De la lutte des classes et de ce que nous mangeons

13.11.2014 - Esther Vivas

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De la lutte des classes et de ce que nous mangeons

Les riches et les pauvres mangent-ils la même chose ? Nos revenus déterminent-ils notre alimentation ? Aujourd’hui, qui est en surpoids ? Bien souvent, et dans certains cercles, l’appel en faveur d’une nourriture saine et bonne pour la santé est considéré avec dédain, comme une mode « chic », « hippie » ou « flower power ». La réalité est très différente de ce que ces remarques à courte vue suggèrent. Défendre une alimentation écologique, paysanne et locale est très « révolutionnaire ».

Si nous y regardons de plus près, nous voyons comment le modèle agricole actuel est déterminé par les intérêts du capital, des grandes entreprises (du secteur agro-industriel et de la grande distribution), qui cherchent à profiter de quelque chose d’aussi essentiel que l’alimentation. Le système capitaliste, dans sa course pour transformer les besoins en marchandises, les droits en privilèges, transforme aussi la cuisine, et en particulier les produits alimentaires de qualité, en un luxe. Tout comme il a rendu le logement accessible uniquement à ceux qui peuvent se le permettre. Le même sort attend nos systèmes de santé et d’éducation.

Non seulement la logique du capital a des répercussions sur l’alimentation, mais la main invisible du patriarcat pèse aussi lourdement sur les chaînes de ce système. Sinon, comment expliquer que celles qui produisent le plus de nourriture, les femmes, sont aussi les plus affamées ? Il ne faut pas oublier que, selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), entre 60 % et 80 % de la production alimentaire du Sud est entre les mains des femmes… mais paradoxalement, ce sont elles qui souffrent le plus de la faim (60 % à l’échelle mondiale).

Les femmes travaillent la terre, mais elles n’ont souvent accès ni à la propriété foncière, ni aux moyens de production, ni au crédit agricole. Je ne cherche pas à faire de l’idéologie, mais plutôt à faire comprendre à tous ceux qui considèrent l’idée de « bien manger » comme une idée de « bobos » (comme on dit en France), ou de « bourgeois bohème », qu’ils se trompent.

Si nous répondons aux questions initiales, les données confirment cela. Les riches et les pauvres mangent-ils la même chose ? Non ! Notre revenu détermine-t-il notre alimentation ? Oui ! Une étude de la Plate-forme espagnole des personnes expulsées de leur logement l’a clairement démontré : 45 % des expulsés ont des difficultés à subvenir à leurs besoins alimentaires. Le revenu impose des limites sur ce que nous achetons : il tend à freiner notre consommation de bœuf et de poisson ainsi que notre consommation de fruits et légumes frais (contrairement à la période de pré-crise). En revanche, nous achetons davantage de produits moins nutritifs, transformés industriellement et riches en calories tels que les sucreries emballées : biscuits, chocolats, pâtisseries et gâteaux. Notre classe sociale, notre éducation et notre pouvoir d’achat déterminent ce que nous mangeons.

Alors, qui est obèse aujourd’hui ? En général, ceux qui ont moins mangent moins bien. Si l’on se reporte à la carte de la péninsule espagnole, c’est clair : les régions les plus pauvres, comme l’Andalousie, les Canaries, Castille-La Manche et l’Estrémadure, ont le pourcentage le plus élevé de personnes en surpoids. Aux États-Unis, l’obésité frappe surtout les populations d’origine afro-américaine et sud-américaine. La crise ne fait que renforcer la différence entre l’alimentation des riches et celle des pauvres.

Remettre en cause le modèle agricole dominant et défendre une alternative qui mise sur les besoins sociaux et le respect de la terre, c’est aller au cœur de la lutte des classes. Le Syndicat des travailleurs agricoles d’Andalousie, que l’on peut difficilement qualifier de « petit bourgeois », est très clair à ce sujet. Il s’engage à défendre une campagne vivante, une terre qui appartient aux paysans qui la travaillent, une agriculture biologique et un modèle de consommation alternatif. Ce combat vise à défendre les « moins que rien », les opprimés.

Se battre pour une alimentation locale, saine et paysanne est le combat le plus subversif qui soit.

Article publié à Publico.es, 31/10/2014. Traduction par Léo | Lcr-lagauche.org.

Source : http://esthervivas.com/francais/de-la-lutte-de-classe-et-de-ce-que-nous-mangeons/

Catégories: Droits humains, Ecologie et Environnement, Europe, International, Opinion
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