Angleterre. Comment Jeremy Corbyn a refondu le Parti Travailliste

29.02.2016 - les-crises.fr

Angleterre. Comment Jeremy Corbyn a refondu le Parti Travailliste
Jeremy Corbyn entouré de ses partisans lors de son arrivée à la conférence d’automne du Parti Travailliste à Brighton où il a prononcé son discours inaugural. Photograph: Ben Pruchnie/Getty Images

Source : The Guardian, le 13/01/2016

Comme le démontre l’enquête du Guardian, les espoirs de refondation du Parti Travailliste par son leader Corbyn ont fait remonter les adhésions, le soutien est très important et le parti penche beaucoup plus nettement vers la gauche

Les espoirs de Jeremy Corbyn de refonder le Parti Travailliste ont été confortés par un sondage détaillé auprès des adhérents de base du parti, interrogés par le Guardian. En effet, il montre que le leader reçoit un important soutien, qu’un basculement décisif vers la gauche est à l’œuvre et que les querelles entre les membres du parlement sont source de mécontentement.

Le Guardian a interviewé des secrétaires du Parti Travailliste, des présidents et d’autres détenteurs de postes à responsabilité dans plus de 100 des 632 circonscriptions d’Angleterre, d’Écosse et du Pays de Galles. À travers le pays, presque toutes les circonscriptions que nous avons contactées rapportent un doublement, voire un triplement ou un quadruplement des adhésions, et une résurrection des branches qui avaient été moribondes pendant des années et proches de la fermeture.

Les hausses spectaculaires enregistrées dans les villes et villages universitaires reflètent l’augmentation de l’intérêt parmi les jeunes, avec Bath qui remonte de 300 à 1 322 membres (911 membres encartés, 120 sympathisants affiliés et 291 sympathisants enregistrés) et Colchester, de 200-250 à presque 1000. Aucune de ces deux villes ne sont des bastions traditionnels du Parti Travailliste.

Les résultats de l’enquête sont corroborés par les chiffres nationaux du Parti Travailliste, transmis au Guardian en contradiction avec la tradition du parti, qui veut qu’il les garde secrets. L’adhésion a bondi de 201 293 en mai de l’année dernière, le jour précédant les élections, à 388 407 le 10 janvier.

Les chiffres d’adhésions au parti sont l’objet de controverses, avec l’ex-ministre de cabinet Peter Mandelson, un opposant à Corbyn, déclarant le mois dernier lors d’une réunion du Parti Travailliste à la Chambre des Lords que “30 000 anciens membres ont quitté le parti, de vrais membres, des dizaines de milliers”.

Mais les chiffres récemment publiés contredisent ses déclarations, démontrant un total de 13 860 départs depuis les élections générales, quelques-uns d’entre eux ayant démissionné alors que d’autres sont partis dans le cadre normal de la rotation des arrivées et des départs. L’augmentation des membres continue, avec un peu moins de 1 000 nouveaux arrivants depuis la veille de Noël.

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Jeremy Corbyn entouré de ses sympathisants arrivant pour connaître les résultats de l’élection du chef du Parti Travailliste à Londres. Photograph: Justin Tallis/AFP/Getty Images

L’enquête du Guardian, publiée après des mois de conflit interne au sein du parti des Parlementaires du Parti Travailliste (PLP) depuis la victoire de Corbyn, offre une opportunité pour que les voix des membres de base du parti se fassent entendre.

L’étude montre que :
-L’augmentation du nombre de membres est irrégulière à travers le pays. Contrairement aux fortes augmentations à Londres et ailleurs en Angleterre et au Pays de Galles, celles-ci ont été plus faibles en Écosse, ce qui est de mauvais augure pour les espoirs du parti lors des élections au parlement d’Écosse en mai.

-Les adhérents, malgré leur mécontentement face aux divisions publiques au sein du PLP, disent qu’ils ne rejettent pas les membres du Parlement. Mais certains reconnaissent que les propositions de modification des circonscriptions en 2018 pourraient conduire à un rejet de fait.

