Intégration régionale : Avec le peuple, tout est possible. Sans lui, plus rien

12.01.2017 - Javier Tolcachier

Cet article est aussi disponible en: Espagnol

Intégration régionale : Avec le peuple, tout est possible. Sans lui, plus rien
Daniel López García, Getafe, España

Revenons ensemble sur quelques événements politiques récents. Au cœur de certains d’entre eux, des indices révélateurs quant à la manière de penser et de ressentir des peuples nous proposent des pistes de réflexion sur nos perspectives futures.

En Colombie, le référendum censé ratifier, par le vote populaire, la première version de l’accord de paix entre le gouvernement et les FARC, n’a pas obtenu la majorité des voix. Au-delà du fait que le « Non » ne l’a remporté que d’un demi-point, c’est ici le taux d’abstention supérieur à 60 % qu’il nous faut retenir. La faible participation aux dernières élections présidentielles et l’impression de prendre part involontairement à une stratégie gouvernementale sont autant de facteurs qui ont déterminé le rejet massif de cet important accord.

Une abstention de près de 65 %, surtout chez les jeunes, est également l’un des éléments qui ressort des élections municipales chiliennes, qui ont eu lieu le 23 octobre dernier. À la suite de ces élections, le gouvernement, totalement discrédité, a perdu plus de 30 communes. Parmi elles, l’emblématique Valparaiso est passée aux mains d’un jeune homme de 35 ans, Jorge Sharp, membre du mouvement autonomiste, soutenu par le tout aussi jeune député Gabriel Boric. La droite a récupéré la plupart des municipalités perdues par le gouvernement de coalition de Michelle Bachelet.

Un peu plus au nord, en Bolivie, nation historiquement révolutionnaire, les électeurs ont refusé que le président Evo Morales Ayma brigue un nouveau mandat, lors du plébiscite de février dernier. Comme en Colombie, le résultat est serré (et manipulé par une campagne agressive menée par les médias de l’opposition, comme il est désormais de rigueur) : le « Non » contre la proposition du gouvernement l’emporte d’un peu plus de 3 %

Des élections municipales se sont également tenues au Brésil. Après le  » coup parlementaire  » contre la présidente Dilma Rouseff, elles constituent un véritable désastre électoral pour le parti travailliste jusque-là au pouvoir, qui a perdu plus de la moitié des 635 communes gagnées lors des élections de 2012. Causes de la défaite : la récession, les accusations de corruption portées à point nommé par un système médiatique colossal, et le soutien que la classe moyenne a apporté à la droite. Cette fois aussi, la somme des abstentions, des votes blancs et des votes nuls a dépassé dans certains cas, comme à Belo Horizonte, le total des voix gagnées par les principaux candidats en lice. À Sao Paulo, votes blancs, nuls et abstentions ont totalisé 38,5 %, dépassant ainsi le pourcentage de voix obtenues par le vainqueur Joao Doria Jr. (environ 34 %). Selon Rafael Tatemoto dans son article pour l’hebdomadaire Brasil de Fato, « pour les représentants des mouvements populaires brésiliens, ce phénomène dénote un rejet du système politique national par une grande partie de la population ».[1]

Au-delà des frontières régionales, le même rejet se fait sentir chez une bonne partie de la population nord-américaine, qui a porté au pouvoir le milliardaire Trump. Même en perdant le vote dit « populaire » (non décisif dans le système électoral des États-Unis), Trump est parvenu à toucher des millions de citoyens, relégués en bas de l’échelle par la financiarisation de l’économie et la délocalisation industrielle. Surtout, il a recueilli le soutien d’une population fatiguée d’être ignorée par la bureaucratie et par les lobbies qui la gouvernent au nom des grandes entreprises et des fonds d’investissement. Il est intéressant de noter qu’Obama, durant la campagne qui l’a mené à son premier mandat, avait également insisté sur sa supposée hostilité envers les décisions prises dans « les couloirs de Washington ». La manière dont ont voté les membres de la bureaucratie durant ces élections nous en dit également beaucoup sur les préférences de l’institution politique. Dans le District de Columbia, où se trouve la capitale des États-Unis, la candidate Clinton a obtenu 92,8 % des voix. [2]

Un individu tout aussi imprévisible, et extrêmement violent, a été élu président des Philippines en mars de cette année. Rodrigo Duterte, dont le combat sans merci contre les narcotrafiquants lui a valu le soutien populaire, avait été précédemment maire de Davao durant plusieurs mandats. La situation géographique de la ville est particulièrement parlante : Davao se trouve à la pointe sud de Mindanao, la deuxième île de l’archipel, c’est-à-dire à l’extrême opposé de Manille, capitale toute-puissante, considérée comme le foyer de corruption par excellence.

