Boaventura de Sousa Santos : le monde s’engage vers des ruptures

07.03.2017 - Brésil - Redação São Paulo

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Boaventura de Sousa Santos : le monde s’engage vers des ruptures
Boaventura de Sousa Santos. (Image de theverb.org)

Par Sarah Fernandes/Revista do Brasil, RBA. 

Selon le professeur de l’Université de Coimbra, la lutte entre les idéaux démocratiques et le capitalisme en crise va nous mener vers des ruptures de l’ampleur des révolutions du début du XXème siècle. ‘Espérons qu’elles seront moins violentes.’

Peu de gens sur notre planète observent la géopolitique mondiale avec la lucidité de Boaventura de Sousa Santos. Professeur à la retraite de la Faculté d’économie de l’université de Coimbra, au Portugal, et professeur émérite de la faculté de droit de l’Université du Wisconsin, aux États-Unis, Boaventura est aussi un profond connaisseur de la réalité du Brésil, où il s’est fait connaitre au début de ce siècle en organisant et participant à des éditions du Forum Social Mondial, et où s’est récemment rendu pour promouvoir son nouveau livre, ‘La Difficile Démocratie’ (Edition Boitempo).

A l’analyse du scénario politique et économique mondial complexe, le professeur considère comme étant incompatible la coexistence de la démocratie et des sociétés capitalistes modernes. Selon lui, la démocratie, limitée à un système politique, succombe toujours – en pratique – aux trois modes de domination des classes: capitalisme, colonialisme et patriarcat. Le résultat, avec des variations de nuances ici et là, est la prévalence d’un fascisme social. Se référant au cas brésilien, Boaventura affirme que la démocratie avait plus d’intensité avant le “coup parlementaro-médiatico judiciaire”, qu’aujourd’hui. Aujourd’hui la simple composition du gouvernement  indique à quel point la démocratie est devenue plus capitaliste, colonialiste et patriarcale. Et quel est le rapport avec le fascisme social ?

Sa description des situations dans lesquelles le phénomène apparaît, va sembler familière: quand une famille a de la nourriture à offrir à ses enfants mais ne sait pas si elle en aura demain; quand un travailleur au chômage se voit obligé d’accepter les conditions illégales imposées par le patron; quand une femme se fait  violer en rentrant chez elle ou quand elle est assassinée chez elle par son compagnon; quand les peuples indigènes sont expulsés de leurs terres ou assassinés impunément par les hommes de main au service des grands domaines; quand de jeunes hommes noirs sont victimes de racisme et de brutalité policière  dans les périphéries des villes.

“Dans tous ces cas les victimes sont officiellement des citoyens, mais n’ont en réalité aucune possibilité de faire appel valablement à leurs droits en tant que citoyen”, explique le professeur. Les victimes de fascisme social, par conséquent, ne sont pas considérées entièrement comme des êtres humains, poursuit-il. Boaventura voit aussi dans les plans de l’actuel gouvernement un potentiel dévastateur pour affaiblir la démocratie et augmenter brutalement le fascisme social. Voir ci-dessous l’intégralité de l’entretien, accordé au magazine brésilien.

Est-il possible qu’une démocratie fonctionne pleinement dans un système capitaliste globalisé, néolibéral et avec des moyens d’oligopole ?

 Dans les sociétés capitalistes dans lesquelles nous vivons, et qui, c’est certain, sont, en plus d’être capitalistes, colonialistes et patriarcales, une véritable démocratie n’est pas possible parce qu’elle opère uniquement (et ça aussi avec beaucoup de limites) au niveau du système politique, alors que les relations sociales résultent directement des trois modes de domination : capitalisme, colonialisme et patriarchie, que ce soit dans les relations patron/travailleur, blanc/noir ou indigène, homme/femme elles ne peuvent être des démocraties que de façon marginale à partir du système politique actuel. Encore plus : ceci devient pratiquement impossible quand le système politique lui-même est dominé par les patrons, par les hommes et par les blancs. En laissant un vaste champ de relations sociales à démocratiser, la démocratie est toujours de faible intensité. Mais évidemment il y a des degrés d’intensité et les degrés importent beaucoup dans la vie des gens. La démocratie brésilienne avait plus d’intensité avant le coup parlementaire-médiatico-judiciaire, que maintenant. Simplement au vu de la composition du gouvernement on voit comment la démocratie est aujourd’hui plus capitaliste, colonialiste et patriarcale.

Quelle serait la démocratie du futur ? Comment faire pour rompre avec la démocratie que nous connaissons actuellement ?

