« Il nous faut parvenir à un accord » : depuis le Brésil, Gunther Aleksander nous parle de la situation politique du pays

31.05.2017 - Sao Paulo - Quito - Redacción Ecuador

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« Il nous faut parvenir à un accord » : depuis le Brésil, Gunther Aleksander nous parle de la situation politique du pays

La situation politique du Brésil devient chaque jour plus complexe, et son avenir plus incertain. C’est pourquoi Mariano Quiroga et Nelsy Lizarazo, animateurs du programme radio de Pressenza à Quito « En la Oreja Internacional », se sont entretenus avec Gunther Aleksander, de la rédaction de Sao Paulo. Cet entretien permettra certainement à nos lecteurs de mieux cerner la situation actuelle du pays.

Mariano Quiroga : Peux-tu commencer par nous décrire brièvement le contexte politique actuel au Brésil ? Les milliers de personnes qui descendent dans la rue pour réclamer des élections anticipées, Michel Temer qui déclare n’avoir versé aucun pot‑de‑vin et qui refuse de démissionner… Quelle issue vois-tu à cette situation ?

Gunther Aleksander : Eh bien, il faut être amateur de parties d’échecs pour comprendre les prochains coups qui vont se jouer. Le problème, c’est que cette partie se joue à au moins trois ou quatre adversaires, c’est-à-dire les trois ou quatre camps qui se disputent en ce moment le pouvoir au Brésil.

Il y avait déjà un conflit entre le PT (Parti travailliste) et le PSDB (Parti social-démocrate), représentés par Dilma Rousseff et Aécio Neves. Et voilà qu’un homme à la tête d’un groupe agroalimentaire lance des accusations. Surgissent des enregistrements et des preuves incriminant Michel Temer, et Aécio lui-même, le principal leader de l’opposition qui avait perdu face à Dilma Rousseff et amorcé les actions qui ont mené à sa destitution. Un sénateur très important, vous en conviendrez. À partir d’ici, deux mouvements sur l’échiquier : l’un provient de ce fameux entrepreneur, ce magnat de l’industrie brésilienne, qui se trouve désormais aux États-Unis, d’où il joue la partie. C’est un mouvement très étrange.

L’autre mouvement, nous l’appelons au Brésil « le coup dans le coup ». Il s’agit de la droite, qui tente d’atteindre le gouvernement de Temer, pour mieux l’évincer et y placer ses pions.  Avant même ces évènements, la droite essayait déjà de faire sauter Lula, pour l’empêcher de participer aux prochaines élections. D’ailleurs, le procès de Lula s’est tenu il y a une semaine à Curitiba, et ils n’ont visiblement aucune preuve, ça ne tient pas debout, c’est un échec… Et maintenant surviennent ces accusations contre Temer, venues tout droit des États-Unis. La droite ne s’y attendait pas. Le panorama politique s’en voit d’autant plus déstabilisé, comme si l’échiquier s’était renversé.

Durant les grandes manifestations qui ont eu lieu ces derniers jours, des Brésiliens de tous bords se sont rassemblés, le rouge s’unissant au jaune et vert. Peu importe leur appartenance politique, tous réclament la prison pour les responsables de cette affaire.

Je pense que ce coup d’échec a atteint une nouvelle étape. La partie se complexifie, et les joueurs se multiplient.

MQ : Nous commençons désormais à réaliser que les médias peuvent faire et défaire les gouvernements. On trouve presque cela normal, ce qui est très dangereux. Quel est le rôle de la chaîne O’Globo dans cette partie ? Dans quel camp joue-t-elle ? Quelles ficelles tente-t-elle de tirer en douce ?

GA : Historiquement, Globo est la chaîne des coups politiques. D’une part, elle produit des informations de première main, des informations privilégiées. C’est elle qui, la première, a lancé l’info contre Temer. C’est d’ailleurs la seule chaîne de télévision à l’avoir transmise, les autres médias n’ont fait que relayer après coup. On peut donc voir que la chaîne jouit de nombreuses relations, pas avec les États-Unis directement, mais avec les procureurs et les juges de Curitiba, qui, eux, ont bien des relations directes avec le secrétaire d’État nord-américain.

NL : Gunther, voyons si j’y comprends quelque chose, et allons droit au but : Temer, il reste ou il part ?

GA : Temer a déclaré qu’il ne démissionnera pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne peut pas démissionner. Pour lui, cela signifierait passer directement de la présidence à la prison. Tant qu’il reste président, il est protégé par l’immunité présidentielle. Dès qu’il en sort, il est grillé. Alors, évidemment, il ne peut pas démissionner. Plusieurs mouvements sont en train de se monter, sous différentes étiquettes politiques, pour l’éjecter du pouvoir. Cette tendance, très forte, est déjà en train de s’accélérer.

NL : Imaginons que Temer quitte le pouvoir. Que va-t-il va se passer  d’ici aux prochaines élections ? Quel scénario se dessine ?

GA : Il y a plusieurs scénarios possibles. On peut imaginer une prise de pouvoir par la droite, et un scrutin indirect via le Parlement. C’est ce que souhaite la droite : un maintien des premiers rangs du pouvoir, comme les ministres et les responsables de la politique économique. La droite veut un scrutin indirect, c’est-à-dire que le Parlement élise les nouveaux représentants. Les partis proposent leurs candidats, et le Parlement les élit.

Dans ce cas, la Constitution prévoit que l’actuel président de la Chambre des députés soit investi du pouvoir. Mais il se trouve que l’homme en question fait déjà l’objet d’un certain nombre d’enquêtes par le Tribunal suprême fédéral, ce qui l’empêche évidemment d’assumer cette fonction.

