La gauche et la droite face à une crise d’identité

28.02.2017 - Guillermo Sullings

Cet article est aussi disponible en: Espagnol

La gauche et la droite face à une crise d’identité
Texte image : Que la guerre ne me soit pas indifférente...| Crédits image : José Gabriel Feres

En 1789, en France, il était certainement plus facile de se positionner; celui qui s’assoyait à droite à l’Assemblée nationale, était un partisan girondin favorable à ce que la monarchie et la noblesse conservent privilèges et pouvoir; et celui qui s’assoyait à gauche était un jacobin, grand défenseur de la république et de la souveraineté populaire.

Mais après les événements qui ont donné naissance à ce positionnement gauche/droite, les choses sont devenues de plus en plus compliquées. Et non pas que l’on se soucie des bannières politiques en soi, mais le problème est que les chemins, les définitions, les alliances, les idéologies, les méthodes et tout ce qui peut confirmer le chemin à suivre se confondent.

Avant sa chute, le communisme était associé à la gauche ; le libéralisme, lui, était associé à la droite (quoique pour les libéraux, les conservateurs formaient la droite). Toutefois, à mesure que les gouvernements communistes se sont peu à peu sclérosés dans des bureaucraties totalitaires, ils sont devenus une droite conservatrice face à ceux qui exigeaient des réformes démocratiques et se situaient à leur gauche. Nonobstant, les bannières politiques sont restées, et encore aujourd’hui on continue d’associer ceux qui ont des racines communistes et socialistes avec la gauche ; même si, souvent, influencés par leur échec antérieur, ils canalisent leur militantisme vers le réformisme ou se dispersent suivant des leaderships conjoncturels, testant les syncrétismes idéologiques les plus variés.

De son côté, la droite possède une variété d’options qui ajoute de la confusion. Certains ont pris des bannières de gauche, surtout en ce qui concerne les droits civils des minorités, mais demeurent attachés inconditionnellement à l’orthodoxie néolibérale. D’autres remettent en question la mondialisation néolibérale en raison de ses conséquences sur les économies nationales, ce qui les rapprocherait des positions de gauche, mais adoptent une approche nationaliste et xénophobe qui les rapproche de l’extrême droite. Ainsi, à l’heure actuelle, nous nous trouvons face au paradoxe d’un président américain qui est très protectionniste, mais d’un gouvernement chinois communiste qui devient le grand défenseur du libre-échange mondial.

Et s’il existe une confusion dans le monde de la politique, que dire de ce que vivent les citoyens ordinaires : dans leur tête coexistent, en alternance au gré des circonstances, certaines idées de droite, quelques-unes de centre et d’autres de gauche. Et si nous brassons le cocktail idéologique de chacun au rythme des sentiments contradictoires et des enthousiasmes passagers, il ne faut pas s’étonner si la cohérence est la grande absente de notre époque.

Nous ne pouvons donc pas nous prononcer sur le caractère bon ou mauvais de certains projets de société, simplement parce qu’il n’y a plus de projets en tant que tels, au-delà de la rhétorique. Tout est décidé par pragmatisme, par intérêts de nature conjoncturelle, tandis que les cycles économiques témoignent de l’humeur des électeurs et que les médias cherchent à manipuler cette humeur. Les politiciens et les citoyens, tels des feuilles mortes soufflées par les vents capricieux du chaos économique et la violence incontrôlable, se déplacent d’un endroit à l’autre.

Face à cela, nombre de personnes cherchent des références comportementales et de position politique correspondant à leur sensibilité. Plus nous éprouvons de l’empathie, plus nous nous préoccupons de ce que vit autrui, et cela nous porte à adopter une position favorable vis-à-vis les politiques qui sont axées sur la solidarité sociale. Et moins nous éprouvons de l’empathie, plus nous sommes égoïstes et individualistes, ce qui nous porte à adopter une position contraire à celle que je viens de mentionner. Alors, d’une certaine façon, nous pourrions dire qu’il existe une sensibilité humaniste et une sensibilité antihumaniste, et selon que nous penchions pour l’une ou l’autre, les affinités idéologiques seront différentes. Mais ces affinités posent également quelques difficultés, car on confond parfois les discours avec les réalités comportementales et on appuie des dirigeants politiques qui favorisent la violence au nom de l’égalité, ou l’oppression au nom de la justice, ou l’injustice au nom de la liberté. L’inclusion dans un parti déterminé tend également à réduire la capacité critique, et on finit par accepter, dissimuler ou minimiser les contradictions du parti auquel on adhère. Inversement, par la même dynamique, on tend à sous-estimer a priori des arguments raisonnables, seulement parce qu’ils sont émis par le parti adverse.