 La démocratie telle que nous la connaissons n’a pas d’avenir, parce que les forces sociales et économiques qui actuellement la dominent et la manipulent sont possédées d’une telle voracité de pouvoir, qu’elles ne peuvent accepter les résultats incertains du jeu démocratique quand ils ne leur conviennent pas. La manipulation médiatique et la fraude électorale (constitutive dans le cas des États-Unis) vont finir par pomper anéantir les quelques vestiges de crédibilité restant à la démocratie. Dans ces conditions, dans le futur proche, la lutte pour l’idéal démocratique impliquera une rupture du même calibre que celles des révolutions de la première moitié du XXème siècle. Nous espérons qu’elle sera moins violente. Ce sera une démocratie d’un nouveau genre qui cherchera à garantir au maximum l’autonomie du système politique en relation avec les trois systèmes de domination déjà mentionnés pour cela une assemblée constituante initiale sera nécessaire pour qu’à partir de ce système politique:

  1. on fasse pression jusqu’au bout sur la domination capitaliste au nom de l’égalité socio-économique, par le biais de la redistribution des richesses, des droits du travail, de l’accès à la terre, d’impôts progressifs, de la reconnaissance d’autres formes de propriété en plus de la propriété privée,
  2. on fasse pression jusqu’au bout sur la domination colonialiste et patriarcale au nom de la reconnaissance de l’égale dignité des différences raciales, ethnoculturelles et de sexe. Contrairement à ce qui s‘est passé jusqu’à présent, les deux pressions sont aussi importantes l’une que l’autre et doivent être simultané Dans la mesure où elles réussiraient, les deux pressions laisseront apparaître une autre matrice sociale et politique que beaucoup appelleront socialisme, si l’on entend par socialisme une démocratie sans fin

Et comment ce serait possible?

Le système politique devra combiner démocratie représentative et participative, le pluralisme économique ira de pair avec le pluralisme politique, l’écologie sera la mesure du développement économique, et non pas le contraire comme cela se passe actuellement, et l’éducation sera la priorité des priorités, visant à démocratiser, capitaliser, décoloniser et d’actualiser les relations sociales. Les conditions de la rupture sont imprévisibles et peuvent impliquer beaucoup d’injustes souffrances humaines. L’important est d’avoir des idées à mettre en pratique le moment venu et des convictions pour distinguer les vraies ruptures de la continuité déguisée. Jusqu’à présent, les idées de rupture nous viennent de la droite et non de la gauche, comme l’illustre bien l’élection de Donald Trump et l’expansion de l’extrême-droite en Europe. Le système se déguise en anti-système pour accroître sa domination et sa capacité d’exclusion.

Dans votre livre, La difficile démocratie, vous observez que nous avons une démocratie de faible intensité et que “nous vivons dans sociétés politiquement démocratiques et socialement fascistes”. Quels en sont les  impacts sur le fonctionnement de la société et pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

Les situations de fascisme social se produisent à chaque fois que des personnes ou groupes sociaux sont à la merci de décisions unilatérales qui ont pouvoir sur eux. Des exemples de fascisme social : quand une famille peut nourrir ses enfants aujourd’hui mais ne sait si elle pourra le faire demain; quand un travailleur sans emploi se retrouve dans l’éventualité de devoir accepter les conditions illégales que le patron impose, pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille; quand une femme se fait violer en rentrant chez elle ou lorsqu’elle est assassinée chez elle par son compagnon; quand des populations indigènes sont expulsées de leurs terres ou assassinés impunément par des hommes de main au service des négociants agricoles et des grands domaines; quand les jeunes noirs sont victimes de racisme et de brutalité policière aux périphéries des villes. Dans tous ces cas, je me réfère à des situations où les victimes sont officiellement des citoyens, mais n’ont en réalité aucune possibilité d’invoquer efficacement les droits civiques en leur faveur. La situation s’aggrave lorsqu’il s’agit d’immigrés, de réfugiés, etc. Par exemple, la situation d’esclavage de milliers d’immigrés boliviens dans les usines de San Pablo. Les victimes du fascisme social ne sont pas considérées comme étant foncièrement humaines pour qui les agresse ou les exploite impunément.

