Instaurer le changement, entretien avec Vera Parra

23.03.2017 - Santiago du Chili - Pía Figueroa

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Instaurer le changement, entretien avec Vera Parra
(Crédit image : www.afsc.org)

Profitant de sa venue au Chili pour quelques jours, nous avons rencontré Vera Parra. Diplômée en philosophie, elle vit à Boston où elle consacre actuellement tout son temps en tant que volontaire dans le Mouvement Cosecha. Ce réseau vise à faire évoluer les consciences des Nord-Américains sur l’insertion des immigrés.

Pressenza : Comment produit-on du changement ?

Vera Parra : Les différents groupes d’une société ont des rôles distincts à jouer qui leur correspondent. Un jeu interne se développe entre ces factions et réforme l’ensemble dans une direction ou dans l’autre. C’est ainsi que se produit non seulement le changement social et politique des institutions existantes, mais aussi la transformation personnelle, la manière de penser, la culture et les modes de regroupement entre les êtres humains.

Pressenza : Quel est ton point de départ pour impulser ces changements ?

Vera Parra : Je participe depuis quelque temps au Mouvement Cosecha. Son objectif est de faire bouger l’opinion publique pour transformer les conditions des politiques d’immigration aux États‑Unis, changer le climat politique pour que tous les groupes qui participent au jeu interne collaborent dans le même sens. Actuellement, ce n’est pas le cas et il n’y a pas d’espace pour penser ce changement. Nous visons un changement politique à brève échéance dans la mesure du possible en passant par la non-coopération.

Les politiques d’immigration du Président Donald Trump, tout comme ses commentaires anti‑immigrés, surtout concernant les Mexicains, ont donné lieu à un mouvement de protestation dont le mot d’ordre était « Un jour sans immigrés ». Cette mobilisation a eu lieu grâce à l’appel de la communauté hispanophone à une grève nationale.

Des organisations comme le Mouvement Cosecha, qui défendent les droits des immigrés sans-papiers, invitent aussi à une marche de sensibilisation dans toutes les villes de l’Union Américaine.

« Ne pas travailler, ne pas ouvrir nos commerces, n’acheter ni dans les magasins ni sur Internet, ne pas déjeuner dans les restaurants, ne pas acheter d’essence, ne pas aller en classe ni envoyer les enfants au collège » sont les consignes de cette initiative.

Pressenza: Et quelle est ta fonction spécifique ?

Vera Parra: J’ai occupé plusieurs fonctions, j’en ai changé plusieurs fois. J’ai coordonné une assemblée nationale de 150 personnes venant de différents lieux du pays. Maintenant je m’occupe de la presse. J’essaie d’amplifier ce qui se fait, de diffuser le message de Cosecha. Aux États-Unis, on ne reconnaît pas le fait que la nation dépende des immigrés, qu’ils sont la main-d’œuvre qui soutient le pays. A travers la presse et nos actions, nous essayons de faire changer le regard du peuple nord-américain sur les sans-papiers.

Pressenza: Que pensent-ils des sans-papiers ?

Vera Parra: L’opinion publique est instable, elle varie sans cesse. Une majorité pense aujourd’hui qu’il faut réformer la politique migratoire, traiter différemment les immigrés et les sans-papiers. Ils ne voient pas l’exploitation et les violences que subissent ces personnes au quotidien.

Dans notre pays, les sans-papiers ne votent pas. Ils n’ont pas le droit de travailler légalement, bien que tous travaillent au noir. Ils sont donc soumis à des abus et n’ont pas droit aux soins, hormis aux urgences. Dans la plupart des États, ils ne peuvent pas conduire et s’ils le font sans papiers, la police les arrête. Si un sans-papier a à faire à la police, elle criminalise l’affaire et peut l’arrêter, il est donc fiché pour le restant de ses jours. Dans cette situation, on peut le déporter sans problème. Les sans‑papiers ne peuvent pas non plus retourner dans leur pays et aller voir leur famille, même si un proche est malade ou sur le point de mourir.

La presse américaine ne relate pas souvent ces faits. La majorité des gens ne savent pas que, pendant son mandat, Obama a expulsé 3 millions de personnes.

Pressenza: Depuis que Trump a pris ses fonctions, qu’est-ce qui a changé dans le climat social ?

