L’Argentine rejoint le troupeau des esclaves des marchés financiers

22.07.2017 - Buenos Aires, Argentina - Guillermo Sullings

Cet article est aussi disponible en: Espagnol

L’Argentine rejoint le troupeau des esclaves des marchés financiers

Au tout début des années 2000, alors que j’écrivais le livre « Économie mixte : au-delà du capitalisme », dans le chapitre consacré à la banque j’ai voulu illustrer sa mécanique vorace et esclavagiste par le récit suivant. « Un jeune prêteur demande à un vieil usurier : un de mes clients qui gagne 1 000 $ et en dépense 600 pour la nourriture me demande un prêt. D’après toi, jusqu’à combien dois-je lui prêter ? L’autre lui répond : ça dépend, si tu veux qu’il te le rende, ne lui prête que 2 000 $ ; si tu veux qu’il ne te le rende jamais, prête lui 100 000 $, et si tu veux le réduire à l’esclavage à vie, prête lui 20 000 $ à 2 % par mois, il va te payer des intérêts toute sa vie durant sans jamais régler sa dette ».

À cette époque, cette logique machiavélique s’appliquait aussi bien à l’endettement des particuliers qu’à celui des entreprises, mais surtout à celui des pays ; et en ce qui concerne plus particulièrement l’Argentine, nous, les membres du Parti Humaniste, avions pressenti le désastre qui s’annonçait face à l’accroissement exponentiel d’une dette extérieure qui avait explosé dans la décennie néolibérale des années 90. Notre discours isolé dans le désert de la pensée unique est resté sans effet, et en 2001 la pire crise économique de l’histoire du pays a éclaté.

Cette énorme crise économique, politique et sociale fut sans doute le prix à payer pour qu’une bonne partie de la population se rende compte des tromperies dont elle avait été victime et cherche d’autres voies, et c’est ainsi qu’à partir de 2003 on est passé de la logique de l’endettement perpétuel à celle du désendettement progressif. Après une période d’impayés, l’économie a commencé à se redresser, et on a alors restructuré la dette grâce à de nouveaux financements et un abattement substantiel. La dette envers le FMI a été réglée en cash pour échapper à ses plans d’austérité, et petit à petit, grâce aux fonds obtenus par l’excédent de la balance commerciale, le niveau de la dette a baissé de sorte que le ratio de la dette par rapport au PIB est devenu l’un des plus bas du monde.

Mais cette politique de désendettement avait un gros défaut : ce n’était pas une bonne affaire pour le pouvoir financier international ; un de ses esclaves lui avait échappé. Il n’allait ménager aucun effort pour le faire rentrer dans le rang, et pour éviter la propagation de ce mauvais exemple, en ces temps de gouvernements progressistes en Amérique latine, et de crise financière mondiale qui, à partir de 2008, a suscité des réactions populaires un peu partout sur la planète. Alors, pour qu’aucun doute ne subsiste quant à leur mainmise sur les pays industrialisés, les gouvernements d’Europe et des USA ont débloqué des montants de plusieurs milliards pour sauver les banques – les coupables de la crise – alors que les gens perdaient leur travail, leur maison, et même parfois leur vie en allant jusqu’au suicide. En Europe, ils ont isolé et fait pression sur la Grèce pour qu’elle ne quitte pas leur giron, tout en dénigrant dans les médias les francs-tireurs d’Amérique latine.

Nous ne céderons pas à la schématisation en affirmant que le recul des gouvernements progressistes en Amérique latine est dû exclusivement à l’action du pouvoir économique ; nous avons déjà évoqué les contradictions intrinsèques de ces gouvernements dans différents articles. Mais on ne peut nier la formidable pression que ce pouvoir a exercée pour accélérer leur déclin. La loupe médiatique s’est focalisée sur les erreurs, sur la corruption et la démagogie, en promettant de corriger les aspects négatifs, mais sans revenir sur les droits acquis. En réalité ni la corruption en soi (ils la pratiquaient eux-mêmes largement), ni la correction des erreurs ne leur importaient réellement ; ce qui les tracassait en réalité et ce qui motivait leur intervention, c’était que l’on avait porté atteinte aux intérêts du pouvoir économique. Pour dissiper les derniers doutes, il suffit d’observer dans les pays où le néolibéralisme a repris le pouvoir, quels ont été les principaux bénéficiaires de leur politique.

Dans le cas de l’Argentine, ce qui frappe, c’est la rapidité avec laquelle le gouvernement néolibéral s’est empressé de démanteler les droits sociaux, provoquant rapidement la dégradation du niveau de vie par la perte du pouvoir d’achat des salaires et l’augmentation du chômage ; tout en réduisant dès le premier jour les impôts de ceux qui concentraient la richesse. Mais l’action la plus rapide de ce gouvernement a été le réendettement vertigineux du pays, en le ramenant dans le giron de la banque. En un peu plus d’un an, la dette extérieure a augmenté de 40 %, et tous les mois des obligations sont émises à des taux prohibitifs, qui hypothèquent l’avenir de plusieurs générations.

