par Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen (extraits)
Le Monde Diplomatique, Mai 2014
UNE FORME D’EXPRESSION POLITIQUE

Depuis quinze ans, l’élection du Parlement européen ne mobilise qu’une minorité d’électeurs. La montée de l’abstention est devenue un phénomène marquant de la vie démocratique française. On l’observe en particulier au sein de l’électorat traditionnel de la gauche, découragé par les politiques gouvernementales.

En France, les dernières élections municipales, les 23 et 30 mars 2014, ont suscité un déluge de commentaires sur la montée de l’extrême droite. Certains sont allés jusqu’à y voir un quasi-plébiscite local en faveur du Front national (FN). Ce flot de déclarations, d’articles et de reportages télévisés contraste avec ce qui constitue la donnée majeure du scrutin, et plus généralement de tous les scrutins depuis trente ans : le taux record d’abstention, dont l’étude précise conduit à nuancer les analyses produites à chaud.

Si la progression du FN par rapport aux municipales de 2008 est incontestable, elle n’en demeure pas moins contenue. Dans les quatre cent quinze villes de plus de dix mille habitants où il présentait des listes, le parti d’extrême droite a obtenu un pourcentage des suffrages exprimés inférieur à celui de Mme Marine Le Pen à la présidentielle de 2012. Rapportée au total des inscrits, la « poussée frontiste » dans ces villes s’avère encore plus relative : alors que Mme Le Pen avait conquis 12 % des inscrits au premier tour de 2012, le FN n’en a réuni que 8 % au premier tour des dernières municipales.

Même chose s’agissant de la « vague bleue ». La droite a certes remporté cent soixante-deux communes de plus de dix mille habitants, soit l’un de ses plus grands succès sous la Ve République. Mais une autre donnée est passée largement inaperçue : dans ces villes, les listes de droite — même si l’on y inclut le Mouvement démocrate (Modem) — ont mobilisé moins d’électeurs en 2014 qu’en 2008. alors même que la droite parlementaire avait obtenu un très mauvais résultat lors de ce dernier scrutin. Ce paradoxe apparent s’explique en partie par les caractéristiques de l’abstention. Légèrement affaiblie, la droite s’est imposée en 2014 grâce à la démobilisation encore plus massive des votants de gauche.

Depuis près de trente ans, à chaque consultation, l’abstention bat un nouveau record. Seule la présidentielle échappe — pour l’instant — à cette loi d’airain. Lors des municipales de 1983, 20,3 % des inscrits s’étaient (…)

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