Nous avons rencontré Les Tisseuses de vie de Putumayo

21.04.2017 - Buenos Aires -Putumayo - Mariano Quiroga

Cet article est aussi disponible en: Espagnol

Nous avons rencontré Les Tisseuses de vie de Putumayo
(Crédit image : Alliance départementale des organisations sociales de femmes tisseuses de vie de Putumayo)

Environ 250 mille familles survivent en Colombie grâce à la culture et au commerce de la feuille sacrée: la coca A Puerto Asís, les femmes cultivatrices de coca s’étaient réunies le 17 et 18 mars. Mais pour ne pas m’emmêler les pédales, il vaut mieux que ce soient elles qui nous racontent en quoi consistait cette grande rencontre.

Avec vous toutes, Fátima Muriel et Nancy Sánchez, présidente et coordonnatrice pour la paix de l’Alliance départementale des organisations sociales de femmes tisseuses de vie de Putumayo. Elles ont organisé avec Blanca Diego, des productions Lola Mora, cette excellente rencontre.

Qu’il est bon de pouvoir vous parler, vous les protagonistes de tout ce qui se passe en ce moment en Colombie, dans ce moment si délicat et si riche à la fois. La paix semble se concrétiser malgré toutes les complications et les obstacles qui surgissent chaque jour. Quel était le motif principal de votre réunion à Putumayo?

Fátima Muriel: Nous sommes en ce moment en train de faire des propositions pour les accords de paix. Et dans ces accords, il y a des points très intéressants: par exemple, le premier point qui parle des terres et le 4e point de la lutte contre les stupéfiants. Donc, nous les femmes, nous nous sommes réunies car nombreux sont ceux qui ont fait des propositions mais très générales. Nous aussi nous voulons présenter nos propositions, à partir de notre vécu, à partir de nos vies de travailleuses car la plupart d’entre nous sommes veuves, la plupart d’entre nous sommes seules, et même en couple, nous travaillons deux fois plus que les hommes.

Quels étaient les buts de votre Rencontre?

Nancy Sánchez: L’objectif principal de cette Rencontre était de réunir les femmes cultivant la coca qui en plus d’être des cultivatrices de base, vivent jour après jour dans la culture de la cocaïne et sont impliquées tout au long de la chaîne du commerce illégal, dans ce département et dans la moitié du pays depuis plus de 30 ans. La majorité des propositions qui sont en jeu aujourd’hui pour le remplacement des cultures de coca ne tiennent aucun compte de la question de l’égalité des sexes. Elles n’ont aucune perception de ce que souffrent les femmes, de celles qu’ont traversé et comment elles l’ont vécu avec la culture de la coca. Et elles ont aussi beaucoup de propositions à faire, y compris dans d’autres dynamiques au jour le jour. Elles décident au final de ne pas céder à la culture de la coca, car elle apporte la violence, etc. L’idée du forum était d’inclure cette perspective de genre, car le conflit a emporté presque tous les hommes. Nous sommes celles qui avons continué et supporté le poids de la survie quotidienne, jour après jour avec cette économie illégale de la coca dans laquelle vit ce département. Elles sont celles qui soutiennent ce département.

Il serait important de comprendre la politique de remplacement. En quoi consiste-t-elle?

