet social.

La droite a un projet, comment pouvons-nous en douter ? Nous n’allons pas en parler mais elle a effectivement un projet.

Le Front large a quant à lui un projet à long terme et il s’agit de construire une société de droits. Aujourd’hui, nous ne vivons pas dans une société de droits, mais dans une société individualiste et compétitive qui privilégie le succès personnel. Cela peut être très bien pour certains, c’est une société dans laquelle on suppose que ceux qui travaillent dur réussissent, et qu’ils seront en mesure de consommer tout ce qu’ils veulent et profiter de la vie… Mais certains droits fondamentaux sont sujets à la loi du marché.

Le projet du Front large concerne le rétablissement ou l’établissement, car beaucoup ne l’ont jamais été, d’une société de droits dans laquelle la santé, l’éducation, le logement, le travail, l’environnement et les retraites, au moins, sont des droits fondamentaux.

Une société dans laquelle le droit de vivre sa vie avec son propre style, sa diversité, pour mentionner tout ce qui est considéré comme des valeurs, est un droit et ne doit pas dépendre du fait qu’il est ou non accepté par une certaine hiérarchie ecclésiastique, par exemple. Je pense donc qu’un premier projet à long terme est établir une société de droits.

Un deuxième projet à long terme du Front large est la construction d’une société dans laquelle le pouvoir est décentralisé : le pouvoir économique, politique, ethnique, car aujourd’hui un groupe ethnique a le pouvoir sur tous les autres, et géographique, car à l’heure actuelle le pouvoir est concentré à Santiago. Je dirais que cela est un thème qui fait partie du projet du Front large.

Enfin, le troisième projet est la démocratisation de la société, qui signifie que les citoyens jouent un rôle de plus en plus important dans la prise de décisions. Cela s’opère par le biais d’une Assemblée constituante, de lois à l’initiative de la population, de la révocation du mandat, du référendum, de mécanismes de participation sociale.

Ces trois thèmes constituent notre projet à long terme et ont été très bien expliqués par Beatriz au cours de sa campagne.

Pressenza : pendant les quatre prochaines années, en tant qu’opposition au gouvernement Piñera, pourrez-vous avancer sur ces trois axes fondamentaux ? Pourrez-vous le faire d’un bloc, comme les parlementaires, avec la composition du nouveau parlement ?

Tomás Hirsch : Nous avons 20 députés et un sénateur. Je pense que ce sera un groupe important et déterminé. Mais j’ai de sérieux doutes quant au fait que des lois soient adoptées en accord avec nos projets. Il y a très peu de chances que cela se produise. Nous allons présenter de nombreux projets de loi qui vont dans la direction de ce dont nous avons parlé, mais nous le ferons surtout pour ouvrir la route, pour montrer aux citoyens qu’un Chili différent est possible. Cela a à voir avec le fait que, dans quatre ans, nous voulons être en condition pour entrer au gouvernement. Pour cela, nous voulons présenter de nombreux projets de loi qui vont dans le sens de la société à laquelle nous aspirons. Il est très improbable, voire impossible, que nos propositions soient approuvées, et nous en sommes tout à fait conscients.

Nous avons pris la décision d’opposer une proposition alternative à chaque projet présenté par le gouvernement Piñera plutôt que de simplement critiquer ses projets.

Nous dirons : « ce n’est pas bien, mais il y a cette autre option ». Nous perdrons certainement car nous n’aurons pas la majorité, mais cette option existe bel et bien et aura été présentée publiquement. Et c’est dans ce sens que nous disons que deux options restent possibles.

Il y a un second point important au sujet duquel nous serons probablement en accord avec d’autres et il s’agit de la défense des quelques avancées qui ont été réalisées concernant certains droits. L’Histoire n’est pas linéaire, il y a eu des progrès considérables et d’une certaine façon il est possible que le gouvernement Piñera cherche à revenir en arrière ou à bloquer certains acquis. Il y a eu des avancées en matière de taxes, de valeurs et d’éducation. Nous considérons certaines avancées insuffisantes mais il n’est pas question de revenir en arrière. Nous chercherons à former une majorité pour nous opposer à ce mouvement rétrograde.

Pressenza : Dans le monde, des mouvements et des forces politiques critiques se manifestent contre ceux qui détiennent le pouvoir et désirent dépasser ce système néolibéral basé sur l’inégalité et la violence. Le Front large s’insère visiblement dans cette même tendance. Quelles sont les erreurs à éviter et les points forts à valoriser ?

