Colombie : entre paix accomplie et nouveau cycle de violences

12.10.2017 - Medellin, Colombie - Daniel Botero

Cet article est aussi disponible en: Espagnol

Colombie : entre paix accomplie et nouveau cycle de violences
Ecole abandonnée suite aux actions des paramilitaires

Conversation avec Max Yuri Gil, chercheur (1)

Dans le processus de mise en place de l’accord entre les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) et le gouvernement colombien, commencent à apparaître certains facteurs de déstabilisation qui pourraient, à moyen ou long terme, se transformer en une grave menace pour l’obtention d’une paix totale.

Parmi ces facteurs, soulignons le non respect par le gouvernement des « zones transitoires de normalisation » où se regroupent les FARC et la décision prise récemment par la Cour constitutionnelle sur le mécanisme du Fast Track, mécanisme qui devait permettre d’établir des procédures accélérées pour la mise en œuvre des accords de La Havane. Ces accords doivent maintenant être examinés article par article, plutôt qu’en bloc comme prévu. De plus, ceci prive l’exécutif d’une garantie dans la vérification de la conformité de l’accord de La Havane avec la loi.

Toutefois, on peut dire qu’à ce jour, les deux facteurs les plus préoccupants dans la mise en œuvre des accords sont : les assassinats ciblés et systématiques de dirigeants sociaux dans différentes régions du pays et la mainmise, par d’autres groupes armés, sur les territoires laissés par les FARC du fait du processus de transit et de démobilisation, pour occuper les 25 zones de normalisation définies dans l’accord.

En ce qui concerne le deuxième point, c’est-à-dire la mainmise sur les territoires desquels les FARC sont partis, le chercheur Max Yuri Gil affirme que « l’état a démontré son incapacité à être présent, car il ne s’agit pas seulement d’une question de force publique ». Des groupes paramilitaires tels que le Clan del Golfo et les Aigles noirs, ainsi que les organisations de guérilla ELN – Armée de libération nationale – (2), certains bastions de ce qui reste de l’EPL – Armée populaire de libération (3) et les dissidents des FARC, avancent sur ces territoires.

Selon Gil, les groupes paramilitaires qui sèment aujourd’hui la peur dans certains territoires ne sont pas sans liens avec le phénomène paramilitaire antérieur (4) : « ce sont des groupes qui ont leurs racines dans le processus de démobilisation paramilitaire ». Leur pérennité dans les mêmes territoires et leurs relations avec les élites locales et régionales se maintiennent, comme le souligne Gil, ainsi que « le recyclage de leurs membres, de leurs cadres et de leurs pratiques ». Ceci se traduit par des combattants qui faisaient partie des groupes précédents et par des formes de victimisation apprises dans ces groupes : « les menaces, les intimidations, la torture et l’assassinat ciblé ».

Il ne s’agit donc pas de simples groupes de délinquants, mais de structures armées qui soutiennent le pouvoir territorial et qui dans le passé ont dirigé les groupes d’autodéfense, mais qui ont muté en fonction des tournures du conflit, des processus de démobilisation et des appellations que chaque gouvernement leur a attribué : bandes criminelles émergentes (Bacrim), groupes armés organisés (GAO), organisations intégrées de narcotrafic (ODIN), Rastrojos, Urabeños, Oficina de Envigado, Autodéfense Gaitanistas ou Clan del Golfo (5).

Max Yuri Gil insiste sur ce qui marque une rupture dans cette continuité. Le premier point est que, bien qu’il y ait des élites qui restent en accord avec le para-militarisme, aujourd’hui « les élites qui dirigent le processus de paix ont rompu les liens qu’ils avaient dans le passé avec ce para-militarisme. Parce qu’à une certaine époque, la majorité des élites nationales et régionales convergeaient dans leur soutien actif ou silencieux à la pacification paramilitaire, à quelques exceptions près ».

L’autre facteur qu’il souligne, c’est que le soutien des forces de sécurité à ces groupes est moindre et cela est évident avec les affrontements et les poursuites du Clan del Golfo de la part de la police. En ce sens, affirme-t-il, « on ne pourrait pas dire aujourd’hui qu’ils ont le soutien du haut commandement et la complicité aussi ouverte qu’ils avaient dans le passé ». Ce soutien, associé à l’articulation avec des projets politiques régionaux et locaux, fût ce qui a donné un certain caractère politique aux actions des groupes d’autodéfense.

Cependant, comme le reconnaît Gil, « aujourd’hui, ces groupes sont repolitisés dans des unions et articulations avec les secteurs qui sont contre le processus de paix ». Ils se consacrent donc à deux choses : « occuper le territoire que les FARC ont laissé derrière eux, tout comme le fait l’ELN » et, en même temps, « poursuivre, et dans certains cas amplifier, un travail de boycott de la mise en œuvre du processus de paix ».

La démocratisation locale et régionale qui, du moins sur le papier, est visée par l’accord de La Havane, suggère une menace pour les intérêts des structures armées qui maintiennent des pouvoirs dans les régions. D’où leur mécontentement, non seulement vis-à-vis du processus lui-même, mais aussi envers ceux qui le soutiennent sur leurs territoires.

Max Yuri Gil considère que leur premier objectif est de « prévenir et entraver les programmes de substitution des cultures en intimidant les agriculteurs qui veulent adhérer à l’accord. Le deuxième objectif, ce sont les attaques et intimidations envers ceux qu’ils identifient comme la base sociale des FARC dans les territoires, et le troisième, qui s’exprime dans les objections des élites opposées au processus de paix : la question des terres et l’apparition de ce qu’on appelle les armées anti-restitution ».

Notes :

(1) Max Yuri Gil est sociologue et titulaire d’une maîtrise en sciences politiques de l’Université d’Antioquia. Actuellement, il est doctorant en sciences sociales et humaines à l’Université nationale de Colombie à Medellín. Ses travaux de recherche ont principalement porté sur des questions liées aux droits de l’homme dans une perspective intégrale, à la violence, aux conflits armés et à la coexistence citoyenne.

(2) Bien qu’un processus de négociation soit actuellement en cours entre l’ELN et le gouvernement colombien à Quito (Equateur), le groupe insurgé continue d’opérer dans des zones où il était traditionnellement présent et, avec le retrait des FARC, a tenté de s’emparer de certains de ces territoires.

(3) L’Armée populaire de libération est un groupe qui s’est démobilisé en 1991, dans le cadre du processus de paix qui a également conduit le M19 à l’abandon des armes. Un bastion de ses combattants qui n’étaient pas d’accord avec la démobilisation décida de poursuivre son action. Situé dans le département de Norte- au Nord de Santander, ce mouvement dissident s’est caractérisé par ses liens avec le trafic de drogue et les incursions armées dans cette partie du pays. En 2015, son commandant le plus connu, alias Megateo, est tué par l’armée colombienne.

(4) Il s’agit des Autodefensas Unidas de Colombia, dirigées par les frères Castaño et démobilisées entre novembre 2003 et août 2006.

(5) Actuellement les autorités colombiennes considèrent qu’il s’agit du plus grand groupe criminel du pays, par le nombre de personnes qui y sont liées et par les territoires où ils sont présents. Recyclage des groupes d’autodéfense démobilisés conduits par les frères Castaño, dédiés au trafic de drogue, à l’assassinat de membres des forces de sécurité, à l’extorsion, à l’intimidation, aux enlèvements, aux déplacements forcés.

Catégories: Amérique du Sud, Nonviolence, Opinion, Paix et Désarmement
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