NS: Pour comprendre cette proposition, il est nécessaire de connaître le contexte, ce à quoi nous sommes en train de répondre. Nous avons vécu 30 ans de la culture de la coca, mais pas parce que nous le souhaitions, pas parce que les gens voulaient cultiver la coca. C’est une économie qui a vu le jour dans les années 80, suite à l’interdiction lancée par les États-Unis contre les petits avions en provenance du Pérou. A cette époque, la Colombie s’occupait seulement du traitement de la cocaïne, des laboratoires. Nous étions ceux qui exportaient la cocaïne avec les grands cartels. A ce moment, il y eut un tournant décisif dans la politique de répression contre les stupéfiants et les narcotrafiquants à savoir qu’ils ne pouvaient plus transporter la pâte de base depuis le Pérou et la Bolivie. Alors ils ont décidé de la cultiver ici, dans ce département. Qu’est-ce qui s’est passé dans ce département et dans de nombreux autres? La moitié de la Colombie, l’Amazonie colombienne à ce moment historique ont été abandonnées par le pays, par les principaux décideurs. Dans ce pays, la guerre s’est étendue aux territoires. Les villes n’ont pas connu la guerre, et réellement ici nous avons deux états extrémistes. Et dans ce pays, nous avons vécu de la culture de la coca à cause de ces décisions économiques, à cause de l’abandon systématique par l’Etat de ces populations. Ces populations n’ont pas eu d’autres opportunités, elles n’ont pas connu le développement, elles ont vécu dans un isolement total. L’Etat a une dette historique envers la moitié de son pays. Et c’est à cause de cette économie, face à la pauvreté de la population, que les cultures de la coca ont envahi la région. Les gens disent que c’est une culture facile, et Fátima le confirmera. C’est une culture qui peut se faire sans moyens, c’est une culture qui connaît une demande importante. On va voir n’importe quel narcotrafiquant, il achète, il n’y pas besoin de se déplacer et c’est de cela dont vivent les agriculteurs. Et ce ne sont pas eux qui gagnent de l’argent. Avec un kilo de pâte de base, ils gagnent tous les quatre mois un million cinq cents mille pesos, ce qui fait 600 dollars tous les quatre mois. Mais avec ça, ils survivent.

De plus avec ces groupes de mafieux, l’insécurité est permanente. D’un côté poursuivis par l’Etat, en confrontation avec les bandes criminelles, c’est un travail, qui en plus d’être dur, engendre une grande insécurité. Fátima peut résumer un peu la vie quotidienne des femmes. Durant la rencontre, nous avons beaucoup parlé de la vie quotidienne, parce que c’est ce qui marque notre relation à la plante.

FM: Les femmes ont parlé de ça pendant la rencontre et on l’observe aussi chaque jour dans ce département, parce que nous faisons beaucoup de travail sur le terrain pour soutenir les femmes. Elles ont déclaré avoir des journées doubles, parce qu’elles se lèvent à quatre heures du matin pour cuisiner pour tous les ramasseurs, pour tout le monde. Elles ont des marmites énormes, pour nourrir tout un bataillon, ce sont ceux qui vont travailler la coca. Il y a les groupes de ramasseurs et ceux qui travaillent au laboratoire. Et quand il n’y pas assez de monde, ces mêmes femmes y sont envoyées pour assumer cette responsabilité. Elles terminent leur journée à une heure du matin, qu’elles soient enceintes ou pas, qu’elles soient malades ou pas.

Car leur santé rien ni personne n’en tient compte. Nous, nous sommes préoccupées par la vie menée par ces femmes, ces journées triples. Nous sommes vraiment soucieuses de cette situation et pour cela, nous voulons que les accords de paix fassent participer les femmes, qu’elles racontent leurs vies et comment elles travaillent la coca, et pour parler du problème de celles qui se sont retrouvées en prison pour avoir transporté de la coca. Ici, au Putumayo nous avons 50 femmes et 100 en Équateur, car nous sommes très proches de l’Equateur. Ces femmes font passer deux ou, trois grammes et sont emprisonnées. Elles n’ont droit ni à des avocats, ni à quoi que ce soit. Et leurs familles, leurs enfants se retrouvent complètement abandonnés. Nous pensons que ces femmes ne sont pas des narcotrafiquantes. Et nous poursuivons notre plaidoyer et notre lutte car ce ne sont pas elles que poursuit la politique antistupéfiants. Nous défendons les femmes parce qu’elles sont des paysannes et celles qui travaillent, qui sèment parfois du manioc, parfois du maïs et parfois du plantain.

Qu’est-ce qui a changé pour les femmes après la signature de l’accord de paix? D’autant plus que nous sommes toujours dans le processus de mise en place. Qu’est-ce qui a changé dans votre vie quotidienne? Est-ce que ce processus est arrivé jusqu’à Putumayo?