Tomás Hirsch : Je pense que nous devons avant tout mettre l’accent sur la valorisation de la diversité et la participation dans les forces politiques et dans les organisations sociales. C’est un point fondamental. Ce thème est lié à la valorisation de la diversité. Il s’agit d’encourager la multiplicité des leaders, dans tous les domaines, de tous les types, sans monopoliser ou hégémoniser, qui est un langage plus adapté dans ce domaine. Il faut être très attentif à ne pas hégémoniser ou prétendre imposer sa propre vision. Cela est fondamental lorsque nous travaillons dans une coalition aussi large que la nôtre et que d’autres ayant existé dans d’autres pays.

Je crois aussi que nous ne devons jamais perdre notre habilité à établir le dialogue avec d’autres qui sont différents de nous. Il est très important de pouvoir construire des majorités sur certains thèmes. De ce point de vue, je pense qu’un comportement fondamentaliste n’est pas approprié et n’aide pas. Nous vivons dans une société qui a besoin de beaucoup de flexibilité tactique et très rapidement. Cette flexibilité implique une réponse rapide.

Il me semble également qu’il est nécessaire de maintenir un lien fort avec les autres organisations dans d’autres parties du monde. Il y a beaucoup d’expériences à recueillir et à échanger. Personne ne détient la vérité. Nous sommes au Chili, mais qu’ont-ils fait en Uruguay avec le Front large il y a déjà 30 ans ? Que font-ils en France avec la France Insoumise ? Qu’ont-ils fait en Égypte, dans une situation différente et très complexe, avec la dictature ? Je pense qu’il est très important de recueillir ces expériences, d’avoir un échange riche.

Pressenza : Lors de votre prochain voyage en Europe, vous verrez plusieurs exemples de cette nouvelle sensibilité, de courants similaires qui s’affirment. Avez-vous déjà un planning de rencontres défini et avec qui ?

Tomás Hirsch : Nous avons un planning de rencontres qui s’est rempli ces derniers jours et dont nous sommes ravis. Pour le moment, il y a des rencontres confirmées avec les Humanistes de différents pays d’Europe, avec des amis du Front large et avec des organisations sociales à Milan et Madrid. Nous rencontrerons également certains leaders du monde progressiste : M. Mélenchon à Paris, M. Varoufakis à Athènes et les gens de Podemos à Madrid. Nous sommes en train de voir si une rencontre pourra avoir lieu avec Pablo Iglesias ou Iñigo Errejón. À Barcelone nous rencontrerons les personnes de l’Association internationale des maires, dont fait partie Ada Colau, et nous essayons d’organiser des rencontres dans d’autres pays.

Pressenza : Comment pensez-vous qu’on puisse contribuer au dialogue et aux liens entre ces forces émergentes ? Y a-t-il la possibilité de se diriger vers une sorte de mouvement international ? Comment créer des réseaux entre le social et le politique tout en maintenant une harmonie internationale ?

Tomás Hirsch : Je pense que l’idée de construire des réseaux et des liens internationaux est une très bonne idée basée sur ce principe dont nous avons tant parlé, la valorisation de la diversité, et la reconnaissance du fait que les expériences des autres sont utiles pour nous. Ainsi, ces types de relation doivent être les moins bureaucratiques possible, sans essayer d’imposer certaines visions. Je ne pense pas que nous devions reformer une Internationale, ni une Internationale humaniste, communiste ou encore socialiste. Rien de tout cela.

Il ne s’agit pas de diriger quoi que ce soit mais de créer des zones d’échanges d’expérience, de recueillir des expériences comme nous le faisons dans le Club humaniste, par exemple. Chacun, avec ses propres actions, se nourrit de cette expérience et contribue avec ce qu’il a pu en retirer pour l’échanger avec d’autres et, même dans des domaines différents, bénéficie des contributions des autres liées à leurs propres actions. Cette forme me semble être particulièrement adaptée aux temps actuels. Plus de dialogue que d’organisation, un dialogue dans lequel chacun contribue en mettant à disposition ce qui peut servir aux autres, plutôt que de mettre en avant son propre point de vue. En somme, chacun contribue avec ce qu’il considère utile pour d’autres processus. Si on pouvait en faire de même au niveau international, avec des organisations différentes, ce serait un gain inestimable pour tous.

 

Traduction de Caroline Pequegnot

Catégories: Amérique du Sud, Interviews, Politique
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