De la même façon, on retiendra du référendum sur la sortie de l’UE, qui s’est tenu en Grande-Bretagne en juin dernier, un rejet manifeste du centralisme et de la bureaucratie paneuropéenne. Le vote en faveur du Brexit l’a emporté de 3,8 %, provoquant la démission du premier ministre conservateur David Cameron, et jetant le trouble au sein du parti travailliste, qui soutenait le maintien dans l’UE. Tout comme Trump, l’extrême-droite a invoqué les pires fantasmes chez un peuple d’une part frappé par une austérité croissante – produit du tourbillon financier – et simultanément bombardé de déclarations xénophobes. C’est le vote rural qui a fait basculer le résultat, et non pas les villes, bien plus accoutumées à la multiculturalité.

En Italie, la proposition de réforme constitutionnelle du premier ministre Mateo Renzi n’a pas non plus remporté les suffrages en octobre : 59 % des votants ont choisi le « Non ». Et dans le cas présent, la population s’est rendue massivement aux urnes, avec une participation de près de 65 %, autant sur le territoire national qu’à l’étranger.

Ces oppositions nous remettent en mémoire le référendum grec de 2015, où 61 % des votants (avec une participation de presque 63 %) avaient clairement refusé les conditions indignes du sauvetage financier proposé par la « Troïka », composée de la Banque centrale européenne, de l’Union européenne et du FMI. Plus que la démission du gouvernement Tsipras intervenue par la suite, ce résultat est significatif en raison du contexte de menaces d’étranglement économique que le peuple grec a subies de la part de la presse internationale et des institutions susmentionnées.

Cette carte de la vague du rejet et de la mobilisation populaire contre la corruption et la bureaucratie ne serait pas complète sans mentionner les scandales qui ont mené à la destitution de la présidente Park Geun-hye en Corée du Sud ainsi qu’à la démission du président guatémaltèque Otto Pérez Molina et à celle du premier ministre islandais Sigmundur Gunnlaugsson. Nous passons sur les nombreux autres cas, plus ou moins retentissants.

Bien entendu, les faits cités ci-dessus ne sont pas tous représentatifs des événements politiques récents, mais dans beaucoup d’entre eux se dessine clairement une tendance, qui nous permet de tirer certaines conclusions.

D’un point de vue politique, nous pourrions affirmer que le recul semble progresser dans toutes les régions du monde, faisant émerger les droites et l’autoritarisme face à la crise évidente du système. Nous pourrions également en déduire qu’en plus de l’importante exclusion sociale provoquée par l’économie spéculative, une grande partie de la population ressent les effets de bouleversements vertigineux, et préfère se réfugier dans des zones de confort et de comportement social connues.

Nous pourrions aussi avancer que les propositions réactionnaires et néofascistes en vogue sont en fait une riposte contre les élites au pouvoir, remises largement en question par les revendications tonitruantes pour des transformations profondes, et ce depuis 2011 et que des mesures répressives pourraient être plus efficaces pour contrôler le soulèvement social face au discrédit généralisé de la caste politique, celle-là même qui paierait, en bouc émissaire, pour la gabegie provoquée en réalité par les banques et leurs associés.

Nous pourrions ajouter que cette vague néo-nationaliste est la réponse instinctive des peuples à un impérialisme global corporatif, connu sous le nom de mondialisation, qui n’admet ni frontières ni obstacles à sa gloutonnerie capitaliste.

Mais la vision qui nous intéresse aujourd’hui, malgré le certain discernement contenu dans les affirmations ci‑dessus, est que les peuples manifestent clairement leur hostilité envers la corruption émergente d’un système politique bureaucratique trop éloigné de son fondement social.

Projetée à l’échelle régionale, l’intégration envisagée en simples termes intergouvernementaux, loin d’agir comme un facteur de rapprochement des peuples, finit par se transformer en une entéléchie de sigles et de régulations totalement incompréhensibles et abstraits. Cet éloignement, dans le contexte de la multiplication des classes sociales, des fonctionnaires et des organismes de régulation, ne peut que s’achever dans la répudiation populaire.

Perçue comme une opportunité de supranationalisme régional, l’intégration – et par conséquent la réponse des institutions propres à l’État – perpétue l’image attribuée aux états depuis le paternalisme impérial napoléonien, après que l’union des forces sociales ait dépoussiéré monarchies et aristocraties, consolidant ainsi le pouvoir de la bourgeoisie. Cet aspect unitariste a été hérité, puis imposé à l’Amérique multiethnique par des gouvernements racistes dits « éclairés », par le corporatisme fasciste, le socialisme centraliste et leurs dérivés.