NS: Ici, Fátima et moi nous observons et pour le moment il n’y pas de changement. Qui plus est, ils ont augmenté un peu les menaces envers les dirigeants des organisations de production, celles qui doivent remplacer la culture de la coca. Ces espaces libérés par les FARC sont toujours occupés par de nombreux groupes de narcotrafiquants. Ce que nous prédisons, c’est que cela va conduire à une mexicanisation si nous restons dans cette dynamique et si le gouvernement ne fait rien immédiatement pour contrôler cette délinquance et ces acteurs armés qui vont, comme nous le disons en Colombie, vaccinant, faisant de l’extorsion, menaçant principalement les dirigeants. Les femmes doivent être impliquées car nous avons démontré une grande force, dans le département, de mobilisation et de revendication des droits. Ça, c’est que nous vivons avec les accords de paix. Nous cherchons des espaces par toutes ces portes qui ne débouchent pas sur les accords mais c’est difficile, vraiment Au sujet du remplacement de la culture de la coca, ils ont tenu compte seulement des propositions venant de la gauche ou de mouvements masculins, mais rien venant des femmes. Nous n’avons vu aucune initiative faisant participer des organisations de femmes.

Quelles sont les demandes, les propositions qui ont émergé de cette rencontre et dont le gouvernement devrait tenir compte?

FM: La première chose que demandent les femmes est de ne pas être traitées comme des narcotrafiquantes, comme la majorité de cette population qui, parce qu’elle vit dans ces territoires et vit de la culture de la coca, est stigmatisée, considérée comme narcotrafiquante. Une porte importante s’est ouverte pour trouver une solution à tout ceci, pour arriver au remplacement de la culture de la coca, pour trouver une solution pour ces femmes emprisonnées parce qu’elles ont transporté un gramme, ou deux g. Et en Équateur c’est puni de plus de quinze ans d’emprisonnement. Je crois que c’est un des points les plus importants à considérer. Une autre mesure que réclament les femmes, c’est la participation. Les femmes veulent prendre part à tous les espaces et à toutes les prises de décisions municipales, départementales, avec sécurité, formation et ressources économiques. Et aussi, elles veulent que se renforcent toutes les organisations de la base et qu’on puisse soutenir les organisations de femmes des autres départements par l’échange d’outils, l’impact sur la politique en accord avec ce que prévoit le point 2 de l’accord.

NS: Un autre point important est le droit à la terre et au territoire. Faire détenir le titre de propriété par les femmes est une stratégie pour aider le territoire. Mais avant tout, il faut nous défendre, en plus de la coca, contre les menaces des multinationales. Les compagnies pétrolières détiennent 80 % de ces territoires et la détention de la propriété par les compagnies pétrolières est gravissime. C’est une des complications qui reste ici. Tu ne peux pas avoir un programme de remplacement de la culture de la coca légale si tu n’es pas propriétaire. Tu n’as pas accès au crédit.

FM: Elles disent aussi qu’ils doivent tenir compte de toutes les femmes associées à l’économie de la feuille de coca, par exemples, les cueilleuses, les transformatrices les cultivatrices, les porteuses et les vendeuses, avec des projets agricoles productifs. Pour remplacer la coca, il faut un processus bien défini, plutôt que de venir d’un coup tout leur enlever et les chasser des fermes, les laisser dans la misère, sans leur proposer aucune solution. Aussi, nous demandons ceci pour les cultivatrices de coca, qu’elles soient aidées par des projets de production.

NS: Et quelque chose de structurel, que les fumées toxiques ne reviennent pas. Putumayo a été le centre du Plan Colombie, c’est à dire de la guerre contre les drogues lancée par les États-Unis ici. La cause en était les enfumages sans distinction. Enfumages des cultures de la coca apparemment, mais qui ont affecté les cultures légales, l’environnement, et causé de nombreuses maladies aux femmes, enfants et personnes âgées. Et ça, c’est une exigence Plus de fumées toxiques. C’est le seul pays au monde qui a accepté les enfumages à l’encontre de sa population avec des produits chimiques vraiment nocifs. Et l’éradication manuelle qui a été décidée, en parallèle avec les projets de production.