-Les adhérents qui avaient quitté le Parti Travailliste principalement pour protester contre la guerre en Irak en 2003 et qui reviennent ont un impact immédiat, en partie parce qu’ils sont familiers des règles de fonctionnement.

-Les nouveaux membres et ceux qui reviennent ont tendance à être majoritairement à l’aile gauche du parti. Il y a peu de cas de tentatives d’infiltration par des groupes d’extrême-gauche.

Les chiffres des membres du Parti Travailliste ont pendant longtemps été très variables. On a compté jusqu’à 407 000 membres quand Tony Blair est devenu Premier ministre en 1997, mais juste après la baisse a commencé au rythme de la désillusion grandissante au sein de l’aile gauche, puis ce fut la désertion massive lors de la guerre en Irak. En 2010, on comptait 185 000 membres.

L’analyse des derniers chiffres du Parti Travailliste montre deux sursauts l’an dernier, le premier répondant partiellement aux résultats des élections et à l’entrée de Corbyn dans la campagne pour l’investiture du parti, et le second se produisant quand il est devenu leader du parti.

Entre le 7 mai et le 11 septembre, 116 753 personnes ont rejoint le parti et 5 393 l’ont quitté dont 4 066 qui ont annulé le prélèvement de leur cotisation sans donner de motif et 1 327 qui ont démissionné. Entre le 12 septembre, date à laquelle Corbyn est devenu le chef et la veille de Noël, 87 158 personnes ont rejoint le parti et 8 567 l’ont quitté, dont 4 692 qui ont annulé le prélèvement de leur cotisation et 3 875 qui ont démissionné. (Le nombre des entrants et des sortants ne correspond pas exactement au nombre d’adhérents car le parti accorde un délai de six mois avant de supprimer l’adhésion.)

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“Corbyn-mania” : un selfie de Corbyn avec l’un de ses supporters lors de son arrivée à la conférence du Parti Travailliste à Brighton. Photograph: Luke Macgregor/Reuters

Le sondage du Guardian montre bien cela. Les responsables du parti dans les circonscriptions ont constaté trois sursauts l’an passé : le premier lors de la victoire des conservateurs en mai, la seconde lorsque Corbyn s’est engagé dans la course à l’investiture et une dernière quand il a gagné.

Dans les circonscriptions, on attribue cela principalement à un “effet Corbyn”. Garry Parvin, le secrétaire de la circonscription de High Peak déclare une augmentation de ses membres de 100 à 463 personnes, dont 259 qui sont arrivées après les élections de mai et 30 après septembre. “En majorité, oui, ils sont des soutiens de Corbyn,” a-t-il dit.

Lorsqu’on lui a demandé s’il était plus important de reconstruire le parti pour qu’il reflète les valeurs de gauche que de gagner en 2020 l’élection générale, Parvin a dit : “Franchement, oui. Il y a beaucoup de gens motivés par des raisons idéologiques qui pensent que nous perdrons de toute façon, alors nous pouvons aussi bien perdre sur le principe.”

Analysant ce point, Joanne Hepworth, secrétaire de la circonscription de Pontefract et Castleford dans le Yorkshire ouest, a déclaré : “Nous avons eu 360 nouveaux membres depuis l’élection. Nous en avons maintenant 610. Entre le 7 mai et le 12 août, nous avons eu 144 nouveaux membres. Le reste s’est inscrit depuis lors, surtout pendant la campagne pour la tête du parti.”

Ce point de vue n’est pas partagé par tous. Brynmor Hollywell, secrétaire du parti de la circonscription de Caerphilly, pays de Galles du sud, a déclaré : “Un grand nombre d’entre nous sont dérangés par Corbyn. C’est une personne formidable mais pas un premier ministre potentiel.”
Néanmoins dans l’ensemble le soutien de Corbyn par la base suggère qu’il gagnera éventuellement cette bataille avec le PLP, ou dans le cas d’une autre tentative de renversement.

Certaines circonscriptions se sont plaintes qu’aucun des nouveaux membres ne se soient présentés aux réunions, ou bien une seule fois, mais d’autres ont déclaré que les nouveaux membres étaient déjà engagés activement, et dans certaines circonscriptions on rapporte des dissensions entre les anciens membres habitués aux discussions encadrées et les nouveaux membres recherchant plus de piquant et de passion dans la politique.

