La militarisation de la société : l’éducation militaire dans les écoles de la République tchèque

18.08.2017 - Prague, République tchèque - Monde sans Guerres et sans Violence

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La militarisation de la société : l’éducation militaire dans les écoles de la République tchèque

Depuis 2013, le programme du Ministère de la Défense dénommé POKOS, c’est à dire “préparation des citoyens pour la défense de l’Etat’’ est mis en œuvre en République tchèque. [1]

L’intérêt principal est la promotion des activités de l’Armée, de différentes manières. Ainsi le présentent les sites du Ministère : « Des débats, des conférences, des séminaires, des pratiques, des expositions, des journées thématiques et des projections, des activités artistiques, ludiques et de développement des compétences, ainsi que la réalisation de démonstrations en public sur la manière d’assurer la défense nationale ». Les séminaires dans les écoles sont destinés seulement aux élèves de 10 à 15 ans, mais dans certains cas ils se sont également déroulés avec des enfants de 6 ans. Des soldats en uniforme parlent de la guerre et montrent les techniques de défense, comme par exemple la manière de procéder dans le cas d’une attaque ennemie avec des armes chimiques. On fait “jouer” les enfants avec des armes pour que la vie militaire leur paraisse séduisante. Ces formations sont organisées à la demande du directeur de l’école sans consulter ni informer les représentants légaux des enfants.

Cette campagne publicitaire sur la vie militaire a été renforcée avec le fameux passage de l’armée nord-américaine en République tchèque en mars 2015. Nous trouvons là les premières images d’enfants qui jouent avec les armes des soldats nord-américains.

Pourquoi ce programme a-t-il été mis en place? “Ici nous avons Isis”, affirme dans un entretien le Premier ministre Bohuslav Sobotka, en faisant référence à la crise en Ukraine. En résumé, la justification est très simple : nous vivons à une époque dangereuse et nous devons nous défendre. Les enfants d’aujourd’hui seront nos soldats de demain. Mais ceci dit, qui pourrait sembler raisonnable et innocent, on ne réfléchit pas à certaines choses beaucoup plus importantes.

1. Ces séminaires sont mis en œuvre dans une atmosphère dans laquelle la guerre se présente comme un scénario futur. Cette atmosphère obscure et pleine de peurs est rendue palpable par la présence des militaires et de leurs armes. Nous savons que l’école publique dans une société démocratique et civile a pour fonction de développer chez les jeunes la réflexion et le sens critique, former des êtres humains capables de choisir librement leur propre vie. Au contraire, des émotions comme la terreur inhibent les capacités intellectuelles et immobilisent le sens critique, qui naît justement pendant les années d’école, laissant les jeunes s’habituer à « un état négatif du système nerveux, caractérisé par des inquiétudes, une nervosité générale et de la tension » (J. Panksepp, The Archeology of Mind. Neuroevolutionary Origins Of Human Emotions).

Comme l’ont démontré diverses études en anthropologie et en neurosciences, la violence n’est pas génétique. [2] Ce qui détermine nos options dépend de ce que nous apprenons au cours de nos premières années d’expérience dans le monde, lorsque toutes les connections neuronales se développent. En présentant aux élèves la perspective terrifiante de l’avenir, en offrant comme possibilité unique la militarisation, on créera une génération qui ne saura donner d’autre réponse que la belligérance et le conflit physique, qu’elle cherchera à appliquer en tous contextes. En apprenant que ceux qui appartiennent à notre propre espèce sont nos ennemis probables, on développera une profonde insécurité et un manque de confiance envers autrui.

Les auteurs de ce programme se défendent en affirmant ingénument que les enfants s’amusent et sont contents. Pour ce qui nous concerne, nous avons recueilli des témoignages qui mettent en évidence une autre réalité. Certains parents ont indiqué que leurs enfants étaient effrayés, d’autres ont remarqué qu’ils étaient excités parce qu’ils “apprenaient à se battre contre les immigrés”. Ces militaires n’ont aucune expérience ni préparation pédagogique pour parler dans une école. Il suffit de regarder le documentaire “Výchova k válce” – Éducation pour la guerre – de la cinéaste Adéla Komrzý de 2016 pour se rendre compte du manque de sensibilité éducative, de la dureté avec laquelle sont menés ces séminaires. [3]

2. Nous faisons face à une manipulation très grave. On tient pour acquis que face à la violence il est nécessaire de réagir avec la violence. Mais la décision de prendre une arme, de tirer et tuer un autre être humain est un choix difficile et profond que chacun doit prendre devant sa propre conscience. Comment peut-on le demander à un enfant de dix ans ?

On manipule le concept d’amour de la patrie pour justifier la violence et pour faire du militarisme une idéologie, un mythe et presque une religion d’Etat. De fait, quiconque s’oppose à la militarisation est étiqueté comme traître à la patrie. On justifie la violence et la course aux armements au nom des intérêts supérieurs de l’Etat, des intérêts qui sont placés au-dessus de l’être humain, de la liberté individuelle et de la morale. Cette attitude est typique de tous les régimes totalitaires. Dans la vidéo citée, “Výchova k válce“, un haut fonctionnaire du Ministère de l’éducation, Ondřej Andrys, dit clairement que c’est l’Etat qui décide ce que les élèves doivent faire à l’école et que les parents n’ont aucun droit d’intervenir. [4]

3. Une autre grande manipulation consiste à affirmer qu’en ce moment la situation est difficile, mais sans expliquer qu’elle est dangereuse justement à cause de la mentalité violente et militariste qui se propage de plus en plus. Comment peut-on penser que la solution soit de développer de surcroît un culte de la violence et de l’armement lorsque justement il s’agit du problème qu’on souhaite résoudre ?