Mais le fascisme n’a pas uniquement un visage violent. Il affiche également le visage bienveillant de la philanthropie. En matière de philanthropie, celui qui donne n’a pas le devoir de donner, et celui qui reçoit n’a pas de droit à recevoir. Ces derniers temps, les classes supérieure et moyenne du Brésil se sont beaucoup agitées parce que les employés de maison ou les chauffeurs n’avaient pas besoin de l’aide de leurs employeurs pour acheter un ordinateur à leurs enfants ou pour suivre une formation. Elles ont été dérangées  du fait que leurs subordonnés s’étaient libérés du fascisme social. Plus grand est le nombre de ceux qui vivent dans le fascisme social, moins  grande est la démocratie.

 Vous classez comme étant de gauche un ensemble de théories et pratiques qui résistent au capitalisme et croient en un futur post-capitaliste mais juste, centré sur les besoins des individus et de la liberté. De quelle façon la gauche d’aujourd’hui se rapproche-t-elle de ce concept ?

Depuis la chute du mur de Berlin, la gauche mondiale a perdu la mémoire et  l’aspiration à une société post-capitaliste. En Amérique latine, les mouvements indigènes ont mis à l’agenda politique, – surtout dans la première décennie du XXIème siècle – une alternative vibrante du socialisme, le bien-vivre (sumak kawsay en quechua) des peuples andins, comme matrice d’un développement non capitaliste. Cette nouvelle matrice fut consacrée par les constitutions de l’Equateur en 2008 et de Bolivie en 2009. Malheureusement, la pratique va à l’encontre de la Constitution. Au fond, la gauche latino-américaine a toujours été très eurocentrée et parfois raciste, surtout dans ses relations avec les peuples andins et quilombo**. Le problème de la gauche en ce moment c’est de ne pas avoir de réponse progressiste à la crise du néolibéralisme qui s’approche. L’élection de Donald Trump et l’expansion de l’extrême droite en Europe, montrent que les forces de droite sont mieux placées pour imposer une riposte réactionnaire.

Pourquoi affirmez-vous dans votre livre que Cuba s’est transformé en un problème pour la gauche ?

Quand pendant la première décennie de ce nouveau millénaire, on a commencé à débattre sur le continent du socialisme du XXIème siècle – quelque chose d’inédit au niveau mondial de nombreuses voix (la mienne incluse) avaient averti qu’une telle discussion n’aurait de sens que si nous traitions d’abord des erreurs du socialisme du XXème siècle. Il se trouve que Cuba est un des socialismes du XXème siècle et que nous devions l’inclure dans la discussion. De nombreux camarades ont craint que cette critique n’achève de rendre encore plus vulnérable la valeureuse lutte du peuple cubain contre l’agression de l’impérialisme nord-américain et son infâme embargo. Le chapitre de mon livre auquel vous vous référez fut écrit à partir d’une perspective socialiste et solidaire avec la lutte du peuple cubain. Le texte fut très bien reçu à Cuba par des intellectuels que je respecte, mais la publication fut saisie sur ordre supérieur. Comment réagirait la gauche si Cuba s’acheminait vers une solution de capitalisme d’Etat à la chinoise ou à la vietnamienne ? Mais peut-être encore plus problématique c’est comment la gauche réagirait face à ce qu’on voudrait ignorer : comment réagir au fait que dans divers pays d’Europe orientale les sondages d’opinion révèlent que la majorité de la population considère qu’on vit mieux que du temps du socialisme d’Etat ?

 Le Brésil de l’ère Lula est cité comme une nouvelle puissance ‘bienveillante et inclusive’. Quelles furent les limites de ce modèle ? Comment qualifier le Brésil aujourd’hui ?

 Le Brésil de Lula fut le produit d’une conjoncture qui peut difficilement se répéter dans un avenir proche. Je veux parler de la hausse du prix des ressources naturelles et agricoles alimentée par le développement de la Chine (et aussi à cause de la spéculation). Cela a permis une notable diminution de la pauvreté sans que les riches ne cessent de s’enrichir, sans que  le système et la pratique politiques ne soient démocratisés, sans réforme fiscale du système financier et des moyens de communication. Et sans que soit remis en cause, mais allant plutôt en se renforçant, un modèle de croissance basé sur la désindustrialisation, la destruction de l’équilibre écologique du pays et la contrainte à des souffrances injustes et illégales (en regard des droits internes et internationaux) sur les peuples indigènes, les agriculteurs et les populations côtières. Toutes ces lacunes furent les limites du modèle de la période Lula, un modèle si brillant pour les problèmes à court terme, mais si imprudent par sa négligence des conditions de durabilité. Le Brésil d’aujourd’hui est politiquement une société plus capitaliste, plus colonialiste et plus patriarcale que ce qu’elle était avant cette entreprise, et donc moins démocratique et avec plus de fascisme social.