De même pour le président du Sénat, le second sur la liste : il ne peut briguer le poste, il est trempé jusqu’au cou dans des affaires et poursuivi par le Tribunal suprême fédéral. Impossible.

Après lui viendrait la présidente du Tribunal suprême fédéral elle-même. C’est ce que souhaite l’extrême gauche autant que l’extrême droite. Cette situation extraordinaire mettrait pourtant dans les mains d’une seule personne les pouvoirs exécutif et judiciaire. Bien que ce scénario soit sans doute le plus probable, il se trouve que cette femme ne veut pas du pouvoir. Si quelqu’un d’autre était à la tête du tribunal, il y aurait peut-être une possibilité. Mais elle, elle ne veut pas en entendre parler.

D’autre part, nous autres, les mouvements sociaux, les médias libres, nous exigeons des élections anticipées. Des élections directes, et au plus vite.

NL: Serait-ce le deuxième scénario ?

GA: Bien sûr, les gens le demandent. La plupart des gens demandent cela, même pour annuler les contre-réformes de ce gouvernement illégitime, qui étaient des réformes aux lois de travail et aux retraites. Les gens réclament des élections anticipées, mais il semble qu’ils ne soient pas très disposés à les écouter. Temer résistera autant que possible, car il sait que les façons de  le faire sortir ne sont pas si faciles que ça. Nous aurons certainement dans les prochains mois un scénario plutôt difficile. Il y a beaucoup de pression pour qu’il démissionne et il ne l’accepte pas.

MQ: Gunther, j’ai écouté Joao Pedro Stedile hier, le leader du Mouvement des paysans sans terre, parler de cette demande d’élections anticipées, qu’apparemment Lula gagnerait s’il se présentait. Mais Stedile a parlé aussi de la nécessité de convoquer une Assemblée constituante, pour faire une transformation politique globale, aller au fond de la question.

GA: Oui, il y a une proposition, qui ne date pas d’aujourd’hui, de faire cette Assemblée Constituante pour réaliser une réforme politique, le changement politique. Mais je crois que dans le scénario actuel, ce serait très dangereux de le faire, parce que malgré tout, la Constitution brésilienne est un peu comme la Charte des Nations Unies : elle a beaucoup de défauts, mais c’est une Constitution assez progressiste, assez avancée et je pense que le risque d’observer des reculs dans la Constitution est très important en ce moment. Je ne sais pas si c’est le moment le plus favorable pour le faire.

Je pense qu’avec le jeu des forces existant, cela ne serait pas intéressant. Même si Lula, en tant que personne, a un avantage électoral, toute la base est devenue très conservatrice, très réactionnaire, car elle a beaucoup de peurs. Il n’y a pas d’autres propositions : il y a une vieille gauche, représentée en quelque sorte par Stedile ; puis il y a une gauche un peu catholique et plus sociale-démocrate, qui vise à approfondir la démocratie représentative et ne cherche pas de nouveaux mécanismes de démocratie réelle et directe, qui est ce que les jeunes demandent.

Donc, au sein de la gauche il y a une fracture plutôt générationnelle. Il y a une nouvelle gauche qui cherche à innover et une ancienne gauche avec les mêmes souhaits d’il y a dix ans et qui profite en ce moment pour reparler de ses thématiques, puisque tout est très instable. Personnellement, depuis le Mouvement Humaniste, il ne semblerait pas qu’une Assemblée Constituante soit une bonne option en ce moment.

MQ: Il n’y a pas de conditions pour faire une bonne réforme dans ce contexte.

GA: Exact. Je pense qu’il y a des questions plus urgentes. Par exemple, il existe des lois d’abus de pouvoir ; la possibilité de garantir que les élections soient plus libres et pas si contrôlées, comme cela a été le cas lors des dernières municipales ; la question du financement des campagnes politiques, qui devrait être public et ne pas dépendre des grandes entreprises ; il y a beaucoup de questions je pense qu’ils voudraient traiter à travers l’Assemblée constituante, mais je ne sais pas si c’est la meilleure façon. Je pense que nous devrions traiter tous ces questions directement avec la consultation populaire, des plébiscites et des référendums plutôt que de créer une nouvelle caste de représentants, qui, d’une certaine façon, croient dans un processus plutôt bolivarien. Nous voudrions un processus de démocratie réelle et directe.

NL: Au milieu de tout cela, Gunther, quel est donc notre rôle en tant que gens ordinaires, organisations et mouvements ?

GA: D’abord, je pense qu’il faut se mettre d’accord. Commencer à échanger davantage et se mettre d’accord, parce qu’il y a trop de désaccords. Deuxièmement, je pense qu’il y a consensus pour demander des élections directes de suite. Des élections anticipées, là-dessus il y a consensus. Pour qu’on change l’Exécutif.

Je pense que ce sera très difficile de faire des élections pour l’exécutif, si en même temps on ne fait pas des élections pour le Parlement. Quelles que soient les personnes élues, elles ne pourraient rien faire avec le parlement que nous avons aujourd’hui. Nous devons anticiper les élections pour ces deux pouvoirs.

Et enfin, je pense que l’on devrait faire une campagne pour que les jeunes qui n’ont pas été voter aillent voter et soutiennent des candidats progressistes, des candidats plus jeunes, qu’il y ait une sorte de ‘Front élargi’, tel que celui qui s’est formé au Chili, ou un processus comme celui du Podemos en Espagne, nous avons besoin de quelque chose de semblable par ici et le moment est plus favorable que jamais pour que surgisse un tel processus et mouvement.

 

Traduit de l’espagnol par Laurane Tesson et l’équipe Pressenza

Catégories: Amérique du Sud, Interviews, Politique, Radio
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