Vera Parra: La campagne de Trump elle-même a beaucoup changé l’opinion des gens. Elle a canalisé les frustrations de ceux qui craignent de perdre leur travail et se sentent menacés par les immigrés et les minorités. Rappelons-nous que Trump a culpabilisé les immigrés, soutenant que les difficultés de notre pays étaient dues à nos frontières ouvertes. Il a fait le lien entre les immigrés et la drogue et a diffamé les sans-papiers. Pourtant, les statistiques montrent qu’ils sont plutôt moins violents que la moyenne de la population.

Pressenza: Pourquoi y a-t-il tant de haine contre les musulmans ?

Vera Parra: Ils sont une minorité parmi les immigrés. Trump mélange terrorisme, immigration et criminalité. En fait, c’est un expert de l’amalgame. Il vise différentes cibles et tire sur la communauté des musulmans, parce qu’il croit qu’ils sont responsables des attentats terroristes. Il les érige en symbole du terrorisme, ce qu’ils ne sont en aucun cas. Symboliquement, il communique avec les gens sur le plan émotionnel. C’est ce qui s’est passé dans les aéroports. Le public lui a accordé beaucoup d’attention et il a reçu un écho important des Nord-Américains. Nous étions aussi à l’aéroport. Mais il organisait des rafles dans tout le pays.

Le public s’occupe moins des conditions de vie des sans-papiers mais en revanche, il réagit à ces déportations injustes qui sont déjà officielles. Obama a expulsé, Bush a expulsé. Aux États-Unis, la ségrégation est énorme. Au quotidien, les travailleurs, les sans-papiers ne sont pas en contact avec les gens, ils sont invisibles. Il y a une déconnexion entre les différentes strates de la société.

Pressenza: Quand aura lieu la grève nationale de tous les sans-papiers que vous organisez ?

Vera Parra: Nous procédons par étapes, en nous basant sur des indicateurs, pas sur un calendrier. Quand nous aurons 1000 personnes formées, nous commencerons à organiser la grève. Avant, nous mènerons des actions de conscientisation pour aider les gens à comprendre l’apport économique des immigrés. Ainsi, il est plus facile de dire que pendant une journée on n’ira pas faire ses provisions dans une grande chaîne de distribution mais plutôt dans les petits commerces locaux, tenus par des immigrés, et engager les propriétaires de ces commerces dans le boycott des grandes chaînes. Quand nous aurons 300 000 activistes participant au boycott, nous aborderons l’étape de préparation de la grève elle-même. La grève nationale. Pour atteindre cet objectif, il est nécessaire de produire une atmosphère favorable. Parfois, il y a beaucoup d’énergie, les gens se manifestent, il y a quelque chose dans l’air et tous veulent s’engager. Normalement il faut lutter pour inviter 10 personnes à une réunion, et sur ces 10, il n’y en a que 5 qui soient vraiment présentes. Mais à d’autres moments, il y a quelque chose dans l’atmosphère et les gens viennent en masse aux réunions. A tel point que les organisateurs ne savent plus comment faire. Le problème est alors de savoir profiter de ces moments au mieux et canaliser l’afflux de personnes. Créer et canaliser ces moments. Pour parvenir à une grève nationale il faut que l’ambiance soit favorable.

Pressenza: Que penses-tu du caractère international qu’a pu prendre le mouvement ‘Ni Una Menos’ ?

Vera Parra: Aux États-Unis, il y a eu la marche des femmes. Celle qui l’a initiée n’avait jamais organisé de marche ou quelque mouvement que ce soit. Quand Trump a été élu, elle s’est indignée et a créé un événement sur Facebook devenu contagieux et qui a débouché sur la multitude de marches que l’on a vues dans tout le pays. Les organisations de femmes les ont soutenues et ont fortement contribué à renforcer cet événement. Le bon côté des choses c’est qu’elles ont aussi permis de canaliser ces marches, car malheureusement beaucoup de ces manifestations ont un effet cathartique et les revendications qui paraissent fortes se délitent d’elles-mêmes. C’est très difficile socialement pour ces mouvements de s’organiser et de s’inscrire dans la durée pour produire des changements.