Si le futur de la gauche ne peut être une continuation de son passé, comment sera ce futur ?

Nous sommes en période de bifurcation politique, une conjoncture hautement instable qui peut nous emmener dans deux directions opposées : ou le fascisme social continue son expansion et se transforme en fascisme politique; ou les forces démocratiques l’emportent devançant les forces de droite qui se positionnent pour ‘résoudre’ la crise du néolibéralisme qui s’annonce, une crise qu’elles ont créée elles-mêmes avec la collaboration active d’une gauche fatiguée par ‘l’évidence’ de la pensée unique. Seule la gauche a un avenir dans le second cas, et pour cela elle doit se refonder sur une double croyance : les grandes entreprises, les banques et les moyens corporatifs à leurs services n’accepteront jamais  la paix et l’amour » des forces de gauche. Qui gouverne à droite tient non seulement le contrôle du gouvernement, mais aussi celui du pouvoir social, économique et politique au sens le plus large. Qui gouverne à gauche tient seulement le contrôle du gouvernement et ne le tient que pour pouvoir neutraliser les autres pouvoirs factuels. Face à cette asymétrie, gouverner à gauche est toujours gouverner à contre-courant, avec une tolérance zéro pour la corruption et donnant priorité à la réforme du système politique de façon à le rendre aussi autonome que possible des pouvoirs reproduisant la domination capitaliste, coloniale et patriarcale. Les dirigeants appropriés pour cette gauche devront être très différents des dirigeants actuels, centrés sur l’amplification et le maintien autonome et actif des organisations de citoyens et citoyennes selon les mécanismes de la démocratie participative. Le pouvoir politique des forces de gauche sera d’autant plus grand qu’il sera partagé avec  ce qui n’est pas considéré comme étant ‘politique’.

Il y a quand même un reflux du néolibéralisme dans toute l’Amérique latine. Comment réagira la gauche dans ce contexte ?

 La gauche latino-américaine a perdu une grande occasion historique. Dans la première décennie du nouveau millénaire, le néolibéralisme était sur la défensive sur le continent du fait de la guerre en Irak. Les gouvernements de gauche ont fait des déclarations retentissantes contre le néolibéralisme et l’impérialisme, mais ne se sont pas impliqués avec enthousiasme (surtout les grands pays comme le Brésil) dans la mise en place de politiques régionales qui  protègeront le continent après l’exaltante victoire de la lutte continentale contre le ZLEA et convertiraient la solidarité régionale en une pratique cohérente. Des organisations comme l’ALBA, Unasur et la banque du sud ont été  progressivement négligées, comme le Mercosur lui-même.

Est-ce que les erreurs de la gauche expliquent le rétablissement néolibéral ?

 Aujourd’hui le néolibéralisme en Amérique Latine a deux appellations : l’impérialisme nord-américain et l’impérialisme de l’Union européenne. La gauche latino-américaine n’est pas préparée pour combattre efficacement cette menace pour les forces progressistes. Depuis que la Théologie de la Libération a été pratiquement éliminée pour des histoires réactionnaires, la gauche n’a plus su où vivent les malheureux, les condamnés, ceux réduits au silence, les indignés du continent. Ou alors si elle savait où ils vivent, elle ne saurait comment leur parler. Pour paraphraser un grand marxiste de ce continent, José Carlos Mariátegui (penseur péruvien), le péché capital de la gauche latino-américaine est d’avoir oublié les malheureux et malheureuses du continent, poussée par l’illusion de la conquête de supposées classes moyennes qui, sur le continent, ont toujours été du côté des oligarchies.

Quels peuvent être les effets d’une mesure qui limite les dépenses publiques  pendant 20 ans pour la démocratie brésilienne et pour la société ?*

Dévastateurs. Cela annoncerait une brutale augmentation du fascisme social et le  l’affaiblissement conséquent de la démocratie. On parle d’une mesure provocatrice, destinée à montrer aux classes populaires qu’elles ne pourront plus croire les promesses de la gauche, et que le peu qu’elles pourront espérer de l’Etat est ce qui leur est donné par la droite. J’espère que les Brésiliens et Brésiliennes rendront le pays ingouvernable aux pouvoirs qui voudraient gouverner avec de telles mesures.

* Référence à l’amendement constitutionnel récemment approuvé par le Congres brésilien, qui gèle les dépenses publiques pour cette période

** quilombo désigne au Brésil une communauté organisée d’esclaves ou de réfugiés

 

Traduit de l’espagnol par TROMMONS.

Catégories: Amérique du Sud, Interviews, Politique
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