Et il ne s’agit pas de réconcilier des partis par la crainte absurde de la confrontation ou la discussion ; il s’agit du fait que les partis possèdent des identités fausses et contradictoires, et ne peuvent réclamer pour eux-mêmes l’acceptation de leur combo complet. Tout cela rend difficile la  création de forces sociales prospectives. Il devient donc nécessaire de récupérer le centre de gravité dans le cadre d’un projet de société intégral, dont l’identité ne serait pas fondée sur une bannière politique ou un parti, mais plutôt sur la cohérence et l’attitude humaniste que représente l’empathie vis-à-vis notre prochain, et que nous pourrions résumer par le principe de « traiter les autres comme je voudrais être traité ».

Nous n’entrerons pas ici dans les détails d’un tel projet, qui devrait évidemment se concentrer sur l’établissement d’une démocratie véritable, la répartition juste de la richesse, l’égalité des chances, le désarmement, la durabilité environnementale et le respect de la diversité, et résister à toute forme de violence, de discrimination et de concentration de pouvoir. Mais de tels objectifs peuvent sembler si évidents que l’on se demande si on les cite par conviction véritable ou par rectitude politique. Des mots tels que « liberté », « justice », « équité », « paix », « démocratie », « solidarité » et bien d’autres sont à ce point dépréciés à force d’être prononcés par tant d’hypocrites qu’ils ne mobilisent plus rien. Dans une certaine mesure, le progrès de l’extrême droite est dû non seulement à la sensibilité antihumaniste de certains, mais surtout au ras le bol de beaucoup d’autres qui, en cherchant l’oiseau rare de l’authenticité, suivent le chant de sirène de dirigeants brutaux.

Par conséquent, la véritable identité d’un projet de société comme celui que nous mentionnons ne sera pas établie par le simple établissement d’objectifs, mais surtout par la définition des étapes à suivre pour atteindre ces objectifs. En effet, dans cette définition on met en évidence où se situent la cohérence et la contradiction; l’authenticité et le discours vide; la certitude et le relativisme. Quiconque définit un objectif et les étapes à suivre pour l’atteindre trace un chemin et, par conséquent, saura que c’est une chose que de voir sa progression ralentir en raison des résistances auxquelles il fait face, et une toute autre que de dévier du chemin en raison de ses propres contradictions. C’est dans ces chemins qu’il est possible aux personnes de converger vers une dynamique, et non vers une recherche statique de simples coïncidences discursives.

De nos jours, destituer le roi et redonner la souveraineté au peuple signifie œuvrer en vue du démantèlement de toute concentration de pouvoir. Si l’être humain ne vit pas aujourd’hui dans le monde auquel il aspire à vivre, c’est simplement parce que le pouvoir n’est pas de son ressort. C’est parce que les messieurs des finances concentrent la gestion des ressources et spéculent pour leur compte. C’est parce que les messieurs de la guerre concentrent le pouvoir des armes et s’enrichissent avec la mort. C’est parce que les messieurs de la politique soutiennent des démocraties mensongères ou des bureaucraties totalitaires pour contrôler le pouvoir. C’est parce que les messieurs des médias ont construit une grosse machine à manipuler l’opinion publique.

Et l’on ne pourra commencer à démanteler tous ces pouvoirs que si l’on habilite le peuple en avançant vers l’établissement d’une démocratie véritable, afin que les décisions politiques cessent d’être contaminées par l’influence de ces autres intérêts. C’est là un premier indicateur de cohérence ou d’incohérence – être en faveur d’une participation accrue des citoyens à la prise de décisions ou contre une telle participation. Mais d’autres indicateurs de cette nouvelle identité révolutionnaire devront être présents : œuvrer contre la course aux armements, contre la concentration économique et financière, contre toute forme de violence et de discrimination, contre la consommation prédatrice, contre la manipulation par les médias. Tout comme œuvrer en faveur de la diversité, de la tolérance, de l’équité, de la durabilité environnementale, et de l’égalité des droits et des chances. Et il y aura contradiction et incohérence lorsque l’on voudra sacrifier certains de ces objectifs sous le prétexte d’en atteindre d’autres.

Dès lors, nous ne sommes pas à une époque où l’on définit des identités par le positionnement rigoureux d’un côté ou de l’autre d’une ancienne tribune. En effet, de nos jours, girondins et jacobins sont très liés. Commençons plutôt par marcher sur le chemin qui nous mène à la destitution du roi, et là nous verrons qui sont nos compagnons de route. Orientation humaniste ou orientation antihumaniste; cohérence ou contradiction; telles sont les options qui existent en ce moment historique.

 

Traduit de l’espagnol par : Silvia Benitez

Catégories: International, Opinion, Politique
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