FM: Finalement, les femmes ont déclaré qu’elles acceptaient le remplacement des cultures, à chaque fois et quand elles y auront participé de façon effective et que leurs demandes auront été aussi incluses. L’Etat a rendu efficace les compromis acquis avec la signature des accords.

NS: Et que ces projets de productions se fassent de façon graduelle, dans tous les sens du terme. Parce que ce sont 30 ans, 40 ans de vie avec cette culture et cette économie. Le gouvernement ne peut essayer de mettre en place un projet en deux mois ou changer en un mois une économie qui avait tant de liens avec des acteurs armés et des narcotrafiquants. Ce doit être graduel. Pour pouvoir remplacer la culture de la coca, il faut qu’elles aient une culture parallèle qui les soutienne et graduellement constitue un remplacement. C’est une idée que le gouvernement n’a pas comprise, il n’a pas examiné la proposition des femmes et des paysans.

Le gouvernement a passé des années sans écouter les voix de la base sociale, mais aujourd’hui en plus du gouvernement, il y a un nouvel interlocuteur que sont les FARC, les Voix de la Paix qui sont au parlement. Il y a un nouvel acteur politique. Quelle relation avez-vous avec ce groupe politique et peuvent‑ils être les bons défenseurs des besoins de la population féminine de Putumayo ?

NS: Les femmes ont lutté de toutes leurs forces de façon incroyable pour les accords de paix. Nous croyons en la paix, mais aussi nous sommes dans une situation où les FARC ont commis beaucoup de crimes ici contre les femmes, comme le font l’état et les militaires. Ici les femmes sont dans une situation très critique, mais la paix est la bienvenue ainsi que des processus de réconciliation avec eux, tant avec les FARC qu’avec les militaires et paramilitaires. Face aux cultures de la coca et à ces propositions, ils vont jouer un rôle important dans l’éradication des cultures de la coca, un rôle fondamental. Nous pensons qu’ils pourraient faciliter l’éradication dans ce département, parce qu’ils détenaient un rôle important non seulement dans la promotion de la culture, mais aussi dans le soin donné aux cultures et la vente et l’achat de la pâte de base. Alors, ils seront un acteur fondamental pour que cette économie soit changée.

Nous, sans doute, nous nous sentons isolées parce qu’il n’y aucune perspective paritaire dans ces propositions. On fait seulement mention de nous de façon formelle. Alors, nous voulons transformer ces propositions en politiques et qu’elles deviennent des stratégies d’action qui favorisent les paysannes, qui en plus d’être victimes, ont supporté les fumées toxiques, la violence sexuelle des protagonistes armés, et devaient survivre de petits projets, de poulets, de piments, de ce qu’elles pouvaient pour donner à manger à leurs enfants. Et ici, ce département a été construit par les femmes et a survécu grâce aux femmes, et c’est le combat pour lequel nous nous sommes engagées.

Ces témoignages me semblent précieux et ainsi que le fait d’aborder le thème de la paix en Colombie, bien différent de Santos a dit ceci ou cela. Blanca Diego: Depuis des semaines, il y a eu des réunions dans différents départements de cultivateurs de coca du pays auxquelles ont participé le gouvernement central, les FARC et les mouvements respectifs ou associations qui regroupent les hommes et femmes qui s’occupent de la coca. Les positions sont contradictoires, il y a des difficultés pour avancer, entre autres choses, parce qu’au sein du gouvernement, on se regroupe autour des tables départementales. D’un autre côté, on recrute y compris des civils pour s’occuper de l’éradication manuelle. Santos a déjà dit qu’il aimerait continuer cette éradication en parallèle avec les projets offerts aux communautés, mais les communautés ne sont peut-être pas prêtes à ce que cette éradication se fasse sans leur consentement. S’ils n’incluent pas les femmes à tous les accords départementaux, ils vont échouer et je crois que c’est une des conclusions de la rencontre de la semaine passée à Puerto Asís.

 

Traduction de l’espagnol par Anojaa Karunananthan – Trommons.org

Catégories: Amérique du Sud, Droits humains, Interviews
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