Et quand on parle d’hypothéquer plusieurs générations, c’est dans le sens littéral du terme : on vient de lancer un emprunt obligataire à 100 ans pour un montant de 2,750 milliards de dollars. Pour cet emprunt il faudra payer 200 millions de dollars par an, de sorte qu’en 14 ans on aura totalement remboursé le capital, et pendant les 86 années restantes il faudra payer 200 millions de dollars par an d’intérêts, jusqu’en 2117 date à laquelle nos arrière-petits-enfants — déjà âgés, cela va sans dire — pourront verser le dernier remboursement. Cette dette est émise au taux usuraire de 7,125 %, mais comme les quatre banques partenaires ont bénéficié d’une remise de 10 % sur la valeur nominale de l’obligation, le taux réel sera de 8 % par an, de sorte que les banques ont gagné instantanément 110 millions de dollars, sans parler de ce qu’elles vont gagner pendant les 100 ans à venir. Et ce gros marché distribue de succulents dividendes, à partager généreusement avec les fonctionnaires qui se sont prêtés au jeu d’une telle arnaque. Cela fonctionne ainsi : le pouvoir financier international a besoin que le pouvoir politique soit contrôlé par ses amis pour faire des affaires, et il paie les services rendus par le biais des paradis fiscaux pour que le secret soit bien gardé.

Cet exemple, qui est le plus frappant du fait de la durée de 100 ans, ne représente pourtant qu’une fraction de l’endettement, la dette s’étant accrue de 40 milliards en un peu plus d’un an. Et le gouvernement précédent ayant laissé un niveau d’endettement très bas par rapport au PIB, le gouvernement actuel dispose d’une bonne marge d’augmentation de la dette avant qu’une nouvelle crise comme celle de 2001 n’éclate. Parce que c’est la logique de l’usurier : vampiriser l’économie réelle en octroyant des profits substantiels à la banque, tout en empêtrant le pays dans un refinancement permanent de la dette pour perpétuer l’hémorragie.

L’influence que le pouvoir économique a toujours exercée sur le pouvoir politique n’échappe plus à personne ; dans les municipalités ce sont les entreprises contractantes qui distribuent quelques milliers de dollars à certains fonctionnaires pour obtenir les travaux et les contrats léonins ; dans les provinces les affaires sont plus importantes, alors la corruption l’est aussi, et ainsi de suite jusqu’au plus haut niveau. Mais alors, au niveau mondial, qui dispose du pouvoir économique suffisant pour contrôler les gouvernements ? La banque. Et son activité principale, c’est l’endettement des pays, parce que des centaines de milliards de dollars sont en jeu, et il y a suffisamment de marge pour acheter les décideurs puissants. Un pouvoir suffisant pour contrôler les moyens de communication et par conséquent manipuler l’électorat en faveur des « candidats sérieux » – c’est-à-dire leurs gestionnaires – au détriment des rebelles anti-système qui « risquent d’apporter le chaos » (un chaos que ce même pouvoir économique n’hésite pas à provoquer quand il le faut). Un pouvoir suffisant pour contrôler les gouvernements de tout niveau, et même, se servir des forces politiques et militaires de ces puissances pour maintenir l’ordre dans n’importe quelle partie du monde. C’est ainsi que fonctionne la démocratie formelle dans le monde. Et c’est ainsi que cela fonctionne en Europe, où les pays endettés se refinancent à perpétuité sans parvenir à faire baisser leur niveau de dette, puisque les banques privées leur prêtent à 5 % par an des fonds que la BCE leur distribue à taux zéro.

Mais en Argentine, ce n’est pas uniquement par un endettement surdimensionné à taux exorbitant que la banque appauvrit la population en la contraignant à consacrer chaque fois plus de ressources aux intérêts de la dette, en réduisant le budget social. On est aussi revenu aux vieilles pratiques de la célèbre « bicyclette financière », très utilisée dans les années 70 pendant la dictature, dans les années 90 du temps de Menem et qui constitue le cercle vicieux suivant : on émet des LEBAC (lettres de change de la Banque Centrale) pour emprunter de l’argent à des taux supérieurs à 20 % par an (à un moment, ils étaient à 28 %), dans l’intention affichée d’absorber les liquidités du marché pour faire baisser l’inflation – ce à quoi ils ne sont pas parvenus. Et c’est là qu’interviennent les capitaux de court terme, appelés capitaux hirondelles, qui transforment les dollars (des investisseurs) en pesos, les placent à ces taux élevés, puis les changent à nouveau en dollars pour bénéficier de gains énormes dans cette monnaie, impossibles à obtenir dans le reste du monde. Et ceci, ils l’obtiennent précisément parce que, avec l’afflux de tous ces dollars spéculatifs plus l’afflux de dollars provoqué par l’endettement, le taux de change se maintient très au-dessous de l’évolution inflationniste et des taux d’intérêt. Le résultat est une fuite brutale de capitaux avec d’énormes profits pour le secteur financier, et toute cette opération se finance par plus d’endettement. C’est la formule idéale pour détruire l’économie réelle.