Pressenza: D’après toi, comment les gens peuvent-ils s’organiser dans ces moments ?

Vera Parra: La communauté des immigrés, les sans-papiers et les travailleurs étaient déconnectés. Ils appartenaient à différents réseaux et beaucoup de gens ne se rendaient même pas compte qu’ils existent.

Sur Whatsapp, un appel devenu contagieux appelait à « une journée sans immigrés ». On ne sait même pas qui a lancé cet appel. Une personne lambda certainement, qui s’est énervée et a réussi à faire que son message se propage. Nous avons reçu le message et d’autres réseaux aussi. C’était le 16 février, beaucoup de commerces ont fermé le temps d’une journée. Quelques usines et un groupe de travailleurs dans un élevage de poulets ont aussi arrêté de travailler. Nous, chez Cosecha, voyant que les gens parlaient de ça, nous nous sommes dit qu’il fallait faire quelque chose. Nous nous sommes donc engagés et avons planifié des actions pour le 1er mai prochain. Nous avons observé comment les différents mouvements pouvaient s’impliquer. Il y a lieu de soulever la question et de faire en sorte que plus de personnes participent et se sentent inspirées par le mouvement.

Sur le thème de l’immigration, il faut mettre en évidence les mesures qui empêchent les expulsions. Mais surtout nous devons faire comprendre aux gens que les immigrés sans-papiers constituent la base des travailleurs du pays, aux côtés des travailleurs afro-américains et des autres groupes d’immigrés.

Notre principal combat est de faire reconnaître l’apport des sans-papiers à l’économie nord‑américaine.

Nous ne pouvons pas destituer Trump de ses fonctions et on n’essayera même pas. S’il part, tant mieux ! Mais la question n’est pas là. Notre préoccupation, c’est de produire un changement social dans la population, de telle sorte qu’il y ait plus de respect envers quiconque y compris envers les immigrés. Nous visons aussi des mesures spécifiques qui permettent que ceux qui n’ont pas de papiers puissent vivre sans la peur d’être déportés et avec un minimum de droits. Cela peut inspirer d’autres mouvements aussi.

Pressenza: Comment vois-tu ta fonction auprès des médias ?

Vera Parra: Accéder aux médias hispanophones est pour nous très important. Nous avons plusieurs porte-paroles et il est indispensable que ce soit les sans-papiers eux-mêmes qui se chargent de cette fonction.

Nous essayons de coordonner différents groupes pour les actions du 1er mai.

Quand on voit que les choses tournent mal, il faut s’organiser avec d’autres pour les changer. Les choses peuvent changer grâce au pouvoir des gens. On peut soit se rapprocher du pouvoir établi ou prendre l’autre voie qui est de s’organiser au niveau de la base, et grâce au pouvoir des gens changer le cours de l’histoire pour de nombreux êtres humains.

Ce sont deux directions différentes : celle qui aspire au changement par le haut de la pyramide et celle qui les impulse depuis la base, depuis le cœur de la société.

Rechercher la personne qui a le pouvoir et quels mécanismes on peut utiliser pour faire pression sur elle, ce n’est pas la même chose que de travailler à la base. Là, on se passe tout simplement de l’opinion des puissants, on ne s’attache qu’à ce que les gens désirent, en leur donnant les moyens de s’organiser collectivement, pour créer une prise de conscience et produire des changements.

La résistance civile travaille de cette manière, en faisant prendre conscience des abus pour en terminer avec eux. Au cours des 3 derniers siècles, les mouvements nonviolents ont été beaucoup plus efficaces parce qu’ils ont eu le soutien des gens et que ceux-ci n’ont pas eu peur d’y participer.

La presse contribue à cette prise de conscience. Dans la tête des gens, le changement est redevenu possible et on fait plus confiance à l’idée que les actions organisées sont celles qui conduisent à un nouveau type de société.

Les médias sont pour nous fondamentaux, surtout ceux qui arrivent à toucher la base de la société; les médias libres, alternatifs, les médias qui ne sont pas aux mains des puissants, où l’on admet la voix du commun des mortels, des sans-papiers, des discriminés. C’est en partant de là que s’amplifie cette conscience.

 

Traduit de l’espagnol par Trommons.org

Catégories: Amérique du Nord, Droits humains, Interviews
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