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Corbyn salue après son discours inaugural le 12 septembre. Photograph: Stefan Wermuth/Reuters

Christina Watkins, secrétaire de circonscription pour Southampton et Romsey, indique : “Nous avons vu le retour d’un grand nombre d’anciens membres qui pensent que les réunions et les débats locaux devraient être menés de la même manière que dans les années 70 et 80. Plutôt que de se retrouver au pub ou d’aller boire un verre chez l’un ou l’autre, ils veulent se rassembler dans une salle municipale et s’appeler l’un l’autre ‘camarade’ et ‘Monsieur le Président’”.

“A un moment donné, il y aura conflit entre ces gens âgés et les plus jeunes : ceux qui voient cela comme un retour aux anciennes pratiques politiques et ceux qui le considèrent comme une nouvelle manière de faire de la politique.”

La création à la fin de l’année dernière du groupe Momentum (Mouvement), qui est ouvert aux membres du Parti Travailliste comme à ceux qui ne le sont pas, ne vise pas, selon les organisateurs, à disqualifier les membres du Parlement anti-Corbyn ou Blairistes mais à encadrer l’enthousiasme des jeunes.

Diana Paige, vice-présidente de la circonscription de Bath, explique : “Ils sont en majorité des supporters de Corbyn, certain d’entre eux d’enthousiastes supporters, qui ont adhéré spécifiquement pour lui. Ils étaient très bien préparés à travailler et ont amené leur expertise. Ils ont activement pris part aux tâches, sans se contenter de discuter. Beaucoup d’entre eux étaient partis durant les années Blair et la guerre d’Irak. Ce ne sont pas des personnes d’extrême-gauche. Ils ne ressemblent en rien aux radicaux des années 70 et 80.”

Le sondage montre peu d’intérêt au niveau des circonscriptions pour le non-renouvellement des candidatures des parlementaires siégeant déjà. Cependant les membres du parti reconnaissent que si le gouvernement met en place son plan de redécoupage des circonscriptions en 2018, réduisant le nombre de sièges à l’assemblée à 600, il y aura de fait des parlementaires qui ne pourront pas se représenter.

Questionné sur la possibilité de ne pas laisser certains parlementaires être candidat à leur propre succession, Damian Corfield, secrétaire du parti pour la circonscription de Dudley North constate : “Les gens en ont discuté, mais ce n’est pas une préoccupation majeure à la section locale.”

Des sections locales du parti ont rapporté la volonté des adhérents de pouvoir se prononcer sur des problématiques majeures, comme le vote par la Chambre des Communes le mois dernier concernant les bombardements en Syrie.

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Supporters fêtant l’élection de Corbyn peu après l’annonce de sa victoire aux primaires du Parti Travailliste. Photograph: Andy Hall for the Observer

Steve Wilson, le responsable de campagne d’Angela Smith, membre du Parlement pour les législatures de Penistone et de Stocksbridge dans le Sud Yorkshire – qui a voté en faveur des frappes aériennes – a déclaré : “Nous avons reçu quelques 14 emails/appels d’autres membres du Parlement critiquant fermement le vote d’Angela”.

David Plowman, le secrétaire de la circonscription du Sud Suffolk, a déclaré que le cas syrien était représentatif de l’impact des nouveaux membres. “Nous avons tenu un débat en ligne et 90% étaient contre les frappes aériennes, pour 10% de voix favorables. Avant l’arrivée des nouveaux membres, le ratio aurait été de 60% contre 40%. Il n’aurait pas été aussi tranché. Le peuple était fermement opposé aux frappes,” a dit Plowman.

Reportage et documentation par Jonathan Bucks, Charlie Brinkhurst-Cuff and Oliver Milne

Source : The Guardian, le 13/01/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Source : http://www.les-crises.fr/comment-jeremy-corbyn-a-refondu-le-parti-travailliste/

Catégories: Europe, Opinion, Politique
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