La politique de la course aux armements est approuvée seulement par une petite minorité qui contrôle l’information et prétend imposer son idéologie. Au contraire, pour les gens ordinaires une culture de la paix fait de plus en plus son chemin. La majorité ne veut pas de guerre, de violence ou des forces armées jusqu’aux dents. L’avenir que tous nous souhaitons pour nos enfants n’est pas d’aller à la guerre et de mourir, comme ce fut le cas du siècle passé manipulé par les grandes idéologies. [5]

La solution à la dangereuse situation mondiale consiste bien entendu à changer le mode de pensée. Il serait alors cohérent de développer chez les jeunes la capacité de résoudre des problèmes avec intelligence, de façon diplomatique et nonviolente. Avant tout, nous devrions leur enseigner à comprendre les causes des problèmes auxquels nous sommes obligés d’être confrontés et non à réagir de façon compulsive devant les effets de ces causes sans aucune réflexion. C’est le rôle de l’école laïque dans un pays démocratique et civil.

Nous considérons que ces causes nous devons également les rechercher dans certaines politiques agressives qui ont produit destruction et émigrations, créant un terrain fertile pour le développement du fanatisme et du terrorisme. Les gouvernements occidentaux approuvent la vente d’armes aux pays dictatoriaux comme le Qatar et l’Arabie saoudite, qui soutiennent le terrorisme. [6] En 2015, avec une dépense de 87 000 millions de dollars, l’Arabie saoudite s’est classée troisième des pays du monde en termes de dépenses militaires, précédée seulement par les États-Unis et la Chine. [7] Le ministre de la défense Martin Stropnicky la définit comme “un acteur très important du Moyen-Orient“ et soutient la collaboration entre l’Arabie saoudite et la République tchèque en matière d’armées et d’armements. [8] Jurgen Grasslin, expert en commerce des armes, nous informe que dans de nombreuses guerres, comme en Syrie, Libye et Irak, les armes se vendent aveuglément à tous les acteurs présents et que « les conséquences dramatiques de cette politique d’exportation sans frein est qu’Isis utilise des armes provenant de 25 États ». [9]

Nous sommes en présence d’une stratégie de la peur qui cherche à militariser la société. [10] De fait, nous observons la tendance à une forte augmentation des dépenses militaires, le retour du service militaire obligatoire et la vente libre d’armes pour l’autodéfense. Selon les données de SIPRI, la dépense mondiale en armements de 2016 a été de 1 680 mille millions de dollars, avec une hausse de presque 60% par rapport à 2000. [11] Au cours des dernières années, les Etats-Unis ont exercé une forte pression sur les membres de l’Otan pour augmenter les dépenses militaires à au moins 2% du PIB. La conséquence a été que pour le seuls pays européens, une dépense annuelle de 295 mille millions d’Euros, c’est-à-dire 80 mille millions de plus que la dépense actuelle, avec une hausse de 37%. On ne peut s’empêcher d’observer qu’en même temps, on va appauvrissant la société, réduisant la dépense publique dans des domaines tels que l’éducation, la santé et le soutien aux couches les plus vulnérables de la population.

De ce qui précède apparaît un tableau où les Etats et les politiques paraissent être les otages de l’industrie de guerre. Les jeunes ne doivent pas avoir à payer pour les erreurs des adultes !

Distraits par la vie quotidienne, violentés par la désinformation des médias et paralysés par nos propres peurs, nous ne sommes pas rendus compte ce qui se passe devant nos yeux. Nous oublions que protéger nos enfants et la vie en général est une priorité qui passe avant un quelconque intérêt économique et, comme nous l’a enseigné Socrate, avant un quelconque pouvoir politique. Et sans doute ce silence laisse le champ libre aux promoteurs de la violence. Sur ce sujet, Martin Luther King disait que nous ne devions pas craindre la méchanceté des gens méchants, mais le silence des gens honnêtes.

Nous appelons la partie saine de notre société afin qu’elle s’exprime et prenne position sur ce thème de première importance pour notre vie. Ne laissons pas notre destinée et celle de nos enfants dans les mains de quelques politiciens complaisants envers l’industrie des armes ! Notre avenir dépend de ce que nous faisons aujourd’hui.

[1] POKOS, site officiel du Ministre de la Défense.

[2] Piero P. Giorgi, Nonkilling Human Biology, 2009.

[3] Výchova k válce, Adéla Korzýová, 2016. Trailer en anglais : Teaching war

[4] Le ministre Bottai du gouvernement fasciste de Mussolini disait en 1937 : “il s’agit d’éveiller la curiosité pour les armes et l’exercice des armes, les transformant en une donnée de la culture nationale, de notre éducation intellectuelle et morale”.

[5] Dans cet article, nous ne parlons pas des armées et de leur rôle, mais de l’imposition d’une mentalité violente sur nos enfants.

[6] Un email de Hillary Clinton de 2014.

[7] SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute).

[8] Martin Stropnicky a négocié avec l’ambassadeur d’Arabie Saoudite.

[9] Interview de Jürgen Grässlin. Consulter également : Arms industry and ethics: workshop by Pressenza.

[10] En Italie, en 2010, le projet “Entrainement pour la Vie”, une approche à la vie militaire pendant l’école, promu par les Ministres La Russa et Gelmini, fut arrêté suite aux forts protestations des professeurs, étudiants et la société civile en générale.  “Trained for Life”, paramilitary courses for students? Programme de la région de Lombardie : Trained for life.  A travers l’Europe de l’est nous sommes témoins de la militarisation de la société par l’Union européenne et l’OTAN avec l’appui des gouvernements locaux.

[11] SIPRI.

 

Article traduit de l’espagnol par Anojaa Karunananthan de Trommons.com. Révision Ginette Baudelet.

Catégories: Europe, Opinion, Paix et Désarmement
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