Cependant, comme les esclaves de l’allégorie de la caverne de Platon, une bonne partie de la population croit que l’unique vérité est celle que les moyens de communication diffusent, et quand on tente de leur faire voir une autre réalité on est rejeté et accusé d’agitateur. Cela nous était déjà arrivé en 1999, quand depuis l’Humanisme nous prônions la sortie du régime de convertibilité, et que même les partis de gauche nous critiquaient. Comme l’expliquait Ortega y Gasset dans « La révolte des masses », beaucoup croient penser par eux-mêmes avec des arguments qu’on leur impose. On rencontre aujourd’hui beaucoup d’Argentins qui, quand on les questionne sur l’évidente dégradation de la situation sociale, la paupérisation et le chômage, reprennent comme les leurs les arguments des médias, affirmant la nécessité de faire des sacrifices pour que les choses rentrent dans l’ordre, et que « avant, nous vivions au-dessus de nos moyens ». Argument totalement fallacieux, dans la mesure où l’on peut dire d’un peuple qu’il vit au-dessus de ses moyens s’il s’endette pour consommer plus que ne lui permet son revenu global. Mais en Argentine, ces dernières années, non seulement la dette extérieure n’a pas augmenté, bien au contraire elle a diminué, et par conséquent nous avons puisé dans nos propres ressources, ou avec d’autres sortes de répartition interne, ce qui actuellement a brusquement changé. Et c’est précisément à ce moment que nous commençons à entrer dans la phase du vivre à crédit pour financer les énormes profits du secteur bancaire, les oligopoles de commercialisation, le secteur de l’exportation agricole et le secteur de l’importation. Tout le contraire de ce que cherche à nous faire croire le pouvoir économique par le biais de ses hypnotiques moyens de communication.

En tout cas, on peut dire que les années antérieures l’état dépensait plus qu’il ne gagnait, et que ce déficit budgétaire était couvert par l’impôt inflationniste. Mais c’est une chose de dire que l’état vivait au-dessus de ses moyens, et c’en est une autre d’affirmer que la population dans son ensemble le faisait pour justifier ainsi un ajustement brutal. En effet, le déficit budgétaire doit être comblé par la croissance et les réformes du système fiscal pour que l’équilibre soit atteint, avec la contribution de ceux qui possèdent le plus et non pas en affamant ceux qui possèdent le moins. De plus, on ne compte plus les exemples des ajustements qui ont provoqué une récession, la récession qui réduit les recettes budgétaires et par conséquent maintient ou accroît le déficit, et c’est exactement ce qui s’est passé. Et si un gros déficit budgétaire financé par une émission monétaire est un problème, il faut dire que ce même déficit financé par un endettement est un problème bien plus grave en plus d’être une affaire pour la banque. Les gouvernements néolibéraux favorisent l’endettement et quand celui-ci s’emballe, ils cherchent à appliquer des plans d’austérité pour réduire le déficit en diminuant les postes sociaux du budget, mais en garantissant le nécessaire pour continuer de rembourser les intérêts de la dette. C’est ce qui a été décidé dans l’Union européenne lors de la mise en œuvre du pacte budgétaire pour qu’aucun pays n’excède les 60 % d’endettement par rapport au PIB, ce à quoi l’Espagne a ajouté l’obligation de toujours payer en premier les intérêts de la dette, et avec le reste d’administrer l’état ; et tout ceci hissé au rang constitutionnel pour armer les créanciers contre tout changement de régime.

Alors que ce qu’il faudrait faire, c’est exactement le contraire, armer le peuple pour le protéger des sangsues du pouvoir financier et de ses partenaires politiciens. On devrait légiférer pour garantir les budgets de la santé et de l’éducation ; pour payer les retraites, les pensions et les minima sociaux ; pour assurer un niveau suffisant de service public. Les ajustements budgétaires à moyen terme devraient être réduits par la croissance, et à court terme être financés par des impôts extraordinaires à ceux qui ont le plus, mais jamais en s’attaquant à ceux qui ont le moins. On devrait limiter la dette extérieure au minimum indispensable, en fixant des limites très claires à sa dimension, ses taux d’intérêt et l’usage de ses fonds. Mais comme on sait déjà que de nombreux législateurs se vendent au plus offrant, toute question relative à la dette extérieure devrait être soumise à une consultation populaire, puisque c’est le peuple qui en fin de compte devra prendre en charge les dettes.

 

Article traduit de l’espagnol par Trommons.com. Révision de Jean-Marc Dunet.

Catégories: Amérique du Sud, Economie, Opinion
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