Cette vision associe de manière irrévocable l’idée d’une conjoncture sociale – ou d’une identité nationale – avec celle d’un gouvernement central, qui réunit et modère des tensions spécifiques. Dans un même temps, elle considère aussi la diversité culturelle et le fédéralisme comme un risque de divergence, ou une solution de facilité, et non pas comme la possibilité de décentraliser la souveraineté et de mettre en pratique la décision populaire.

À notre époque d’ultralibéralisme, le centralisme semble être pour beaucoup le seul refuge possible contre la rigueur et l’impunité de la concentration de la richesse. Toutefois, il suffit de se pencher sur certains cas pour constater qu’il n’en est parfois rien. Au contraire, beaucoup de gouvernements, avec l’appui du pouvoir politique qui leur est conféré, facilitent le travail dévastateur du grand capital sans nullement remettre en question les conséquences inhumaines de leurs actions.

Il est incorrect de considérer le dispositif étatique comme l’ennemi instinctif du néo-libéralisme, et sa seule défense possible. Cela fragilise la mobilisation et l’organisation populaires, laissant l’exercice permanent de la souveraineté à des institutions qui, dans leur dynamique immanente, tendent à s’éloigner de la base sociale qui leur confère une légitimité.

Une intégration basée sur la projection de ces postulats débouchera nécessairement sur un destin semblable.

Quelle est donc la meilleure vision à adopter ? Serait-ce de laisser libre cours aux « forces du marché », à la loi du plus fort, à la domination internationale corporative ? Faut-il éliminer l’intervention des gouvernements en faveur des plus démunis, pour laisser le champ libre à l’impudence de ceux qui refusent aux autres le privilège du bien-être ? Certainement pas.

Avant d’ébaucher une quelconque alternative, il peut être nécessaire d’étudier plusieurs autres points.

Même lorsqu’il est gouverné par des mouvements à tendance progressiste, sensible ou même révolutionnaire, si le peuple ne participe pas au processus de changement et d’intégration, il n’y aura pas de réel exercice de responsabilité dans la construction, et celle-ci en sera donc fragilisée. D’un autre côté, si cette participation n’est pas avérée, dans quel contexte peut s’exercer l’indispensable accompagnement des nécessaires changements internes et relationnels ? Nous nous référons ici à la force et à la continuité que procure à la transformation sociale la pratique existentielle révolutionnaire, cohérente et quotidienne.

Si les transformations (ou les intégrations) se produisent du « haut » vers le « bas », que ce soit depuis des systèmes paternalistes, de « vérité révélée » ou d’« avant-garde éclairée », la dépendance à un leadership se manifestera tôt ou tard, produisant des failles.

Comme en Amérique latine, ces mêmes failles sont évidentes lors du changement d’appartenance politique des pays sur la voie de l’intégration, impliquée dans les processus interétatiques d’accumulation de forces.

Ainsi, nous pensons que la période de stagnation que subit actuellement le processus d’intégration régionale en Amérique latine et aux Caraïbes, mise en lien avec les expériences d’unité européenne et les manifestations d’opposition populaire à la dégradation d’une démocratie interventionniste, peut servir d’invitation à faire participer le peuple aux stratégies politiques et à l’intégration.

Sans posséder les caractéristiques d’un « gouvernement régional central », l’idée d’une confédération pluriculturelle des nations, de laquelle émergent temporairement des organismes de coordination et des associations, peut servir opportunément à enrichir une réflexion.

Introduire une participation populaire organisée et dotée d’un caractère décisionnel dans les organismes actuels d’intégration pourrait être la prochaine étape dans cette direction.

En d’autres termes, nous pensons que la progression de l’unité régionale souveraine, fraternelle et solidaire, doit correspondre à une augmentation du pouvoir social réel, et à la participation directe des peuples et de leurs associations locales dans le processus d’intégration.

Ou plus simple encore : Avec le peuple, tout est possible. Sans lui, plus rien.

Notas :

[1] https://www.brasildefato.com.br/2016/10/04/las-elecciones-representan-el-desencanto-con-el-sistema-politico-evaluan-movimientos/

[2] http://www.politico.com/2016-election/results/map/president

 

Traduction de l’espagnol par Laurane Tesson – Trommons.org. Révision de Jean Michel Baroche.

 

Catégories: International, Opinion, Relations internationales
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